CHAPITRE XLIII
Révolution de lai^eligion chrétienne au Japon.
\ JELUI qui a déchiré avec fureur les Constantin , les Charlemagne, et tous ceux qui ont été zélés pour la religion , emploie ici toute son éloquence pour justifier les Ja].ouois qui l'ont Citerniinée chez eux. Il fait , pour cela , de graves raisonnements, et cite des faits importante. Nous fei'ons voir comhien ses i-aisouneraents sont foibles , et combien les faits qu il avance sont faux.
« Il est évident , dit-il , que la raison d'état >* fut la seule cause des persécutions , et qu'on » ne se déclara contre la religion chrétienne , ■>■> que par la crainte de la voir servir d^inslru- » ment aux enti'eprises des Espagnols. Jamais V on ne persécuta la religion de Confuciusau >j Japon , quoiqu'apportée par un peuple dont 3î les Japonois étoient jaloux. »
Il est évident que ce que Voltaire dit là est faux. Il y avoit déjà près d'un siècle que larei. xi
3i4 XES ERREURS
ligion clirétieane florissoit au Jaj)on , lorsqu'elle en fut proscrite. Pendant tout ce tempslà, ceuxquigouvernoieut le Japon, ne prirent jamais cette crainte ; jamais il n'y eut parmi les chrétiens le moindre remuement en faveur des Espagnols. Comment la raison d'état futelle la seule cause de la persécution? Où est cette évidence dont parle M. de A oltaire ? S'il avoit suivi les faits historiques :
1 .° Il auroit appris que les premières plaintes furent j>ortées au trône par les Bonzes , qui voyoient leurs filouteries découvertes, leurs superstitions confondues, et sur-tout leurs rentes diminuées '.
2.*> Il auroit connu que la jalousie des Hollandois, dont le commerce au Japon étoit fort inférieur à celui des Portugais, leur fit faire bien des démarches funestes à la religion, comme l'avoue Kœmpfer lui-même , tout protestant qu'il est.
ô . o II auroit été forcé d'avouer que ce fut pour la religion seule qu'on persécuta les chrétiens, puisqu'on laissoit la vie à ceux qui l'abjuroient; et que les HoUaudois , pour pouvoir continuer leur commerce , lurent obligés d'en faire une abjuration apparente, en jurant qu'ils n'étoient pas de la religion des Portugais ". Où est donc, encore une fois , cette évidence dont parle M.
* CliarlevoiXjlystoireduJapon, livre iS. — - Kœmpfer.
DE YOLTAIRE. 5l?)
de Voltaire? Ce qu'il y a de remarquable, c'est quil rapporte lui-même la plupart de ces faits. Jugez donc de la solidité de ses raisonnements?
« n paroît , dit-il ensuite , que si les Por- » tugais et les Espagnols s'étoient contentés de » la liberté de conscience, ils auroient été aussi « paisibles dans le Japon que les autres reliï> gions. »
Sa probabilité est contredite par les faits les plus notoires. Un an après la proscription, les Portugais de ^ïacao envoyèrent une ambassade à l'empereur, pour tâcher d'obtenir la jDennission de continuer leur commerce au Jajîon. L'empereur leur proposa d'abjurer le christianisme. Ces chrétiens , plus généreux que les Hollandoisleurs rivaux, eurent horreur de cette proposition. Ils sacrifièrent leui'vie à leur religion. Ils furent tous mis à mort, excepté quelques-uns qui dévoient reconduire à Macao ces saints martyrs , et annoncer la cause de leur mort. On les reçut à Macao avec les honneurs qu'on doit aux corps des martyrs. Le jour de leur arrivée fut un jour de fête solennel , et les femmes et les enfants de ces généreux chrétiens ne songèrent qu'à remercier Dieu de la grâce qu il avoit faite à leurs pères et à leurs époux.
Voici maintenant comment M. de Voltaire arrange le conte de la conspiration des chrétiens du Japon. « Les Hollaudois prirent eu
^I^)"^ LESER REURS
» i6j7 , vers le Cap de Bonne-Espcrance , un » vaisseau espagnol qui faisoit voile du Japon » à Lisbonne. Us y trouvèrent des lettres d'un j) officier portugais , nommé Moro , espèce de » consul de îa nation. Ces lettres reufermoleut j) tout le plan d'une conspiration des chrétiens 33 du Jaj>on contre l'empereur. Ou spécifioit ») le nombre des vaisseaux et des soldats qu'on.: »i attendoi l d'Europe et des établisseiuents d'A- » sie. Les lettres furent envoyées à la cour du w Japon. Moro reconnut son écriture, et fut 3) brûlé publiquement. Alors le gouverneur 51 aima mieux renoncer à tout commerce avec 3j les étrangers, que de se voir exposé à de telles M entrej^rises ; et l'empereur porta le fameux }} édit de pi'oscription. »
Ce qu'il faut observer dans cette grave narration, c'est i.o qu'il n'y eut jamais au Jaj^on de consul portugais appelé Moro. Il y avoit bien un japonoisde ce nom, qui faisoit beaucoup d'aflaires pour les Espagnols et les Portii-i gais ; mais il n'étoit ])as sujet d'Espagne.
2.® 11 est bien surprenant qu'on ne sacbe le nom ni du vaisseau ni du capitaine espagnol qui fut pris, ni de celui qui fit cette prise, et qui envoya les prétendues lettres interceptées a la cour du Japon. Mais c'est qu'on sauve bien iTiieux l'imposture, lorsqu'on n'articule pas des circonstances qui pourroient servir à prouver ifi sujîposition du fait.
DE VOLTAllii:. ôlj
3.0 Ce fut un an après l'édit de proscrip- . tion, que les Portugais envoyèrent à l'empereur l'ambassade dont nous avons parlé '. Est-ilprobable qu'ils eussent eu cette hardiesse , s'ils avoient été les auteurs d'une conspiration pareille ; si leurs letti'es avoient été interceptées, et leiu' consul brûlé publiquement , comme le dit Voltaire ? On n'a peut-être jamais fait en écrivant, une bévue plus forte que celle-ci.
4.° Aucun des missionnaii'es , de quelque ordre ou de quelque nation que ce soit , n'a .rien écrit qui donne la moindre idée de cette conspiration. Cependant ces missionnaires avoient la coutume d'écrire presque toutes les années en Europe ce qui se passoit dans leurs missions. Ils étoient quelquefois jaloux les uns desautres; commentest-ilpossiblequ'ils n'aient rien fait connoître de la cause de cette étrange révolution ?
5.° La relation d'où Voltaire a tiré ce qu'il dit , est d'un auteur qui n'a été dans l'Orient que plus de quarante ans après la révolution : elle est remplie d'anacbronismes , comme il a été démontré ; quelle créance peut-elle donc mériter ?
« Mais ce qui rend la preuve complète, pour- » suit Vol taire, c'est que les clirétiens du pays, n avec quelques Portugais à leur tête , s'assena-
' Histoire du Japon, livre »8.
3iS LESÎRREURS
3i blèrent au nombre de plus de trente mille w hommes. Mais ils furent battus , et se retin rèrent dans une forteresse sur les bords de la n mer. w
Mais il est un peu fâcheux pour M. de Voltaire, qu il y ait presqu autant d'erreurs que de mots dans la preuve complète qu'il donne de la conspiration du Japon. 11 affirme que les chrétiens du pays s'assemblèrent eu armes. On. doit naturellement croire par-là , que tous les chrétiens du Japon se révoltèrent. Mais point du tout. Il n'y eut que ceux du petit canton d Arima , dont le gouverneur , ou , comme on le dit dans le pays, le roi, t)1us sanguinaire que le sanguinaire empereur qui régnoit pour lors, traitoit les clirétiens avec la dernière cruauté. Ces infortunés , désespérés et aveuglés , prirent les armes. Us pensèrent comme les Hollandois «ous Philippe II. Ils firent les mêmes démarches , mais ils n'eurent pas les mêmes succès. C est un fait absolument faux, qu'ils eussent alors des Portugais à leur tète , comme le dit Voltaire. Ils avoient à leur tète un seigneur du pays, comme les Hollandois avoient des Nassau et des Marnix.
fc Le gouvernement somma un vaisseau hol- » landois de tirer son canon contre la forte- » resse. Le capitaine Rockbecker rendit ce fu- » neste service. Les chrétiens furent bientôt i> forcés , etpérirent dans d'affreux supplices, v
DE VOLT Al KE. Sig
Il falloit ajouter que les Hollandois servoient dans Tannée japonoise qui assiégea la forteresse, dernier asile des chrétiens. Ils fournirent un ti'ain d'arlillerie pour ce siège, et laissèrent encore au camp presque toute celle du vaisseau dcKockbecker qui partoit pour les Indes. Ainsi ces mêmes Hollandois , rebelles en Europe contre leurs maîtres légitimes , faisoient un personnage entièrement opposé en Asie, où ils servoient dans l'armée du maître légitime contre des rebelles *. Au reste, cette conduite si opposée des Hollandois eu Evu'ope et en Asie, ne doit point être regardée comme une contradiction dans l'homme. Cétoit l'intérêt qui faisoit soutenir la rébellion aux Hollandois en Europe, et qui les faisoit seiTir contre des rebelles en Asie.
11 est vrai qu'ils n'en eurent pas toute la récompense qu'ils eu attendoient , qu'ils furent obligés de renoncer à touteslesmarques du christianisme, et de se laisser traiter comme d'indignes esclaves , pour conserver une petite partie de leur commei'ce.
C'est ce qui fait dire au protestant Kœmpfer , avec une espèce d'enthousiasme et une véritable indignation : « Infâme avarice , à quel » point n'avilis-tu pas le cœur de l'homme! » Des chrétiens consentent à ne faire aucun
• Histoire du Japou, livre 18.
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T> exercice de religion ; à supprimer le service a divin , les diniauclies ; à ne pas prononcer w seuleraent le nom de Jésus-Christ ; à fouler i) le crucifix aux pieds ; à n'oser faire le signe n de la croix , de peur qu on ne leur inleixlise » le commerce dans un petit canton de la » terre ! » Telle est la réflexion deRœrapfer '. Voltaire l'appelle un écrivain judicieux : je ne sais pas si c'est pour avoir pensé etpai'lé aiii§i de la conduite des Hollandois.