‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 58 sur 71 · CHAPITRE XLYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLYI

Remarques sur l'Introduction à l'histoire du siècle de Louis XIP^.

XJE siècle de Louis XIY sei'a toujours regardé comme un des plus beaux siècles. La révolulion qui se fil alors dans l'esprit humain, par la création ou le renouvellement de tant d'arts utiles ou gracieux; les découvertes de la philosophie, les progrès étonnants qu'on fil dans presque toutes les sciences ; la politesse et les agréments introduits dans la société; la police établie dans les villes et dans les provinces ; la puissance et la gloire où s'éleva alors la France : tout cela rendra ce siècle à jamais mémorable.

L'idée qu'en donne ^I. de Voltaire est, à la vérité, des ]>lus briijaiiles; mais souvent on y retrouve bien plus le poète qui imagine , que l'historien qui raconte. Pour relever l'éclat du «iècle qu'il peint, il charge les autres d'onibres trop fortes; il paroît plus amateur de contrastes frappants, que de la vérité; il oublie quelquefois, dans celle histoire , ce qu'il a atlestc dans l'histoire générale, et affirme avec assurance les deux contradictoires; enfin, la manière dont il parle des affaires qui concernent

3^4 LES ERnETTRS

1 Eglise et la religion , se sent bien plus de riiomme né à Londres, et protestant , que de riiomnie né à Paris , et élevé dans la religion catholique.

Il annonce d'abord que pendant neuf cents ans avant Louis XIV , la France n'a eu qu'un gouvernement gothique, sans lois ni coutumes fixes , les nobles vivant dans l'oisiveté, les ecclésiastiques dans le désordre et dans l'ignorance , et les peuples dans la misère.

Mais en faisant cet affreux portrait de l'état où fut la nation durant neuf siècles, il manque également à la décence et à la vérité : il semble qu'il ignore quelle fut la gloire du règne de Charlemagne, les admirables règlements et les établissements de saint Louis ' , la sagesse de Charles cinquième , la tendresse paternelle de Louis Xn pour ses peuples , la renaissance des lettres et des arts sous François I , les sages ordonnances faites sous les derniers Yalois , et qui sont encore une des plus belles parties de notre jurisprudence. Il est donc bien faux que le gouvernement de France ait été , pendant neuf cents ans , tout gothique , sans coutumes fixes et sans lois.

Quant à l'ignorance et au désordre des ecclésiastiques, on ne s'attend pas à d'autre jugement de la part de Voltaire.

■ Choisi^ histoire de Saint Louis.

Pour ce qui regarde l'état et la misère du peuple, elle a toujours été à-peu-près la même dans tous les temps , à moins qu'elle n'ait encore augmenté ', comme le prétend M. deFougerolles dans son mémoire sur les finances, fait en 1711.

Cet homme, qui aime mieux amuser par de* conti'astes frapjiants , qu'instruire en présentant la vérité , nous dit qu'à Tavénement de Louis XIII à la couronne, Paris n'étoit pas décoré de cpiatre beaux édifices. Mais il ne fait donc pas attention qu'une partie de ceux qu'on admire encore le plus aujourd'hui dans cette belle ville , n'ont été faits ni par Louis XIII, ni par Louis XIV. Les Tuileries sont de Catherine de Médicis. La moitié de ce beau Louvre, dont on désire tant l'achèvement , et auquel le roi fait travailler maintenant, est de Henri II et de ses successeurs jusqu'à Henri IV ; le Luxembourg est de Marie de ]Médicis ; le fameux portail de saint Gt;rvais est du même temps.

La superbe colonnade du Louvre et la porte de saint Denis , bâties sous Louis XIV , sont peut-être les seuls édifices qui puissent le disputer pour le goût, les grâces, l'air majestueux, avec ceux dont nous avons parlé. L'église des Invalides n'est qu une église de citadelle ; le diamètre du dôme est trop petit pour son élé-

' Dans les mémoires sous le nom de BoulainvilUers.

536 LESJÎRREUIlS

vatioîi : le superbe cliàteau de VersaTUes présente des beautés frappantes et des défauts eboquants ; la lourde masse de l'église de saint Sulpice oll'ense les jeux d'un bomme qui a du goût.

Voltaire a beau nous dire que François I en^ couragea les savants , mais qu'il n'eut ni des Michel-Ange , ni des Palladio ; cependant il est sûr que ni les Micbel-Ange , ni les Palladio , n'auroient pas rougi qu'on eût rais à leurs côtés les Jean BuUan , les Pbilibert de l'Orme , les Lescot , qui ne tardèrent pas à enrichir la France des plus beaux édifices qu'on y voit encore aujourd'hui. Si Fou en excepte la colonnade du Louvre , les architectes du siècle de Louis Xiy n'ont presque rien fait d'aussi beau que les architectes du siècle précédent.

Le goût pour les beaux arts et pour les sciences , a été plus universel et plus répandu clans la nation sous Louis XIV , que sous aucun autre prince. On en voit d'abord la raison. Sa sagesse et ses libéralités encouragèrent les talents ; il eut de grands ministres qui le secondèrent; la durée de son règne affermit ses beaux établissements. On eut des génies dans tous les genres , tout cela est vi'ai ; mais il ne faut pas dire pour cela que notre nation ait été une nation toute gothique jusqu'au siècle de Louis

M. de Yoltaire nous assure , dans ce cbapi-

DE VOLTAIRE. oZj

U'c , que l'argent des François fui une des raU sons qui attira Gustave Adolplie du fond de la Suède en Allemagne; et, dans son histoire gé-iiérale , il nous assure que cela est faux. Comparez ees deux textes '• « L'intérêt, la vengeance » et la fierté appeloient Gustave Adolphe en »» Allemagne ; il étoit vainqueur en Poméra- >» nie, quand la rran£e fit son traité aveclui. M Neuf cent mille francs une fois payés , et >» douze cent mille francs qu'on lui donna , »• n'étoientni un grand effort de politique, ni ») un secoui's suffisant : Gustave Adolphe fit » tout par lui-même. » Et dans le siècle de Louis XIV il dit *. " L'argent des François et >» les cris de tous les protestants, appelèrent » enfin du fond de la Suède Gustave Adolphe, i> le seul roi de ce temps-là qui put prétendre » au nom de héi-os ! >j Comparez ces textes, et jugez combien Voltaire raéi'ite d'être cm.

U est ensuite fort indigné que le cardinal de Richelieu ait eu la foiblesse de croire aux diables de Loudun, ou défaire périr un innocent dans les tlammes. Je n'examine pas si le fameux curé de Loudun, Grandier , étoit magicien ou non ; mais Voltaire seroit fort embtu'rassé de ])rouver que ce prêtre fût iunocoU ". Il avoit déjà été condamné , par sentence de

' Histoire générale , chapitre TV, page 102. — ^ Siècl<» Je Louis XIV. ch. I. — ' Mém. cJiron. d'Abi.

révêqiie , à jeûner tous les vendredis au pain et à leau, à caus^ de sa vie scandaleuse. Il fut, par une autre sentence , interdit des fonctions sacerdotales ])our cinq ans dans le diocèse de Poitiers , et pour toujours dans la ville de Loudun , malgré sa qualité de curé. Il fut convaincu d'entretenir, depuis plusieurs années;^, une fille de joie qui étoit sa paroissienne. Voilà riiomme dont M. de Voltaire déplore le malheur , et garantit 1 innocence.

Il observe aussi qu'Urbain VUE, fâché contre la France , fit dire au cardinal de la Valette , qu'il le dépouilleroit du cai'dinalat s il ne quitîoitles armes ; mais que réuni avec la France , il le comble de bénédictions.

Et nous, nous pouvons obsen-er que le pape Urbain \ III ne pouvoit souffrir que des car- «linauï et des prêtres , qui ne doivent être que les ministres du Dieu de la paix, endossassent la cuirasse, et se trouvassent au milieu du carnage des batailles. Il avoit souvent fait des remontrances sur cela au cardinal de la A alette; il l'avoit même menacé. Ensuite apprenant que ce cai'dinal étoit mort à la tète d'une armée , ilue voulut point qu on fit pour lui à Rome les T)rières qu on a coutume de faire pour les cardiiiaux décédés. Telles sont les bénédictions dont Urbain ^UI combla le cai'dinal de la Valette ',

' Mémoire c hronol.

DE VOLTAIKli:.

Page 1