‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 48 sur 71 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

De Philippe II, roi d Espagne.

Vje successeur de Charles-Quint a voit poursuivi trop vivement les hérésies, pour n'être pas maltraité par les écrivains protestants; et il avoit été trop attaché à la religion , pour être bien traité par \ ollaire. Il met Philippe II au-dessus de Tibère pour la méchanceté , et au-dessous pour les talents. Ainsi , selon A oltaire , lile de Ca])rée où Tibère étoit toujours environné de bourreauv, de courtisants et de gladiateurs ; les empoisonnements do presque tous les princes du saug d Augusti.' ; Rome , toujours dans la terreur et 1 etiroi par les délations et par les exécutions sanglantes

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qui suivoieiit les délations , tout cela est moins horrible cpie les scènes de Madrid et de 1 Escurial sous Philippe II.

Présente!" ce prince sous ces horribles traits , c'est sacrifier sans pudeur la vérité à la passion. Philippe fut redoutable à Thérésie , par l'aversioa qu'il avoit pour elle ; à la France , par sa puissance et par ses forces ; à plusieurs états de 1 Europe, par une politique taciturne, et dont chacun avoit à se défier. Cette politique échoua souvent, parce qu'elle s'étendoit à trop d objets à la fois. Il fit quelquefois la guerre presqu en même temps en Afrique, dans le nouveau raQnde , en Italie , en Allemagne , en Fîaudi"es , en Angleterre. Il fut toujours j'edoutabie, m^is jamais tyran tel que le peint \ oltaire.

Philippe proscrivit Guillaume de INassau , prince d'Orange , comme Fauteur des troubles des Pays-Bas ' , comme sujet rebelle , traître , parjure et ingrat. Le prince répondit par un manifeste, où il accusoit Philippe des plus grands crimes, mais sans eu donner aucune preuve. A oltaire fait un grand fond sur cette accusation , qui fut méprisée jiar Philippe.

« E toit-ce l'orgueil , dit-il , étoit-ce la force ^i de la vérité qui empêchoit Phili])pc de ré- M pondre? Pouvoit-il mépriser ce terrible m*-

5lra.la , Chronique Je Holliiude.

>♦ nifeste, comme on méprise tant de libelles p obscurs , composés par d'obscurs vagabonds, j> auxquels les ])articuliers mêmes ne i^épondent 3) pas plus que Louis XIV n'y a répondu ? « Qu'on joigne à ces accusations trop authen- >> tiques , les amours de Philippe avec la femme « de Piuigomez , l'assassinat d Escovédo , la » persécution d'Antonio Ferez , qui avoit as- » sassiné Escovédo par son ordre ; qu'on se jj souvienne que c'est là ce même homme qui » ne parloit que de son zèle pour la religion , " etc. Alors on pourra se former uu portrait u de Philippe. »

Voilà une déclamation bien forte. On peut dire que Maimbourg , contre lequel \ oltaire se récrie tant , n'a jamais déclamé si fortement , ni si vainement.

Il est N'rai que le prince d'Orange, proscrit; par Philippe , lui répondit par un manifeste très-vif. Il envoya ce manifeste dans presque toutes les coui's , et pas une n'y eut égard '. Les états mêmes de Hollande , où Guillaume étoit tout-])uissant , refusèrent d'y souscrire. C'est Meleren, auteur flamand, protestant et contemporain , qui le dit expressément dans sa grande histoire des Pays-Bas. On ne peut pas douter de la vérité de son témoignage. Mais étoil-ce l'oi'gueil ou la force de la vérité , qui-^

• Meterou , livre 12,

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empêclioit Philippe de répondre, demande Voltaire ? Mais seroit-il de la dignité d'un souverain de répondre aux accusations d un sujet rebelle , et d'un vassal coupable de félonie ? Le faire , ce seroit traiter d'égal avec lui , el parlà même se déai^rader.

Le fier Antonio Ferez, dont M. de Voltaire plaint le sort pour rendre Pliilipj)e odieux ; le fier Antonio Ferez ' , seci^étaire cVétat, fut accusé de péculat, de ti'aliison et de malversations les plus odieuses par les autres ministres. Il fut privé de ses emplois. Il voulut se sauver, il fut arrêté; il s'échappa de la prison, et alla exciter une révolte en Arragon ; de-là il passa \ en France, où il fit imprimer quelques ouvrages. Doit-on se fier à son témoignage , à ses relations, et à tout ce qu'il a écrit contre sou prince?

Quant aux amours de Philippe, ce sont là de ces choses dont les petits auteurs des romans auroient pu embellir leurs frivoles ouvrages. Il est bien surprenant que le grave Voltaire les adopte dans son histoii'e. Kous ne ferons plus qu'indiquer certains points qu'il affirme aussi hardiment que s'ils étoient incontestables , et qu'il ne fut pas bien aisé d'eu démontrer la fausseté. Ces faits sont princij^alcmeut le refus de secours de la part de Philippe

* Fcriciasj p. XV,

à son neveu le roi de PorLugal , pour la malheureuse expédition d'Afrique , les exécutions Larbai'es de l'inquisition , et le commencement de la défaite de la fameuse flotte 1 Invincible.

Mais il est faux que Philippe ne donna point de secours au roi Dom Sébastien pour l'expédition d'Afrique '. Philippe fit ce qu'il put pour détourner ce jeune pi-ince de cette entreprise dangereuse : mais quand il vit qu'il ne pouvoit pas vaincre son obstination , il lui donna deux mille hommes de ses meilleures troupes , avec d'excellents officiers.

Il est faux qu'il ait fait brûler à petit feu à Yalladolid tous ceux qui étoient soupçonnés d'hérésie, et que de son palais il contemploit leurs supjdices et entendoit leurs cris. Ferréras, historien plus exact qu'élégant * , dit qu'il n'y eut qu'un seul criminel brûlé vif , et que les autres furent étranglés aujiaravant.

Il est faux que la fameuse flotte espagnole , appelée l'Invincible , ait d'aboi'd été attaquée et battue par les Anglois, et que ce ne fut qu'après le combat que la tempête acheva de la ruiner. Les Anglois se vantent moins que Voltaire ne les vante '. Leurs historiens conviennent avec les Espagnols , que la tempe Le qu'essuya cette flotte précéda son entrée dans la Manche , où les combats se donnèrent.

' Ferreras. — ' Ferreras, ibid. — ' Histoire navalç d'Angleterre.

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M. de Voltaire a fait un examen juste et ingénieux sur cjxielques mensonges imprimés. Il est étonnant qu'après avoir si bien pensé, il ait fait lui-même réimprimer tant de mensonges dans son Histoire générale. Panni ces mensonges réimprimés, on peut mettre la mort de Dom Carlos et l'einpoisonnement d'Isabelle de France , troisième épouse de Philippe II.

Les Espagnols sont loujoiu's surpris, quand ils entendent les François raconter la mort de Dom Carlos; ils sont surpris qu'on en ait fait ime aventure de roman , dont les intrigues du prince avec la l'eine sa beUe-mère , ont été le nœud , et dont la sombi'e jalousie de Pbilippe a fait la catastrophe '. Le premier auteur frauçois qui en ait parle ., est un poète gascon qui fît un millier de vers sui" ce 5ujet, et qui les adressa à Henri IJI, pour l'engager à venger la mort de la reine sa sœur , qu'il supposoit avoir. éxé empoisonnée après la mort de Dom Chai'les '. Son imagination a été le flambeau à la lueui' duquel ont marché nos faiseurs de nouvelles, et ensuite nos historiens.

Louis de Foix , ce fameux architecte qui bâtit l'Escurial , raconta à M. de Thou ^ tout ce qu'il avoitremarqué dans Dom Carlos; les transports de fureur -oVi il entroit fréquemment, les efforts qu'il fit plusieurs fois pour se donner la

* AIcm. de Cast. — ' Le Lab. — ' Hist. de M. de Thou.

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mort; ses tentatives pour se sauver en Flandres, se mettre à la tête des états, et jouer le même rôle qu'avoit joué Louis XI, encore dauphin. Mais il ne dit pas le mot ni de la mort tragique du prince , ni de l'empoisonnement de la reine. Le poète est le guide que les historiens ont suivi comme des moutons, et Voltaire a été mouton comme les autres.

M. de Thou et les autres historiens démontrent la fausseté de cet empoisonnement. Voltaire croit en voir la vérité. La parole du prince d'Orange est son garant. Mais quelques pages après , il assure que ce garant étoit un homme «ans religion.

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