‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 61 sur 71 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

De Cromwel.

ifj . DE Voltaire laisse le cardinal Mazarîii dans la foule des hommes ordinaires , et il ne voit rien de plus grand que Cromwel , le plus odieux de tous les tyrans y et le plus fanatique de tous les imposteurs. Il fait le détail le idus pompeux de ses qualités et de ses talents , et il ne dit pas un mot de ses vices.

« Cromwel , dit-il , cet usurpateur digne de » régner , affermit sou pouvoir eu sachant 1q

' Histoire de Louis XIV, livre LI.

M réprimer à propos. Il n'entreprit point sur M les privilèges dont le peuple éloit jaloux; » il ne nait aucun impôt dont on put mui'mu- 3) rer, il n'offensa point les yeuï par trop de » faste , il ne se permit aucun plaisir , il u'acw cumula point de trésors , il eut soin que la » justice fût obsers'ée avec cette impartialité >j impitoyable qui ne distingue pointles grands » des petits.

)j Le frère de l'ambassadeur de Portugal fit u assassiner un citoyen de Londres , et fut cou- M damné à être pendu. Cromwel qui pouvoit » lui faire grâce, le laissa exécuter, et signa » le lendemain un traité avec l'ambassadeur.

» Jamais le commerce ne fut si libre, ni si M florissant. Jamais l'Angleterre n'avoit été si » riche: ses flottes victorieuses faisoient res- » pecter son nom clans toutes les mers. Tou- » tes les nations de 1 Europe qui avoient néw gligé l'alliance de l'Angleterre sous Jacques » I et sous Charles, la briguèrent sous le Pro- » lecteur. Il mourut avec la fermeté dame H qu'il avoit montrée toute sa vie. Il fut en- » terré en monarque légitime , et laissa la ré- » pulation d'un gi'and roi, qui couvroit les » crimes d'un usurpateur. »

Outre cela , ]\I. de Voltaire nous fait voir toute l'Europe tremblante devant Cromwel , la Hollande humiliée, l'Espagne vaincue, le Portugal obéissant, la France forcée à briguer

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son appui. Tels sont les magnificpies traits par lesquels on nous peint Cromwel. Voyons s'ils s'accordent avec la vérité, et si M. de Voltaire s'accoixle avec lui-même.

Cromwel, dit-il, aifermit son pouvoir en sachant le réprimer; il n'entreprit point sur les privilèges dont le peuple étoit jaloux. Et il nous dit, dans son ' histoire générale, que ce même Cromwel traita le parlement, c'est-àdire, les étals généraux de la nation , avec la dernière indignité. L'usurpateur» dit-il encore, se rendit au parlement , suivi d'officiers et de soldats choisis, qui s'emparèrent de la porte. Dès qu'il eut pris sa place : je crois, dit-il , que ce parlement est assez mûr pour être dissous. Quelques membres lui avant reproché son ingratitude, il les chargea d'injures. Il dit à l'un fju'll est un ivrogne, à 1 autre qu'il mène une

vie scandaleuse ses officiers et ses soldats

entrent dans la chambre. Qu'on empoa'te la masse du parlement , dit-il ; qu'on nous défasse de celle marotte. Il fait ensuite sortir tous les membres du parlement l'un après l'autre, ferme la porte , et emporte les clefs dans sa poche.

Il nous dit ici que Cromwel ne mit aucun imi:)ôl dont on pût raiumurer. Et dans * Tinstoire générale, il dit que ce même Cromwel mène son armée à Loucb-es, saisit toutes les

portes, fait payer à Tamiée quarante mille livres sterling, c'est-à-dire, près d'un milliou. II mourut, dit encore ici Voltaire, avec la fei*nieté dame qu'il avoit montrée toute sa vie '. Et ailleurs il dit qu'il mourut d'une fièvre occasionnée probablement par l'inquiétude causée par la tyrannie. Car dans les derniers temps , il craignoit toujours d'être assassiné , et il ne couclioit jamais deux nuits de suite dans la même chambre. Croiroit-ou que ces textes, qui se conti'edisent ainsi, soient du même auteur ? Après cela , avec une hardiesse dont il est lui seul capable , il vous entasse faussetés sur faussetés, poiu* embellir le brillant panégyrique de son héros.

Il est faux , par exemple , que Cromwel signa un traité avec l'ambassadeur de Portugal , le lendemain du jour qu'il avoit fait exécuter à mort le frère de cet ambassadeur '. H y eut deux ans d'intervalle entre l'exéculion et le traité.

Il est faux qu'il n'entreprît point sur les privilèges du peuple, puisqu il n'oublia rien pour se faire déclarer roi , ainsi qu'on peut le voir dans l'histoire de la maison Stuartsur le trône d Angleterre, par M. Hume, et dans celle de M. Rapin de Thoiras '.

Il est faux que le commerce n'ait jamais été

' C. i-(9. Histoire gcncr. — ' La Bcaumcllc. — ' L. lO.

3do les eureuks^

si florissant que sous Cvomwel ' , puisque ce fut la reine Elizabetli qui fit les plus grands établissements en Amérique, et qui donna naissance à la plupart des manufactures d'Angleterre *. Voltaire en convient lui-même dans son histoire générale, en parlant dElizabetli.

Il est faux que Cromwel força la France à briguer son appui. Les Espagnols , avec qui nous étions en guerre , traitoient d'une alliance avec le Pix>tecteur contre la France. L habile Mazarin profita si bien des circonstances , qu'il fit déclarer pour nous celui que les Espagnols pressoient de se déclai^r contre nous. \oilà ce que Voltaire représente comme une humilialion j)our la France , et comme une preuve de la supériorité de l'Angleterre.

Il est vrai que les Hollandois furent obligés de baisser le pavillon devant les Anglois dans les mers britanniques. Mais ce ne fut que le rétablissement de l'ancien usage , que quelques Hollandois n'avoient pas voulu observer. La guerre se lit avec des succès assez balancés. La victoire demeura souvent indécise enti'e Vamiral anglois et l'amiral de Hollande. Enfin ce différend se termina j)ar une paix plus étroite que jamais entre 1 Angleterre et les Etatis- généraux. Qu'on juge si l'on peut compter sur ce qu'assure M. deVollairc,

» Histoire d'Angl. 1. 22. — * Le nH'mc ^ livre 17,

DE YOLTAIRE. Ô5l

Au portrait infidèle que M. de Voltaire nous a fait de Cromwel, nous en allons substituer, en peu de mots, un qui sera plus ressemblant. Cromvvel étoit un de ces hommes extraordinaires, dont le génie étoit aussi grand que l'ambition, et que nul crime ne pouvoit effrajer. Hypocrite profond, soldat intrépide, captaine aussi juste et aussi vif dans ses vues , que prompt et actif dans l'exécution; politique impénéti'able dans ses desseins , et qui pénétroit toujours les desseins des autres , il conçut les projets les plus hardis , et il les exécuta. Il renversa un trône ; il fit périr son roi sur un échafaud ; il s'attribua l'autorité souveraine, sans prendre cependant le litre de roi , pour tromper ses nouveaux sujets , et pour ménager et ne pas soulever contre lui toutes les puissances de l'Europe. Il n'est aucune sorte de perfidies qu'il n'employât pour réussir, et ses succès furent aussi grands que ses crimes.

M. de Voltaire n'a pas osé lui donner le surnom de Grand. Il s'est contenté de le représenter sous des traits qui annoncent le grand homme et le grand roi. C'est une égale infidélité dans l'histoire, ou de ne représenter un heureux scélérat que par ses qualités brillantes, ou de donner pour vraies des choses absolument fausses. Si A oltaire a voulu faire sa coiu* aux Anglois, il n'y a pas trop bien réussi ; car les Anglois détestent autan iCromwelqu ils l'admi-

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rent. S'il n'a voulu écrire que pour notre nation , il n'aura pas le suflrage de ceux qui pensent , qui ont des mœurs , et qui sont citoyens.

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