CHAPITRE XXXIX
De In France sous Charles IX et sous Henri III.
ENTE années de guerres civiles , de ravas:es
et d'assassinats; les François dans toutes les villes et toutes les provinces , s'égorgeant en furieux les uns les autres ; les étrangers attirés par les différentes factions , et qui les aident à déchirer et à épuiser l'Etat; l'autorité souveraine également méconnue et méprisée par tous les partis ; les poignards enfoncés dans le sein des princes et des rois, les temples dépouillés, brûlés ou renversés ; tout ce que la religion a de plus saint, jirofané. A oilà l'horrible tableau de l'état de la France sous les règnes de Cliai'les IX et de Henri HI.
L'infidèle Voltaire peint, avec les couleurs les plus fortes , ce qu'il y eut de criminel dans le parti catholique. Les anecdotes lesplus odieuses ou les plus méprisables, il les rapporte gravement; et à peine pourroit-on soupçonner, par son récit, que les huguenots eussent jamais été l'ebelles ou séditieux; les excès affreux qu'ils commirent, sont entièrement supprimés. En parlant des causes des guerres civiles , il n'y fait entrer la religion pour rien ; il ne laisse voir que la jalousie des seigueui'S catholiques,
qui excita celle des princes e^ seigneurs protestants. Nous exposerons d'abord les véritables causes des guerres civiles ; nous ferons ensuite quelques remarques sur les anecdotes qu il met sous ces deux règnes.
Ce ne fut que sous les foibles successeurs de Henri II, que les huguenots osèrent sortir des caves et des souterrains obscurs où ils tenoient leurs secrètes assemblées. Leurs premières sorties furent marquées par l'audace, et suivies de massacres. En i56i ils entrèrent, les armes à la main, dans l'église de Saint-Médard, la pillèrent et massacrèrent quelques-uns de ceux qui s'opposèrent à leur fureur. La même année la religion catholique fut bannie de Milhau en Rouergue, de Sainte-Foi en Agénois , el ceux qui refusèrent d'aller au prêche furent égorgés : quelque temps après, le clergé de Nîmes fut précipité dans un puits que l'on montre encore aujourd'hui : une partie des catholiques fut jetée dans un autre qu'on appelle encore lou Poutz de Malemort. L'hugucuotisme s'établit en même temps par les mêmes moyens dans plusieurs autres endroits. Ce fui'ent là les étincelles qui allumèrent le feu des guerres civiles. Voici comme il s'étendit, et embrasa tout le royaume.
Les huguenots ' ayant manqué leur coup à
Amboise , crurent avoir trouvé une spécieuse raison de prendre les armes dans l'émeute de Yassi , où ils étoient le plus coupables. Dès ce moment toute la France fut eu combustion ' ; ils s'emparèrent et saccagèient la moitié des meilleures villes du i-oyaume : toute l'argenterie des églises et les vases sacrés furent erdevés et convertis en monnoie pour faii'c la guerre an roi et à la religion. Les seules églises de la petite ville de Saumur leur fournirent cinq cents marcs d'argent, et plusieurs marcs d'or , etils ne quittèrent les armes qu'après avoir forcé Charles IX à leur permettre le libre exercice de leur religion *.
Quatre ans après ils tentèrent d'enlever le roi à Meaux; la Rochelle devint leur grand boulevard. Le roi n'y fut plus le maître; les catholiques en furent chassés ou externainés; ils offrirent de mettre bas les armes, j^ourvu que le î'oi les mît bas le premier. Cette insolente proposition fut rejetée. La guerre continua ; et malgré les victoires de Moncontour et de Jariiac, elle fut terminée par une paix qui lit de nouveaux avantages aux huguenots, et qui prépara à la France de nouveaux malheurs.
Charles IX, prince vindicatif et violent, donna occasion à une nouvelle guerre par le massacre de la Saiut-Barthélemi, et mourut
' Soulier , Hisl. du Calv. — ' 1567.
DE VOLT AI Rlf. 5^1
peu de temps après *. Ce fut pendant cette guerre que les huguenots formèrent le projet d'établir une république en France, à l'imitation de la république des Provinces-Unies. Ils travaillèrent tout de suite à en jeter les fondements, par la fameuse confédération d'Anduze en i574; ils déclarent par cet acte, qu'ils sont résolus, 1.° d'employer tous les moyens que Dieu leur a donnés pour conserver leui* union et confédération.
2." De poursuivre comme scliismatiques et apostats les réformés mêmes qui ne seroientpas fidèles aux engagements de l'union.
5 .0 De disposer des deniers royaux pour subvenir aux dépenses de leurs armements , artillerie, garnison, etc.
4." De coui're sus aux catlaoliques qui voudroient s'opposer à leurs entreprises. L'assemblée de Milhau avoit déjà spécifié lesauUes droits royaux, dont celle dAnduze ne parle pas expressément *; enfin celle de Monta uban proposa plus clairement l'établissement d'un état populaire comme les Pays-Bas , c'est-à-dire , la Hollande. M. de Sully ^ témoigne qu'Henri IV eut beaucoup de peine à empêcher ce coup.
Le roi Henri IH mit le dernier sceau aux malheurs de la France , parce qu'il ne sut ai
' Hist. du Calv. par Soulier, i574. — ' Ibid. an. iSyS) lirre 4. — •^ V. Mc'in. de Sully.
contenir les huguenots , ni rassurer les catholiques; c'est ce qui lit naître la fameuse ligue qui faillit empêcher Henri IV de pal'^"enir au trône. Peu d'historiens ont remarqué que la ligue ne fut qu'une imitation des confédérations huguenotes , qui ne se proposa d'abord autre chose que de faire , pour conserver l'aucieune religion, ce que les huguenots faisoient pour la détruire : ainsi, les attentats dont cette ligue se rendit ensuite coupable , et lesdésor- <lres qu'elle causa dans l'état, c'est encore aux huguenots (juon doit les attribuer. Voilà la plus juste idée des causes, des progi'ès et de renchaîneraent des guerres de religion qui désolèi*ent la France pendant plus de trente ans* Nous avons cru devoir la donner, parce qu'wi ne la trouve pas dans A oltaire. Il ne nous reste qu'à faire quelques observations sur deux o^ trois anecdotes de ces temps malheureux, et rapportées par notre fidèle historien.
En parlant de l'assassinat du fameux duc François de Guise par Poltrot, il dit que ce fut le premier raeurti'e que le fanatisme fit commettre. C'est apparemment pour afloiblir l'horreur des attentais commis par les huguenots , qu'il parle ainsi ; mais ne sait-on pas que le président Minard et Julien Frème avoient déjà été assassinés par le même esprit de fanatisme? Ne sait-on pas qu'Anne du Bourg en menaçant ,çe président avoit déjà bien fait coanoître de
quel esprit les huguenots étoient animés ? Ne sait-on pas les meurtres qu'ils avoient déjà commis à Milhau , à Sainte-Foi , et en tant d'autres lieux?
Coligni, dit-il ensuite avec emphase, soutient seid le poids de la guerre ; manquant d'argent, et cependant ayant des troupes; trouvant l'art -d obtenir des secours allemands, sans avoir de quoi les payer. Coligui éloit un grand homme , tout le monde en convient ; mais à cet éloge magnifique qu'en fait ici M. de A ollaire , il ne manque que la vérilé. Les huguenots enlevoient les trésors des églises, pilloient les provinces, s'eraparoient des revenus et des deniers royaux. C'est donc mal-à-propos qu'on loue l'habileté de l'amiral , comme fournissant à tout, sans avoir aucune ressource. C est la violence, l'injustice et la rigueur de ses extorsions, qui faisoient son habileté.
fc L'allreuse journée de la Saint-Bartliélemi M fut préparée et méditée pendant deui an- )) nées ; et Ion égorgea environ soixante mille M huguenots en pleine paix. » C'est A ol taire qui pai'le ainsi ; et la Popelinière , historien protestant, parle dune manière toute diiférentc : il nous assure que les huguenots voulurent bien répandre ce bruit , mais qu'ils ne purent pas donner la moindre preuve de ce qu'ils avançoient : ce fut un accès de fureur dans Charles IX , q^i fut cause de ce massacre ,
et non pas un dessein réfléchi et médité ; quant au nombre de ceux qui furent égorgés , Mézerai ' n'en met que vingt-cinq mille. Voltaire auroit raoias déshonoré sa nation , s'il s'en fut tenu à la vérité.
Cette étude qu'il se fait , pour découvrir des anecdotes remarquables et pour les rapporter, lui fait admettre indifleremment tout ce qu'il trouve de piquant et d'intéressant , quoique cela soit destitué de preuve et même de vraisemblance. 11 dit qu'Henri m , voulant entrer dans une petite ville nommée Livron ( ce n'est qu'un village ou petit bourg du Dauphiué ) , il s'aperçut qu'il n'avoit jias pris le bon parti , et qu'on lui cria du haut des murs : Approchez , massacreurs, vous ne nous trouverez pas endonnis comme l'amiral.
J'ai cherché à vérifier cette anecdote , et je ne lai trouvée nulle part; mais j'en ai trouvé une autre bien plus intéressante : c'est la réponse que fit Montbrun , lorsqu'il fut sommé de rendre cette petite place '. Deux choses rendent les hommes égaux, répondit-il insolemment au roi lui-même , le jeu et les armes. C'est le ton que les huguenots , si fort loués par Voltaire, prenoient avec leurs souverains.
Je ne dirai plus que deux mots pour ce qui
« Mczoral , Charles IX, — • Soulier , Histoire <îu Calvinisme, 1. /j.
DE VOLTAIRE. SqS
regarde le règne de Henri III : l'un , sur la commission que ce prince donna à Sanci de lever des soldats chez les Suisses ; l'autre , sur la défense que ce même prince fil au duc de Guise d'entrer dans Paris. M. de A ol taire, qui est si heureux en anecdotes, n'auroit j)as du manquer celle qui regarde M. de Sanci. Ce magistrat reçut ordre du roi de se rendre en Suisse pour y négocier quelques levées de soldats. Sanci obéit avec zèle ; 11 se rendit en Suisse , il y négocia heureusement, parce qu'il sacrifia généreusement ses biens pour le service de son prince. Lorsqu'il fut arrivé en Bourgogne , avec les soldats qu'il a voit levés , M. de la Guiche , qui de^'oit les commander, vint se présenter avec sa commission à M. de Sanci ; mais celui-ci , sans se mettre en peine de la commission, ni de l'ordre du roi, lui répondit brusquement : Monsieur, gardez votrepajiier, je garderai mes hommes. Les réflexions à faire sur cette réponse, se présentent d'elles-mêmes : quant à la défense qu'Henri III fit au duc de Guise , de venir à Paris , A ollaire dil que le roi fut obligé de lui écrire j/ar la poste, parce qu'il n'avoit point d'argent pou]' payer un courrier. Cette anecdote sent bien le petit bourgeois et l'iiomme mal instruit. M. de l'hou dit que le roi envoya dciL\ fois M. de Pompone , et ensuite un autre seigneur de la cour, au duc de Guise, jiour le détourner du voyage
de Paris. Ce grand historien auroit eu honte de recueillir les discours du bas peuple , et d'en dtslionorer son histoire. M. de Yol taire auroit dii imiter la sagesse de M. de ïhou, et montrer le même discernement