‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 60 sur 71 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

Dti cardinal Mazarin.

JLje cartlinal Mazarin étoit un de ces hommes qui semblent être nés pour régir et gouverner des états. Ses desseins étoient toujours justes et réguliers , et toujours intéressants poiu' le roi et pour la nation. S'il rencontroit des obstacles, il ne se piquoit pas de les surmonter par la force. Il s'en détournoit avec habileté , et pai'venoit toujours heureusement à son but. Jamais on ne lui fit prendre le change, et il ne manqua presque jamais de le faire prendre ans autres. 11 fut souvent outragé, et il dédaigna les outrages. Il s'en crut assez dédommagé par la plénitude d'autorité qu'il conseira toujours dans l'état, malgré l'auimosité jalouse des grands , et la puissaace des factions ennemies. Les traités de Westphalie et des Pyrénées sont les plus avantageux que la France eût faits depuis plus de quatre cents ans. Mazai'in eut beaucoup de part au ]iremier , et fit seul 1 • second. La réunion de l'Alsace, du comté de Bourgogne et d'une partie des Pays-Bas à la couronne , et ensuite la succession à la monarchie espagnole , en ont été les fruits. \oilà ce qu'a été et ce qu'a fait un homme que Voltaire méprise.

Il reproche au ejirclinal Mazarin son avidité insatiable. C'est le reproche que tous les autres écrivains lui ont fait , et ce reproche est juste. Il s'étoit enrichi autant que le cardinal de Richelieu ; mais il dépensa moins. C est ce qui fit qu'on lui trouva des richesses exorbitantes à sa mort. Il ne s étoit pas fait bâtir des palais immenses , comme son prédécesseur ; il n'avoit pas fait élever de superbes temples ; il n'avoit pas fait construire des villes de son nom. C'est la différence qu'il y a de lui au cardinal de Richelieu.

Les raisonnements que fait M. de Voltaire en parlant du cardinal Mazarin sont remarquables. C'est une ei'renr , dit-il , de supposer une étendue d'esprit prodigieuse dans ceux qui ont gouverné des emj)ires avec qîielque succès. Ce n'est point luie pénéli-ation supérieure qui fait les hommes d'état, c'est leur caractère. Nos entreprises dépendent uniquement de la trempe de nos ajnes , et nos succès dépendent de la forlune.

Il sei'olt bien difficile de deviner ce que signifient tous ces grands mots de M. de Yoltaire. Les ];assioiis de 1 homme , voilà ce qui forme le cavacUre de 1 homme , et ce qu'on peut appeler la trempe de lame. La pénéti"alion , la sagesse , la fécondité et la variété des vues , la conuoissance des i-essources et des moyens ^ c'est ce qui fait le génie. Est-il donc bien vrai

3Ji4 LES ERREURS

que ce n'est que de la trempe de lame que dépendent jîos entreprises, et que ce n'est que le caractère qui failles grands hommes d'état? Le génie n'y entre-t-il pour rien ?

f< Les hommes , ajoute-t-il , pour peu qu'ils » aient de bon sens , voient tous à-peu-près » leurs intérêts. Un bourgeois d'Amsterdam » ou de Berne , en fait sur ce point autant que n Séjan , Ximenès , Boukingham , Richelieu » ou Mazarin. »

C'est comme si l'on disoit qu'un sergent qui conduit une escouade , en fait autant pour la guerre qu'un Coudé , un ïurenne , un Gon- /aive; ou Lien qu'il ue faut pas plus de génie, de lumières , de pénétration , de force d'esprit pour faii-e mouvoir avec justesse et avec succès tous les ressorts d'uu grand état , que pour gouverner avec économie une famille bourgeoise : c'est ainsi que raisonne Yoltaire.

C'est par l'effort d'une semblable logique , qu'il veut persuader que le traité des Pyrénées n'a été ni aussi glorieux à Mazarin , ni aussi avantageux à la France qu'on le croit. Depuis quatorze ans le cardinal avoit en vue ce traité et sur-tout le [)rinci[;al article du traité , qui étoit le mariage àe 1 infante avec le roi , et il prévoyoit toutes les suites de cette alliance. Oi\ A encore la lettre où elles sont toutes développées. « Si le roi Très-Chrétien , disoit-il dans n cette lettre, pourroit avoir les Pays-Bas et

» la Franclie-Comté en dot, en épousant Tin- M faute , alors nous aurions tout le solide , car M uous pourrions aspirer à la succession de » l'Espagne , quelque renonciation qu'on fît » faire à l'infante. Et ce ne seroit pas une at- » tente fort éloignée , puisqu'il n")- a que la vie » du prince son frère, qui put Feu exclure. «

Voici maintenant comment raisonne M. de Voltaire. « Le cardinal, dit-il, se trompoit M évidemment en pensant qu'on pourroit doii- M ner les Pays-Bas et la Franche-Comté eu S) mariage à l'infante. On ne stipula pas une « seule ville pour sa dot. »

Mais n'est-ce pas M. de Voltaire qui se trompe évidemment lui-même , faute de pénétrer dans la politique du cardinal? Mazarin se mettoit peu en peine de stipuler des villes pour la dot de l'infante. Il vouloit acquérir des droits sûrs à Louis XIV , bien résolu de les faii-e valoir à la première occasion. Ce fut en conséquence de ces droits, que Louis XIV, quelques années après, conquit et se fit céder en elfet le comté de Bourgogne et une partie des Pays- Bas. Lorsqu'on traitoit du mariage , la stipulation de quelque ]iays pour l'infante eût été dangereuse. L'acquisition des droits éloit intéressante : Mazarin étoit li'op habile pour prendi'ele change. Ainsi ,1e raisonnement de M. de Voltaire est aussi foible que le génie du cardinal étoit pénétrant.

it Loin que ce mariage , continiie-t-il , ap- » portât aucun avantage présent et réel , l'inn fante renonça à tous les droits qu'elle pour- M roit jamais avoir sur aucunes des terres de w son père ; et Louis XIY ratifia cette renon- » ciation, de la manière la plus solennelle. ' »

Ce que Philippe IV appeloit en riant une clause de biljus , ce que les deux plénipotentiaires regardoient comme une formalité fort inutile , Voltaire le rapporte sérieusement et gravement, comme une preuve que le traité ne fut nullement avantageux à la France. Voilà, comment il rend sou histoire instructive.

Page 1