CHAPITRE LL Du vicomte de Turenne
i/AWS le siècle le plus fécond en habiles généraux, M. de Turenne a. été l'egaidé comme un des plus grands liommes de guerre qui eût jamais paru. Jamais lionime n'entreprit et ne fit de si grandes choses avec si peu de secours et de moyens , ne tira plus de ressource de son génie, ne ménagea mieux ses soldats, ne montra une science plus profonde de la guerre, et ne la fit avec plus d'humanité : enfin Turenne est le seul des généraux cpii ait eu deux fois 1* gloire d'être, en bataille rangée , le vainqueur du grand Coudé.
Montécucuîi^ le plus grand général qti'eût alors l'empire, apprenant que M. de Turenne veuoit d'être tué, s'écria : Il vient de mourir lui homme qui faisoit honneur à l'iiomme. 11 ne voulut plus commander, parce qu'après la mort de Turenne, il né trouvoit plus de rival digne de lui. Louis XI\ , qui Tavoit regardé comme un des plus fermes appuis de sa couronne , voulut qu'il eut son tombeau j)armi ceux mêmes qui l'avoieut portée. Tel fut Jl. de Turenne.
Peul-on pardonner à un francois la manière
dont M. de Voltaire parle d'un si grand homme? Il aiu-oit hoJile d'en dire du mal ; et il ne peut presque se déterminer à en dire du bien. Ce qu'il est forcé d'en avouer, est toujours artificieusement raêlé de réfîe:xions sur ses fautes et sur ses défauts, qu'il exagère excessivement et presque toujours contre la vérité.
Il dit que Tui'enne fut battu à Mariendal, à Réthel et à Cambrai. Pour faire bien connoître ceque futM. de Turenne en ces trois occasions % il faut remarquer qu'à Mariendal il comraandoit des ti'oupes dout il n'etoit pas entièrement le maîti'e. Il y avoit dans cette petite armée beaucoup d'étrangers, de Suédois et d'Allemands , qui s'étoient mis au service de la France après lamort de leursgériérau'., et qui aimoienlmieux le brigandage qu'une guerre réglée.
A Kliélel, il fut trom])é ] ar le commandant de cette place, lequel se rendit deux jours avant le temps marqué pour le secours.
A Cambrai, il ne fut point battu, comme le dit Voltaire ; mais ayant su que cette place étoit dégarnie, il s'en approcha avec un petit corps de ti'oupes, et en tenta le siège. Alors Coudé, effrayé du danger où étoit Cambrai , se jeta dedans avec dix-huit cents hommes, ce qui détermina Turenneà lever le siège. En ajoutant ces circonstances que nous marquons, il au-
• Hisloiie de Turenac, livre 3.
joitfait juger plus avantageusement de M. de Turenne et de l'historien.
Les vertus civiles étoient en un degré aussi haut dans M. de Turenne, que les talents militaires. Il y Joignit depuis sa conversion , Tin e piété très-édifiaute. M. de Voltaire tâche de rendre suspecte la pureté des motifs de sa conversion : ces soupçons injurieux ne font point tort à M. de Turenne; son désintéressement et sa modestie sont assez reconnus! ils ne montrent que la passion de l'écrivain.
Ou demandoit un jour à quelqu'un, pourquoi Voltaii'e, qui est si pi'odigue des plus magnifiques éloges pour le duc de Malboroug, en est si avare pour M. de Turenne. C'est, répondit-on, quel'unétoitanglois, etrauti'efrançois, l'un protestant et l'auti'e catholique.