CHAPITRE XXXYIII
Des mœurs des Protestants sous les derniers J^alois.
«J E doute fort si les protestants eux-mêmes poui-ront se reconnoître dans le beau portrait que fait d'eux M. de^ oitaire. Voici comme il en parle :
. « Les huguenots, sous les règnes de Fran- « cois I et de Henri H, n'avoient su que prier et » souffrir. On pou voit les tolérer, comme Eli- }) zabeth, en Angleterre, toléroit les callioU-
» ques. Ou pouvoit cousei'ver de bons sujets M en leur laissant la liberté de conscience. Il M eût importé peu à l'état qu'ils eussent cbanté » à leur manière , pourvu qu'ils eussent été » soumis aux lois de l'état. On les persécuta M et on en fît des rebelles. Ils ne demandoient » que la sûreté de leur religion ; il eût été aisé » de les contenir.
» Les pratiques de dévotion des catholiques » se mêloient à la débauche effrénée. Lespro- M testants , au contraire , qui se piquoient de » réforme , opposoient des mœurs austères à « celles de la Cour, ils punissoient de mort » l'adultère : les spectacles, les jeux, étoient » aussi en horreur que les cérémonies de l'é- » glise romaine. »
Il est bien vrai que sous les règnes vigoureux de François I et de Henri II , les huguenots n'osoient encore guère l'emuer ' : mais ils savoieut cependant quelque chose de plus , que souffrir et prier; témoin Clément Marot, qui débaucha à Genève, la femme de son hôte '; Jacques Spifame , qui quitta son évéché pour é^jouser une belle huguenotte ^; Théodore de Bèze , qui s'enfuit de Paris par la crainte d'être échaudé en place de Grève pour ses débauches, et qui, en se sauvant, emmena avec lui à Ge-
' Florimond de Rayraoucl, 1.8. — * Spond. — ' Id. .nn, i5,9.
DE VOLTAIRE. .l85
nève la femme d'un boui'geois de Paris ; Pierre Martir, qui, las d'être chanoine régulier, dé- Jïauclia une religieuse , et mérita de devenir ministre du nouvel évangile. Mais si les docteurs et législateurs de la réforme avoient des mœurs si pures , que doit-on penser des mœui'S des peuples qui les écoutoient?
Le cardinal de la Bouixlaisière , m.inistre du roi Henri II à la cour de Rome , qui counoissoit bien les huguenots, n'en faisoit pas de si grands éloges. Voici comment il en parle dans une de ses lettres ' : « Je ne veux parler de ceux que je ne connois point. Mais en tous ceux dont j'ai eu quelque coiuioissance, soit hommes, soit femmes, je n'y ai vu que toute im])ureté , ahom.ination et énormité de vices. Si , ai-]*? vécu par le monde autant qu'un autre, w C'est ainsi qu'un ministre d'état dépeint ces hommes, de qui M. de Voltaire assure qu'ils ne savo-ient que prier et souffrir !
«t On pourroit les tolérer , continue-t-il , )j comme Elizabeth , en Angleterre, toléroit » les catholiques. » Oh ! certainement les huguenots n'auroient pas été contents de ce parti. La condition des catholiques étoit trop dure en Angleterre '. Quant à cette fidélité qu'il loue dans les huguenots , x*emarquez combien
* Add. aux mém. de Casteluau, — • Voyez cliap. a^. d'EUzabeth.
cette louange est appuyée sur des faits. Ils livrèrent le Hàyre aux Anglois, ilsinondèi-entle r^Dyaume de troupes étrangères pour se soute - ^ir dans leur rébellion ' : ils furent cause de la perte de plus d'un million d'hommes, pendant les quinze premières années des guerres civiles , comme l'assure M. de Casteinau : ils enlevoient les revenus du l'oi pour lui faire la guerre , et les cloches pour fondre de l'artillerie, etc. Tels étoient ceux dont M. de Voltaire loue la fidélité.
On dit ensuite hai'diraent, qu'ils ne lurent rebelles que parce qu'on les persécuta. La différence qu'il y a entre les premiers chrétiens et les huguenots , c'est que ceux-là étoient persécutés et soumis. Les huguenots portoient partout le fer et le feu, et vouloient, les armes à la main, donner la loi à leurs maîtres.
Quant à l'austérité de mœurs des calvinistes, et cette sévérité qui punissoit de mort l'adultèi'c, cela étoit bon dans le code des lois; mais on se gardoit bien de le mettre en pratique. Une pareille sévérité eût été plus efficace que toute la puissance des l'ois , pour détruii'e bientôt le calvinisme *. Bayle lui-même en convient. Les amours du prince de Condé avec mademoiselle de Limeuil étoient publiques.
' Mém. do Castcl. Hlst. du Calv. par Soulier, hyre i. — » Pensée de Bayl. Voy. St Cir.
Combien d'autres traits ne pourrions-nous pas rapporter pour jjrouver l'aversion des huguenots pour la continence '. Consultez les chroniques de la Rochelle , dAgen et d'Angoulème. Genève ne reçut pas moins volontiers Bèze , quoiqu'il fût coupable de rapt , d'adultère et de concubinage. Le grand nombre des ministres, qui étoient des moines fugitifs, et qui avoient jeté leurs frocs pour prendre des femmes , ne dévoient pas être en fort bonne odeur sur l'article. Ainsi il est fort probable que M. de \ol taire ne prétend j>as qu'on croie tout ce qu il dit des mœurs sévères que les protestants opposoient à celles des catholiques. On ne doit regarder cela que comme un roman qu'il a imaginé pour flatter les uns et insulter les autres.
D'Aubigné '^ , qui étoit un protestant dévot, n'est pas si extasié que Voltaire , de la j'égularite des mœurs des huguenots : il avoue , en gémissant des débordements qui étoient ])armi eux , que de réformés ils s'éloient rendus ])icn difformes.
Baji, Heori IV, ~ ' D'Aubignc , livre 5. chap. S-
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