CHAPITRE XXXYII
De la conspiration d'Amboise.
JjA conspiration d'Amboise a été regardée comme un attentat des j lus horribles et des plus hardis que les huguenots aient jamais résolu. Il s'agissoit de se rendre maître de la pei*" sonne du roi ' , et de massacrer les ])rinccs de Guise , qui ayoient en main toute lautorlté royale, etquiétoient en même temps les plus zélés défenseurs et les plus fermes soutiens de la religion. Près de deu\ mille hommes , parmi lesquels on comptoit plus de cinq cents gentilsliommcs , dévoient se rondi'e par diiTéi'entes^ routes dans les environs d'And)oise , pour exécuter cette importante entreprise. Les Guises
* François I.
DE VOLTAI UE. 279
massacrés , le roi captif entre les mains des hnguenols , le prince de Condé , chef secret de la conspiration , se déclarant alors ouvertement, il devoit s'ensuivre nécessairement une révolution et un bouleversement entier dans la religion et dans l'état.
Cette horrible conspiration , M. de Voltaire dit qu'elle pouvoit paroître excusable à cei*tains égards. D'ailleui^s , il trouve que jamais entreprise ne fut plus hardie, mieux conçue, et accompagnée d'un secret plus prodigieux. Sans témoigner qu'il l'approuve, il n'oublie rien pour la justifier.
« Il y eut, dit-il, dans cette cons])iration^ M une audace qui tenoit de celle de Catilina , » un manège , une profondeur , un secret qui » la rendoit semblable aux Vêpres Siciliennes. « Le prince Louis de Condé en fut lame in- » visible , et conduisit cette entreprise avec » tant de dextérité , que quand toute la France « sut qu'il en étoit le chef, personne ne put « l'en convaincre. Le secret fut gaixlé par tous » les conjurés pendant près de six mois. L'in- 5j discrétion du chef, nommé la Renaudie , M qui s'ouvrit dans Paris à un avocat, fit dé- » couvrir la conjuration. »
Voilà l'ouverture frappante que nous feilM. de Voltaire de cette fameuse conspiration. 11 veut qu(; nous en admirions le manège et la profondeur; et un grand homme d'état, qui se
a8o LES ERREURS
trouvoit pour-lors à Aniboise , dit ' que ce fut une entreprise tout-à-fait mal conduite et encoi'epirement exécutée. Le Laboureur ^ ajoute qu'elle fut si mal arrangée , qu'on en étoit instruit en Italie , en Suisse et dans les Pays-Bas, et qu'il eu vint des avis de toute part au duc et au cardinal de Guise. A' oilà donc tout le merveilleux de M. de Voltaire, évanoui. D'ailleurs, il est faux que le secret ait été gardé pendant six mois. Il ne pouvoit y en avoir que deux , puisque la conspiration se trama en janvier , et que le joiu* de l'exécution fut fixé au lo du mois de mars suivant.
On sera bien aise de savoir qui étoit ce la Renaudie, chef de la conspii'ation. La Renaudie étoit un gentilhomme limousin , bien propre à être à la tète d'une troupe de séditieux et de bandits ■'. Il avoit déjà été condamné à Dijon à être pendu, pour avoir falsifié des pièces qu'il devoit produire dans un procès. Le duc de Guise , touché de compassion pour lui , le fit évader depiùson. Peu de temps après avoir échappé au gibet, il se mit par reconnoissance, à la tête delà conjuration qui avoit désigné pour une des premières victimes ce même duc auquel il devoit la vie. Comme cette anecdote honorable regardoit un anti-catholi-
* M. de Castelnaa. — ' Voyez addit. de le Laboureur. — ' Lt Laboureur.
que, M. de Voltaire a cru devoir la supprimer. A oici comment il tache ensuite de pallier l'horreur de cette noire entreprise :
« La conjuration pouvoit paroître excusa- 33 ble, en ce qu'il s'agissolt doter le gouver^ 33 nenient à François duc de Guise, etaucar- 33 dinal de Lorraine son frère, tous deux étran- 33 gers , qui teuoient le roi en tutelle , la na- 33 tion eu esclavage , et les princes du sang 33 éloignés. Elle étoit très-criminelle, en ce 33 qu'elle attaquoit les droits d'un roi majeur, 33 maître, par les lois, de choisir les déposi- » taires de son autorité. Il n'a jamais été prouvé 33 que dans ce complot on eût résolu de tuer a les Guises. 33
"Voltaire montre là des sentiments bien dignes d'un citoyen ! Des attentats aussi horribles, et dont la suite devoit être aussi funeste à la religion et à l'état, pouvoient, à son avis, être excusables ! Il dit que les princes de Guise étoient étrangers; mais ils étoient établis en France depuis deux ou trois générations , ils y possédoient de très-grands biens, ils étoient alliés à la maison royale, et oncles de la reine régnante ; ils avoient rendu de plus grands services à l'état qu'aucun autre seigneur du royaume qui fût alors ; ils étoient en état d'en rendre de plus grands encore. Quelle excuse de dire qu'ils étoient étrangers!
Ils teuoient le roi en tutelle , ajoute Voltaire;
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mais celle tulelle auroil-elle été mieux entre les mains du prince de Coudé el des Coligni? et d'ailleurs les Coligni n'étoient pas moins étrangers que les Guises '. Quaul à Tesclavage de la nation sous ces princes lorrains; ce que l'histoire nous apjn-end , c'est que François , duc de Guise , le plus grand homme , et le plus généreux prince de son siècle , faisoit l'amour et les délices des catholiques, l'admiration et la terreur des huguenots.
Ce n'est pas assez de dire que la conspiration étoit criminelle , en ce qu'elle attaquoit les di'oits d'un roi majeur : elle ne l'étoit pas moins en ce qu'elle attaquoit la religion *. On vouloit forcer le roi à permettre la liberté de conscience et à autoriser le calvinisme ^. Bèze avoue ce point dans le troisième livre de son Histoire ecclésiastique : elle l'étoit encore en ce qu'on se proposoit de massacrer les Guises. Quel droit les huguenots avoient - ils sur la vie de ces princes ?
M. de Yoltaire a beau dii'e qu'il n'a jamais été prouvé qu'on eût résolu de les tuer. M. de Castelnau ■*, témoin oculaire, dit expressément que plusieurs des conjurés avouèrent, avant de mourir, que le de.-^sein étoit d'exterminer toute la maison de Guise; et Brantôme rap-
• Biantome — ^ Hist. des Variât. — 'Le LaLourcur. — * Mémoire de Castelnau.
porte toute la conversation qu'eut le duc de Guise avec le capitaine !Mazères, qui s'étoit chargé de tuer ce prince , et qui le lui avoua à lui-même. Ces écrivains éloient sur les lieux; ils savoient les choses par eux-mêmes ; ils les^ voyoient se passer sous leurs yeux. Yoilà donc Voltaire encore atteint et convaincu de mensonge et d'infidélité.
Il finit par un magnifique éloge du chancelier de 1 Hôpital ; mais on ne sera pas surpris de cet éloge , quand on saura que le chancelier étoit lui-même de la conjuration. C'est l'historien d'Aubigné, qui nous apj)reiid cette anecdote.