CHAPITRE XXXVL De la fondation de la république de Hollande
U N petit coin de terre presque noyé dans les eau\, habité par un peuple Laborieux et paisible , qui n'avoit guère d'autres richesses que le produit de ses prairies et do la pêche , et qui dans l'espace de trente années , devient une des plus redoutables puissances de l'Eurojie , lève de grandes armées , couvre la mer de ses flottes , fait la conquête d'une grande partie des Jndes orientales, se fait reconnoître pour état souverain, et devient enfin l'appui de ses anciens maîtres, dont il avoil secoué le ) ^ug :
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voilà ce qu'a vu le seizième siècle par Télablissement de la république de Hollande.
Les troubles que causent ordinairement les changements de religion , la dissimulation profonde duu seigneur, qui étoit lulbérien de naissance , qui fut ensuite catliolique par poli-^ tique, et enfin calviniste pour faire réussir les projets de son ambition ; la jalousie des principales puissances de 1 Europe , qui , pour traverser les desseins des Espagnols , soutenoient les rebelles de Hollande ; la fermeté incroyable et la valeur de ce peuple, auparavant peu connu et redouté : tels ont été les moyens qui ont concouru tous ensemble à l'établissement des ^tats généraux des Provinces-Unies.
Les nouvelles hérésies s'étoient secrètement glissées dans quelques cantons des Pays-Bas , m.algré toutes les précautions et les soins de l'empereur Cliarles-Quint ; et ce prince avoit failles édilsles plus sévères pour les proscrire, 11 avoit résolu de faii'e ériger de nouveaux évêchés en Flandres , pour y mieux assurer la religion. Philippe, duc de Bourgogne , Charlesle-Hardl , et ensuite Maximilien , aïeul de Cliarles-Quint, avoieijt déjà eu le même dessein ; mais les guerres continuelles dont ces princes avoient été occupés , les avoient empêchés de les exécuter. Charles-I^uint , en abdiquant tous ses états, communiqua ses vues et ses desseins à Philippe H, son successeui* et son fils,
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et lui en recommanda l'exéciuion. Philippe entra dans toutes les vues de rempcreur son père , et prit du temps pour le faire réussir.
En partant pour l'Espagne , il laissa le gouveraeraent général des Pays-Bas à la duchesse de Parme sa sœur , et lui donna pour son principal conseil le cardinal de Granvelle. Ce cardinal étoit un des plus grands hommes d'état de son siècle , homme d'un esprit infiniment pénétrant , incapable de se laisser jamais surprendi'e ; capable de tout prévoir , de tout pénétrer, et d'arrêter toujours les desseins des autres ; enfin le seul homme qu'on counois^ dans l'histoire , qui ait possédé pendant quarante ans de suite , et sans aucune altération , la confiance et les bonnes grâces de ses maîtres , et de maîtres tels que Cliarles \ et Philippe II.
Tous les grands seigneurs des Pays-Bas qui avoient aspiré à la charge de gouvex'neur général , le prince d Orange siu'-tout, et le comte d'Egmont furent mécontents du départ du roi. Mais comme il leur laissoit pour gouvernante la duchesse sa sœur, ils n'osèrent pas faire paroîfre d'abord leur mécontentement.
La proposition que fit cette princesse de la part du roi , pour l'érection des nouveaux éyêchés, fournit aux mécontents ]apremièi;e occasion et le pi-emier prétexte pour s'opposer aux vues et aux desseins de leui' souverain. Ce pré-
^"/O LES EÎIIIETJRS
texte n'étoit pas cependant fort plausible, puisqu'on ne meltoit aucun imjjôt svirles provinces pour cela. On ne faisoil , ainsi qu'on l'a souvent pratiqué en France , qu'assigner quelque bénéfice pour les revenus de Tévêque. Mais les seigneurs craignirent que ce grand nombre d'évêques n'aflbibiît leur autorité , et les hérétiques ou leurs fauteurs craignirent qu'il n'empêcliat les progrès de l'hérésie. Ce fut là la première source des oppositions que la gouvernante trouva dans les seigneurs aux ordres du roi.
Le prince d'Orange étoit celui qui paroissoit le moins dans ces oppositions , et qui agissoit le plus. La première chose qu'il fit demander par les états à la gouvernante , fut l'éloignement des troupes espagnoles qui étoient dans les Pays- Bas. Son intention étoit que par cet éloignement la gouvernante fût moius eu état de faire respecter et exécuter ses ordi'es. La princesse consulta le roi son frèi*e sur un point si délicat. Philippe , de peur d'aigrir les Flamands , consentit au. départ des troupes , malgré l'avis d'une partie du conseil , et malgré les représentations du cardinal, qui en prévoyoit les suites. Les troupes espagnoles étant parties , le prince d'Orange proposa en plein conseil qu on donnât un gouverneur particulier à la province de Brabant , qui n'en avoit jamais eu d'autre que le gouverneur général des dii-sept
provinces. Il avoit agi sous main pour se faire nommer lui-même gouverneur de ce duché, et pour réunir ce gouvernement à ceux de Hollande , de Zélande , de Frise , d'L li'eclit et du comté de Bourgogne, qu'il avoit déjà. Granvelle pénétra ses vues ', etil lui dit qu'il n'avoit plus qu'à demander à s'asseoir sur le trône, et à côté de la personne même du roi.
Le prince d'Orange comprit bien qu'il n'y avoit personne qui pénétrât mieux ses desseins secrets , et qui fût plus en état de les traverser que Granvelle. Il s'appliqua donc à chercher toute sorte de moyens pour l'éloigner des Pays- Bas. Il le représenta à la haute noblesse comme un nouveau pai'vcnu et un étranger , qui , souS le nom de la gouvernante , commandoit dans tout le pays. Il ne parla aux peuples , aux bourgmestres et aux communautés des villes, que de la sévérité et de la hauteur de cet impérieux ministre. Il écrivit au roi d'Espagne, que tous les troubles ne venoient que de l'aversion qu'on avoit pour Granvelle ; enfin il fit entendre à la gouvernante , que les peui les étoient tellement animes contre le cardinal, que sa vie u'étoit pas en sûreté , et qu'il n'y avoit que Teloignement de ce ministre qui pût calmer les esprits et ramener la paix.
La gouvernante effrayée en écrivit- au roi
* Strada.
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Philippe , qui se défioitde ces dematicles siorapressccs, etqui connoissant la fidélité et la capacité de Granvelle , eut bien de la peine à accorder ce qu'on lui demandoit. Cependant il se détenniua à tout sacrifier au désir qu'il avoit d'eutretenir la paix dans les Pays-Bas. Le cardi nal se retira à Besançon pour assister à la mort de madame la cliancclière de Granvelle sa mère. 11 passa bientôt après en Espagne par oixlre du roi , pour être ministre d'état pour les affaires d Italie , et ensuite vice-roi de Naples.
Les trounes espagnoles et le cardinal ne furent pas plulol hors des Pays-Bas , que les hérétiques se répandirent dans toutes les provinces, et tinrent des assemblées de toute part. • La hardiesse croissant ensuite avec le nombre , ils entrèrent dans les villes , pillèrent les églises , profanèrent les tabernacles , brisèrent les statues des saints, renversèrent, brûlèrent tout ce qui s'offrit à leur fureur, chassèrent les religieuses de leurs monastères , massacrèrent quantité de catholiques , de prêtres , de religieux, et commirent tous ces affreux désordres que leshistoriens protestants ' eux-niènies n'ont osé ni dissimvder , ni excuser.
La princesse de Parme fut pénétrée de la douleui" la plus vive , en apprenant ces épouvan-
» Emm. de Meteren, Histoire des Pays-Bas. Se'b. le Clerc , Histoire des Piovinces-Unies.
DE VOLTAIRE^ Sj3
tables désordi'es. Elle assembla le conseil des. états , et l'avis tlu prince d Oi'ange fut que l'ou accordât la liberté de couscieuce. La gouvernante ne put y consentir. Elle se détei-mina , au contraire , à faire publier de nouveau les édits de Charles-Quint sou père contre les hérétiques. Cette publication, au lieu de guérir le mal , ne servit qu'à laigrir. Alors elle écrivit au roi , que les Pays-Bas n'avoient plus besoin de la douceur d'une princesse pour appaiser les esprits , mais de la vigueur d'un généi'al à la tête d'une armée pour jDunir les rebelles. Elle demanda sa démission du gouvernement; et Philippe lui donna povu' successeur le duc d'Albe , qui se l'cndit en Flandres à la tête de douze à quinze mille hommes.
Ce fameux guerrier , naturellement dur et sévère , ne fut pas plutôt à Bruxelles , qu'il fit arrêter plusieurs des principaux seigneui's des Pays-Bas. Quand on annonça cet emprisonnement au cardinal de Gi'anvelle, il demanda si l'on avoit aussi arrêté le Taciturne. C'est ainsi qu'il noramoit le prince d'Orange. Comme on lui eut répondu que non : Hé bien ! réponditil aussitôt , le duc d'Albe n'a rien fait.
Le duc fit instruire le procès des prisonniers. Il y eut plus de justice peut-être que de prudence dans les arrêts qui furent prononcés. Le comte d'Egmont , le comte de Hornes , et quelques geutilshommes , eurent la tête tran-
^7-^ LES EIlIVEt'KS
chée: et le prince d'Orange condamné par contumace , se sauva eu Allemagne pour y lever une armée.
11 rentre bientôt dans les Pays-Bas à la tête de près de trente mille honunes , en partie soudoyés par les princes ijrotestants d'Allemagne, lait entrer dans sa réLellion les provinces de son gouvernement, en bannit la religion catholique , se fait déclarer stathoudcr de ces provinces , et de quelques autres encore. Les huguenots de France vont servir sous ses étendarts avec le même empressement que les protestants d'Allemagne. Tous les ennemis de Philippe II ou de la religion catholique, le favorisent secrètement ou le soutiennent tout ouvertement. Il fit la guerre avec divers succès, jusqu'à ce qu'il fut assassiné par Balthasar Gérard.
Son successeur fut plus heureux que lui à là guerre , et il fut mieux soutenu. Henri IV et la reine Elizabeth l'aidèrent souvent de troupes et d'argent : enfin lEspagne , lassée d'une guerre ruineuse , fit avec ces rebelles une trêve qui fut bientôt convertie en traité de paix ; et c'est alors que la république de Hollande fut Tecouuue pour état libre et souverain par l'Espagne même , comme elle avoit déjà été reconnue de presque toute l'Europe.
Cette i'iée que nous avons donnée de l'origine et de l'établissement de la république des
Provinces-Unies , est appuyée sur les faits les plus authentiques , et qui ne peuvent pas être désavoués par les pix)testants. Cela poiuroit suffire ])Our détruire l'idée que M. de^ oltaire veut donner de cette fameuse révolution. Cependant nous examinei"ons encore quelques articles, qui feront voir combien ses graves sentences et ses récits sont faux et hasardés.
« On ne peut pas nier, dit-il, que ce ne soit 5> Philippe II lui-même qui força les Hollan- » dois à jouer un si grand rôle. Son despo- » tisme sanguinaire fut la cause de leur gran- « deur ; il voulut abroger toutes les lois , impo- M ser des taxes arbitraires , créer de nouveaux n évêchés, établir l'inquisition. »
Yoltaire en impose ici au lecteur. Les exécutions sanguinaires, et l'imposition des taxes n'eurent lieu que sous le gouvernement du duc d'Aibe, qui succéda à Marguerite de Parme; et ce fut Ion g- temps auparavant , et sous le gouvernement de cette princesse , que se forma la fameuse confedéi'ation qui donna naissance aux troubles et à la rébellion. Jamais Philijipe II ne porta aucun édit pour l'abrogation d'aucune loi ai d'aucun privilège : on peut en yoir les preuves dans Strada '. Quant à l'érection des évêchés, Philippe ne faisoit que suivre le projet qu'avoit déjà eu lempereur son père »
' Strada , livre a, 3.
ajt LES ERREURS
et que les guerres l'avoient empêché d'exé cuter '.
« Le roi cVEspagne clans son édit de pros- M cription (contre le prince d Orange), avoue w qu'il a violé le serment qu'il avoit fait aux jj Flamands, et il dit que le pape l'a dispensé " de ce serment. »
C est là une insigne calomnie contre le pape et contre Philippe II. Il n'est pas dit un mot de la violation ni de la dispense du serment dans ledit. On peut consulter la pièce entière dans les chroniques de Hollande par Jean le Petit ^
tf Guillaume de jVassau étoit comte dans » l'empire , comme Philippe II étoit comte de w Hollande ; mais il étoit sujet de Philippe , » en qualité de son stadtholder. »
Il faut avouer que la comparaison est heureuse. Qui oseroit dire qu'un seigneur françois qui aui'oit quelques fiefs en Allemagne , seroit dans l'empire comme le roi de France dans son rojaume? C'est cependant le cas où se trouvoit Guillaume de IS^assau vis-à-vis de Philippe II.
« Les Espagnols, au siège de Harlem, ayant >i jeté dans la ville la tète d un de leurs pri- 1) sonniers, les habitants leur jetèrent onze w têtes d'Espagnols avec cette inscription : Dis
' Stiatla , livre ô. — * Cbronique.de Holl. tom. II.
n têtes pour le dixième denier , et ronzième » pour l'intérêt. Harlem s'étant rendue à dis- » crétio]!, les vainqueurs firent pendre tous » les magistrats , tous les pasteurs , et plus de " quinze cents citoyens. »
L'envie de rendre les catholiques odieux fait multiplier les faussetés. Le protestant Metel'en ' dit expressément que la tête jetée dans Harlem par les Esjjagnols né toit point la tête d'un prisonnier , mais celle d'un officier hollandois qui avoit été tué au combat d'Ouvekerque , en tentant le secours de la ville. Mai* ce même historien avoue bien la barbare repi'ésaille des assiégés, qui assassinèrent onze prisonniers Espagnols pour envoyer leui's têtes aux assiégeants. L'ignorance peut faire mépriser un historien , les erreurs peuvent le décréditer; la calomnie de sang froid, et avec connoissance , doit le faire détester.
Pour ce qui est du nombre de ceux qu'on fit mourir ajn-ès la prise de Harlem, Strada *, le plus exact et le plus sur des historiens , avoue bien qu'on fit mourir les ministres , et ceux des magistrats et des boui'gcois qui avoient fomenté avec plus d'ardeur la rébellion ; mais il n'en fait monter le nombre qu'à quatre cents en tout. Metereu ', qui a décrit jusqu'aux nioin-
' Mcter. Hist. 1. 4. — * Strada , livre 7. — ' Mctercn, livre 4«
di'es particularités de ce siège, dit la même chose à-peu-près. On regardera cette sévérité comme barbare. Cependant ou sera tenté de l'excuser, si l'on fait attention aux cruautés, aux profanations, aux dérisions impies de la religion catholique, que firent, durant tout le siège , les assiégés sur leurs remparts , pour insulter les Espagnols. On en peut voir le détail dans Strada.