‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 53 sur 71 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

De la conversion de Henri IV.

Il scniLle que la conversion de Henri IV de- Voil être un morceau difficile à traiter par M. de Voltaire ; mais rien ne l'embarrasse , il se décide hardiment. Il assure que cette conversion n eut point d'autre cause que l'intérêt et la foiblesse; que la religion n'y entra pour rien et que ce fut une tache véritable à la gloire de ce prince. Yoilà ce qu'il annonce à tout l'univers , aux catholiques et aux protestants , du grand Henri. Il avance d'abord comme une maxime incontestable, qu'il en coûte toujours à un brave homme de changer de religion.

On voit bien d'abord que cette maxime est une A'raie impiété; mais on doit être surpris de la hardiesse avec laquelle il l'avance. Qu'estce doiîc qu'un brave homme dans les idées de

M' de Voltaire? Ce qu'on appelle ordinairement un brave homme , un homme d honneur pourra-t-il penser comme lui ? Regardera-t-il comme une honte de chercher à s'instruire , ou de quitter une en'eur où il seroit engagé , pour embrasser la vérité qu on lui feroit connoître? Ne s'en feroit-il pas au contraire une gloire? Et n'y auroit-il pas une extravagance méprisable , ou un détestable orgueil à penser autrement ?

Hé quoi ! faudroit-il donc , sur la décision de ]\[. de A oltaire , rayer du nombre des braves hommes et des hommes d'honneiu', le gi'and Turenne , le feu électeur palatin , et aujourd'hui le prince héréditaire de Hesse : parce quêtant nés dans le protestantisme , ils ont embrassé la religion catholique? Faudroit-il regarder comme une tache à la gloire des Constantin et des Clovis , d'avoir quitté le paganisme pour se faire chrétiens ? Cette maxime est-elle le fruit delà belle philosophie de Voltaire ?

J'observe une chose : c'est que ce nouvel hiérophante ' ne blâme pas le changement de religion , précisément en lui - même ; il ne le blâme que quand on quitte la religion fausse j)0ur la vraie, et la protestante pour la catholique. Il ne peut pas approuver la conversion

' Interprète des mystères et des choses secrètes.

d'Henri IV ; mais il prodigue les plus gi'ands éloges aux Frédéric de Saxe , aux Gustave , aux Nassau , qui de catholiques se fîreut protestants. C'est ainsi que pense le catholique Voltaire.

Prenant ensuite son ton philosophique , il dit : Les lois de l'honneur , qui ne changent jamais chez les peuples policés , attachent quelque honte à ces changements, quand l'intérêt les dicte. L'application qu'il veut qu'on fasse de cette maxime , est injuste et odieuse ; et la manière dont il l'enveloppe, en fait un misérahle sojdiisme.

Il est bien vrai qu'un changement de religion, qui n'auroit d'autre motif que l'intérêt , auroit quelque chose de honteux ; mais aussil'intérêt peut obliger une personne à examiner avec plus de soin ce qu'on lui proj)Ose. Si ^ après l'avoir examiné, on découvre la vérité, et qu'on en demeure parfaitement convaincu, alors l'intérêt est bien l'occasion du changement ; mais c'est la connoissance de la vérité qui en est la véritable cause. La conversion peut être sincère , quoique les motifs qui ont occasionné l'examen ne soient pas bien purs. Voilà ce que M. tle Vollaiixî n'a jyas assez bien distingué et analysé.

L'ap]>lication de cette maxime à la conversion df Henri I\, est aussi injuste qu'odieuse. Ce prince éloil la droiture même; il eut ton-

jours une extrême hoiTCur pour la duplicité et la dissimulation : c'est l'outrager que de dire, comme Voltaire , qu'il ne se fit catholique que par des ^1les d'intérêt, et sans êti^ convaincu ni persuadé. Les catliolicjues regardèrent la conversion du roi comme très-sincère, et ils en louoient Dieu ; les huguenots la regardèrent de même , et ils en gémissoient : il n'y a que l'es ennemis de la ix?ligion , qui, pour lui ôler ce beau triomphe, puissent penser autrement.

Il ne parut jamais rien, ni dans la conduite, ni dans les discours de ce prince , qui pût faire douter de la sincérité de sa conversion. Qu'on en juge par ce discours qu'il fit au parlement, pour vérifier ledit de Nantes ; discours vraiment digîie de l'immortalité , vraiment digne d un fils aîné de l'Eglise : on le trouve tout entier dans Daniel. Henri dit à tous ces magistrats rassemblés ; il leur dit : qu'il estroi bez'ger qui ne veut pas répandre le sang de ses brebis , mais les rassembler avec douceur ; qu il veut faire un mariage de la paix avec la France , et que ce mariage ne peut être que son édit ne soit vérifié ; qu'au reste il ne veut pas qu il y ail personne en son royaume de plus catholique que lui • et que n'être catholique que par intérêt c'est ne valoir rien.

Comparez ces paroles du jdus sincère et du plus franc de tous les princes , avec les belles réflexions de M. de Voltaire, et jugez.

3 00 LESE RREU lis

li n'y a pas là un mot qui ne soit un outrage à la religion , et qui ne rende bien suspecte celle de M. de Yoltaii-e. Ne seroit-il pas bien à souhaiter qu'il fût du nombre des grands ou des sages?

Mais ce n'est pas encore assez pour lui. Après avoir lâché de j^ersuader que la conversion de Henri fut une démarche dictée par l'intérêt, il veut encore la rendre méprisable comme si c'eût été une démarche de foiblesse.

fc En ce qui regarde la religion, la populace, 5) dit-il , fait la loi aux grands et aux sages ; >j elle comj>ose le plus grand nombre; elle est 5) conduite aveuglément : elle est fanatique, et » Henri lY n'éloit pas en état d'imiter Henri 3) \ni et la reine Elizabeth. «

Il veut nous persuader que si Henri IV se fit catholique, ce ne fut que par foiblesse , et que cela n'arriva que parce que la populace fait la loi aux grands et aux sages; mais dans le chapitre de la religion sous François I,il nous fait voir qu'il n'y a rien de si aisé que ces changements de religion ; que rem])ire romain en changea sur uu simple édit de Constantin; les Gaules sur la seule volonté de Clovis; la Suède et TAngleterreaux premiers ordres de leurs souverains. Comment représente-l-il ici la même chose, comme presque impossible aux eiïorts des grands? Quelles pitoyables variations dans 6a manièi'e de penser!

DE VOLTAIRE. 3oi

Pour ce qui est des sages; s'ils avoient les lumières et la fermeté qui doit les caractériser, recevroient-ils la loi de cette populace qui est toujours aveugle et fanatique? N emploieroieutils pas , au contraire , leur sagesse à la détromper, à l'éclairer, à la ramener à la raison et à 1 équité? Cette sagesse que vante ici M. de Voltaire , n'est-ce pas celle dont saint Paul dit , que la sagesse de ce monde est ennemie de celle de Dieu?

J'obsei've encore ici une cliose: c'est que les catholiques sont presque les seuls qu'il appelle des fanatiques aveugles ; ou du moins ils sont ceux qu'il décore le plus souvent de ce beau nom.

INlais que prétend-il encore , en disant que Henri 1\ n'étoitpas en état d imiter Henri YHI et Eli/abeth? Yeut-il dire qu'Henri IV n'aA'oit pas assez d'autorité, ou de résolution-, ou de sagesse pour cela? Mais ce seroit le dégrader, et trahir la vérité , que de le mettre au-dessous de ces souverains d'Angleterre. Il leur étoit bien supérieur à tous égards; il avoit plus d autorité qu'eux, mais il s'en servoit avec plus de sagesse et de ménagement. Tous ses desseins étoient j)lus équitables , parce que ses lumières cioienlplus étendues, et son cœur])lus royal, plus tendre, j)lus zélé pour le bonheur de ses sujets, et pour le bien de létal et de la religion.

3o2 LES ERREURS

Henri YlIIetElizabeth dépouilloient deleurs biens, faisoient emprisonner, pendre, torturer ceux qui s'opposoient à leur volonté. M. de Toltaire en convient pour Henri YIII. Nous avons prouvé qu'Elizabeth" en usoit de même ; il est Irès-sûr qu Henri IV n'ctoit pas en état de les imiter en cela.

Je ferai encore celte obseiTation sur ce que dit A ol taire de la conversion d Henri lY : il assure hardiment que Henri ne se fit instiuire que pour la forme , parce qu'il étoit en efTet plus instruit que les évêques mêmes avec lesquels il conféra. Celte réflexion n'est ni honorable pour Henri lY, ni déshonorante pour le clergé, parce qu'on voit qu'elle n'est point fondée sur la vérité. Ceux qui eurent le plus de pari à sa conversion , furent l'archevêque de Bourges , un des plus habiles prélats de son sitcle, et le. cardinal du Perron , le plus grand théologien, que la France eût alors, et qui de protestant s'étoit fait catholique après beaucoup de lectui'e et d'examen. Henri étoit un prince qui, depuis l'âge de seize ans , ne s'étoit occupé qu'à manier les armes : et c'est ce prince qui , selon Yoltaire , en savoit plus que les évêques avec qui il conféra. C'est ainsi que la passion fait avancer des choses qui blessent autant le bon &cns et la vraisemblance, que la vérité.

DE VOLTAIRE. 5o5

CHAriTRE XLI.

Du 7-èg?w de Henri IV.

J-' ANS la multitude des souverains que lliistoire nous faitconnoîU'e, ou en trouve qui ont élé ou de sages législateurs , ou de grands caj)itaines; ou des protecteurs zélés des arts, des sciences et du commerce ; ou qui ont été honorés de ce nom si beau, et si rarement mérité, de père des peujiles. Henri le Grand, ce prince dont le nom sera éternellement cher à la France, a été tout cela , et plus que tout cela : il unit, comme dit M. le président Hénaut , à une extrême franchise la plus adroite politique ; aux sentiments les plus élevés , une simplicité de mœurs charmante; et à un courage ele soldat, un fonds inépuisable d'humanité.

Kul historien ne l'a encore bien fait connoîti'e. Mézerai et Daniel ont fait l'histoire de la France sous son règne; mais ils ne nous ont pas donné l'histoire du roi. M. de Péreûxe nous en a laissé un essai; je ne jniis donner que ce"" nom à son histoire de Henri le Grand, à cause de la multitude de choses importantes dont il n'y est ])oi il t parlé. L'histoire de Henri le Grand, faite par un habile écrivain, seroit un ouvrage qiii feroit honneur à rhumanilé, àlaualiou, et

004 LES ERllEUllS

serolt le plus beau livre qu'on pût mettre entre les mains des généraux , des ministres d'état, des princes et des rois. Nous ne nous arrêterons ici qu à remarquer , selon notre dessein , quelques-unes des erreurs où est tombé Voltaire en parlant de ce grand prince. - D'abord il rabaisse beaucoup l'histoire de Daniel; il n'est pas difficile d'en deviner la raison. Daniel et Voltaire ont des manières de penser tout opposées. Daniel sachant qu Henri IV disoit souvent qu'il ne falloit pas diviser l'état, de la religion , rapporte avec soin tout ce que ce prince fit pour la religion pendant les quinze dernières années de son règne. Voltaire n'en dit pas un mot : c'est qu'apparemment il ne croit pas que la religion mérite tant, d'égards et de soins.

<f En lisant Thistoire de Hejiri IV dans Da- M niel , on est tout étonné , dit-il , de ne le « pas trouver un grand homme. On y voit à yr peine son caractère , rien de ce discours di- » gne de 1 immortalité, qu il tint à l'assemblée » des notables à Rouen ; aucun détail de tout M le bien qu'il fit à la patrie. »

Si M. de Voltaire a lu Daniel , il faut qu'il ait oublié que cet écrivain emploie cinq ou six pages entières à peindre l'ame, le caractère, les sentiments de Henri le Grand, et qu il entre dans un détail assez marqué de ce que ce prince fit pour le bien de la France ; mais il ne mêle

DE VOLTAIRE. 5o5

pas le faux avec le vrai , comme le fait si souvent M. de Voltaire. Henin I\ est assez grand, pour que la simple vérité en fasse le plus magnifique éloge.

Ainsi, dans ce que Voltaire dit de ce prince, on peut remarquer qu'il est faux qu'il ait fait bâtir. le Pont-ueuf'. Cette entreprise fut de Henri LU en lâjS. La guerre civile ayant empêché qu'on ne l'achevât; il fut fini les premières années après la paix. Il est faux que Henri IV soit le fondateur de la bibliothèque royale. C est François I qui en est le fondateur véritable : Henri ne fit que la transporter de Fontainebleau au Louvre. Il est faux qu'il ait fait creuser le canal de Briare. Ce fut bien lui qui eut l'honneur de ce projet en 1607. Son successeur eut celui de l'exécution en i655.

Daniel parle encore d un service important que rendit Henri I\ à la république de ^ cnise, en l'avertissant des intrigues quemployoient les protestants pour s'établir dans les terres de sa seigneurie ^ Le jugement de A oltaire sur ce point est remarqua l)le. Un pareil sei'vice ^ dit-il, n'auroit été qu'une bassesse et l'acliou «1 un brouillon. D ailleurs Daniel est le seul qui en parle, ajoule-t-il. Ces petitesses montrent plus de partialité que d'équité.

Mais , peut-on demander à M. de \ oltaire ,

' Histoire de Paii>. — ^ Daniel. Henri IV.

5o6 LES EUllETJRS

quelle bassesse y a-l-il donc dans un prince catholique, d'avertir de fidèles alliés des intrigues qu'on emploie pour établir l'hérésie chez eux? Henri IV en connoissoit mieux les conséquences que Voltaire, parce qu'il avoil des lumières plus pures. Il les craignoit davantage , parce qu'il aimoit plus la religion. Ce sei*vice, qu'on appelle action d'un brouillon, éloit bien digne d'un allié fidèle , et dun roi très-chrétien.

Il est vrai que Daniel est le seul qui rapporte ce fait ; c'est qu'il est le seul qui ait eu entre les mains les pièces qui en font la preuve ; et il indique les bibliothèques d'où il les a tirées. Voltaire charge son siècle de Louis XIV , d'anecdotes , dont il ne donne d'autres preuves que le ton hardi avec lequel il annonce qu'il a appris cela d'un tel seigneur, d'un tel duc, etc. ; et il ne cite jamais que des morts pour autoriser ses anecdotes prétendues. Daniel est plus sage ; il cite ses autorités : il sait qu'un lecteur a droit de se moquer de ce ton affirmatif, lorsqu'il est destitué de preuves.

Il est bien difficile de parler de Henri IV , sans dire quelque chose de ses amours.

M. de Voltaire touche ce jjoint avec autant d'indulgence , qu'il a eu de sévérité , en ti'aitant de sa conversion. Il blâme son changement de religion ; mais il excuse ses amours : il prétend prouver qu'ils u'cureut point de part

DE VOLTAIRE. 3o7

à ses grands desseins . el qu'on en trouve la preuve dans les mémoires de M. de Sully. Mais ce que M. de Sully prouve, c'est que l'amour aui'oit fait faire bien des folies à ce prince, si Ton ne l'eût pas retenu; el il en cite un exemple auquel il n'y a rien à répondre. Henri IV avoit fait une ]>roraesse de mariage par écrit à mademoiselle dEntragucs, et il montra cet écrit à M. de Sully. Celui-ci ne l'eut pas plutôt entre les mains, qu'il le décliira devant le roi. Comment, lui dit alors ce prince, je crois que vous êtes fou : oui, sire, je le suis, répondit ce généreux et digne confident de son roi ; et je voudrois l'être si fort , que je le fusse tout seul en France. Qu'on juge si M. de Sully étoit aussi porté à excuser les amours de Henri IV, que l'est M. de Voltaire.

Page 1