‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 65 sur 71 · CHAPITRE LUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LUI

Parallèle de Loiiis XIP^ avec le prince d'Orange.

Jl faut avoir toute rautorité et la plénitude de génie qu'a M. de A oltaire, pour oser proposer un parallèle entre Louis XIV et le prince d'Orange. Voltaire ne sait lequel de ces deux princes a mieux mérité le surnom de Graud. Il examine , il doute ; enfin il laisse la chose indécise. Voici en j)eu de mots, ce qu'ont fait et ce qu'ont été ces deux princes.

Le prince dOran£,'c, sans avoir aucun droit à la coui'onne d Angleterre , fomenta les rébellions et les perfidies pour l'enlever à son beau-père. Louis XIV se sacrifia pour placer son petit- fils sur le trône d'Espagne , où les droits de la naissance , le testament de Charles II, et les vœux des Espagnols l'aj^pcloient.

Le prince d Orange perdit presqu'au tant do batailles (ju'il en donna, et l'on ne connoît ])oiat de général qui ait été si souvent battu. Louis XIV n'a jamais attaqué de villes qui n'ait jjrises ; il a créé une marine qui est devenue la tevreui" de ceux qui se disoieut les maîtres de la mer : il a soutenu , avec les plus brilianls succès , les efforts de l'Europe liguée tonU'e lui.

Le prince d'Orange n'a fait aucun établissement qui ait augmenté la puissance, la force et la gloire de rAugleterrc. Louis XIV, en établissant toute sorte de manufactures dans toute l'étendue de ses états, en protégeant les sciences et les arts, en encourageàntles talents, a vu tout pars'enir à la perfection sous son règne : il a fait de la France le centime du bon goût, de l'industrie et des richesses.

Le prince d'Orange avoit une politique sombre, qui n'étoit fondée que sur une dissimulation profonde , qui sacrifioit quelquefois les droits les plus sacrés pour paiTcnir à ses fins , qui ne fut mêlée d'aucune de ces qualités qui peuvent faire respecter etaimerunprincc. Louis XIV eut une politique qui respecta toujours le droit des gens , qui se fil souvent admirer de ceux mêmes de qui il triompboit , qui ne prit jamais d'autres moyens que ceux qu'un grand prince peut avouer sans honte.

C'est entre ces deux j)rinces que Voltaii'c paroît incertain , et il n'ose pas décider lequel (les deux a m.ieux mérité le surnom de Grand. Les écrits de quelques réfugiés françois. qui on t fait de si grands éloges du prince d Orange , et des plaintes si amères de Louis XIV, n'ont pas fait cliaugcr de sentiment à 1 Eiu'oj^e. Celui qui n'est ici que l'écho de ces écrivains chagrins, n'en fei-a pas changer non plus. Eu outrageant lamémoirc de Louis XIV, il se deshonore lui-même. t. ift

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CPIAPITRE LH.

De la philosophie et tics beaux^ arts sous Louis

Air.

r\lE>i ne pouvoit nous donnor une idée plus frappante des progrès des sciences et des arts sous Louis Xn , que la manière dont A ollaire présente ce beau sujet. On y U'ouve des imagos vives , des réflexions justes, des remarques intéressa]! tes et glorieuses à la ualion. Ce moi'ceau auroit été parfait, si l'auteur n y eut pas parlé de la religion, s'il avoit eu le courage de rendre juslice à tout le monde, et s il u eut aimé que la vérité.

S'il faut en croire cet écrivain, ce no fut que dans le siècle de Louis XIV qu on commença, avec le secours de la pliilosoî)lne, <f à d(\ssiller » les yeux du peupl<; sur les superstitions qu'il M mêle toujours à la religion. Les saints supw posés , les faux miracles , les fausses reliques M commencèrent à être décriées ; la saine rai- * sou , qui éclairoit les pliilosophes , péné- » troit partout ; quelques autres supersti- » tions , attachées à des usages respectables, M ont subsisté. »

Ne dlroil-ou pas que la religion, telle qu'on luvolt pratiquée jusques alors , étoit toute obs-

ourcic et déilgurée par la superslilion , et. que c'est la {ihilosophie qui a eu la gloire de lui rendre sa pureté ? Je ne crois pas qu'on puisse mieux répondre à cette indécente prétention , quen empruntant les paroles du sage et judicieux auteur de l'abrégé cbronologicjue ' deriiistoire de France. La philosophie, dit-il, par l'abus qu'on en a fait est couj)able de bien des maux ; mais dès qu'elle est soumise à la religion, la religion en est plus pure et plus éclairée. On la soupçonne, celte philosophie, on la soupçonne «pielquefois, et avec raison, quand elle entre dans des tètes mal disposées , de n'être point favorable à la religion. Voilà ce qu'on ne reconnoit que trop dans la plupart des écrits philosophicpies de ce siècle.

Il est bien vrai que dans les siècles d'ignorance , il s'éloit introduit des abus dans la religion ; mais il n'est pas également \i-ai cju'on ait attendu la philosophie du siècle de Loui.i XIV pour les corriger ; on y avoit déjà travaillé heureusement depuis les sages ordonnances du concile de Trente. Notre siècle, à la vérité , a fourni beaucouj) de critiques ; les meilleurs ne sont pas ceux qui sont allés le plus loin , comme les Dupin , les Baillet , etc. daiis lesquels on a trouvé tant d'erreurs et tant de points dignes de censure. Dupin fut obligé de,

' Hc'naiit ; Hiatoire chronolog. Loiûj XIV.

se rélracler, et Baillct fut condamné sur certains ])oints , par quelques évéques.

Je n'euti'eprends pas de i-éfuter tout ce qu'il dit des erreurs dont le monde étoit aveuglé : sorcelleries , amulettes , anneaux constellés , seci'ets magiques , horoscopes ; il représente tout cela comme étant très-commun ; il charge le tahleau au point qu'on croiroit qu'il n'y avoit presque personne qui ne donnât dans ces exti"avagances; et il conclut que presque tout étoit illusion , et que , jusqu'à ce temps-là , on n'avoit guère adopté que des erreurs en tout genre.

N'en déplaise à M. de Voltaire, ce monde presque tout ensorcelé , n'a janaais existe que dans certaines imaginations hardies et sans i"ègle ; frappées d'un objet , elles le multiplient sans examen et sans réflexion , et quelquefois même sans vi'aisemblance. Les soupçons , les craintes , les imputations de sorcelleries étoient autrefois beaucoii]) plus fréquentes qu'aujourd'hui ; on en parloit plus, et l'on n'en voyoit peut-être pas davantage.

11 estdifficile de trouver une proposition plus extravagante et plus insensée que celle qui dit que l'on n'avoit guère adopté que des erreurs de l'antiquité ; on avoit adopté de l'antiquité, des lois , des règles de mœurs, la connoissance de la religion. Doit-on mettre cela parmi les erreurs? L'erreur la plus méprisable est celle de ces orgueilleux philosophes, qui, regardant

ÛE ^''OLÏAIRE. .^6*

en pitié le reste du genre humain , se croient au-dessus de toutes les erreurs.

Parmi les jugements que porte M. de Voltaire sur la plupart de nos écrivains , il y en a qui sont justes, il y en a dont on doit se défier; les uns montrent un goût sûr, les autres une basse jalousie. Que penseront les hommes éclairés , en voyant Rousseau mis dans la foule des écrivains médiocres, en parallèle avec la Mothe- Houdard , et même au-dessous de lui ?

" Rousseau , dit-il , avec moins d'esprit , M moins de finesse et de facilité, eutbeaucoup » plus de talent pour l'art des vers. 3>

Voilà tout le bien qu'il en a pu dire : il fait assez peu de cas de ses épîties ; il ne dit mot de ses inimitables cantates, genre de poésie dont Rousseau est comme le créateur : il auroit corrompu la langue françoise, ajoute \oltaire, si le style marotique , qu'il employa quelquefois , avoit été imité.

On peut demander ici où est le goût et 1 équité; le style marotique plaît infiniment dans le naïf et le familier ; personne dans le sublime et le gracieux , ne s'exprime avec plus de noblesse et de légèreté que Rousseau ; mais Rousseau a été contemporain de Voltaire ; ses ouvrages ont toujours été lus et admirés de tout le monde. M. de Voltaire auroit-il pu gagner sur lui de le louer? Rousseau sera toujours regardé comme le premier des poètes lyriques ,

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et comme un des poètes les plus paifaits que la France ait donnés. Ce que A oltaire ose en dire, le fera regarder comme le plus jaloux, des critiques et le plus inique des juges. Il dit encore qu'il faut imputer à Rousseau les fameux couplets, ou flétrir deux tribunaux qui prononcèrent contre lui.

Il est surprenant que Voltaire n'ait pas apei'çu le faux d un raisonnement pareil : la calomnie peut êti'e conduite avec tant d'artifice , qu'elle ne puisse pas être découverte. Les juges sont oLligés de prononcer selon les preuves alléguées et les dépositions faites ; ils peuvent donc prononcer des sentences légitimes , pour la forme, injustes pour le fond, mais dont tout l'odieux doit retomber sur les calomniateui-s et les faux témoins. Rousseau n'auroit pas été le premier innocent qui eût succombé à la calomnie.

Le duc régent lui permit, en 1719, de revenir dans sa patrie ; il eut assez de courage pour refuser cette grâce , à moins qu'on ne ftt la révision de son procès ; il protesta de son innocence jusqu'à la mort : avant de recevoir le viatique , il déclara , en prenant Dieu à témoin , que TimpuLatiou des couplets étoit une noire calomnie. Tout cela fera plus d'impression sur un homme sensé que les déclamations de A ollaii-c; ou regardera toujoui's comme une indigue bassesse de persécuter , jusques dans

le tombeau, un lionime si cher à la république des lettres , et de répaudre le fiel jusque sur ses cendres.

Le même critique qui a mis Rousseau parmi les génies médiocres , met Quinault au même rang que les Corneille, les Racine, les Molière et les Bûileau. Qu'on juge par-là de l'équité et de la sagacité de ses jugements! il y a de la douceur et des grâces dans les vers de Quinault, mais il n'y a ni feu ni imagination : presque toutes ses pièces sont jetées dans le même moule ; peu de j)ersonnes en peuvent soutenir la lecture; elles avoient besoin, comme le dit M. Boileau , que Lulli les réchauffât des sons de sa musique ; elles ne passent qu'avec ce secours : aussi l'opéra n'est-il supportable que par le spectacle , la musique et les danses ; tout le monde éprouve que le reste y ennuie.

" Ou sait par cœur des scènes entières de » Quinault, dit encore Yollaire ; c'est un avan- M tage qu'aucun opéra d'Italie ne pourroitobw tenir. »

Si on le sait, cela marque la beauté de la musique : les Aria de Metastasio sont plus chantés en Italie que les scènes de Quinault ne le sont «Ml France : l'éloge de Quinault et le raé- ])ris de 1 Italie , sont «îgalcment outrés ; l'équité et le goût y man([uent.

Eii parlant des beaux ouvrages en prose qui ont distingué le siècle de Louis XIV , \q\~

taire s'écrie : Qui croiroit que tous ces beaux ouvrages n'auroientprobablemcnl jamais existé s'ils n'avoient été précédés par la poésie? C'est pourtant la destinée de l'esprit liumain chez toutes les nations.

Ou peut répondre à M. de Voltaire que personne ne les croiroit : les plus grands écrivains en prose , cliez les Romains , ont été avant les grands poètes. Hortensius , Ciçéron , César ont précédé les Virgile , les Horace , les TiLulle. Parmi les François , les Bossuet et les Bourdaloue ont été contemporains des Corneille et des Racine. Jean de Lingendes, évêque deMàcon , dont M. de Voltaire vante tant l'éloquence, les avoitpi'écédés. Les vives images de la poésie, les grands traits de l'éloquence, la justesse et la précision de la philosophie , peuvent s'aider mutuellement ; mais l'une ne doune pas naissance à l'autre.

CHATITRE LV.

Des Finances.

'n dit que M. de ^ol taire avoit eu grande envie d'être lait ministre d'état; je ne sais pas s'il eût bien réussi dans la partie des finances. Il dit que dans les dernières années de Louis XIV , ou avoit poussé jusqu'à quarante livres

la valeur numéraire du marc d'argent , qui n'éloit auparavant qu'à vingl-liuit. Ressource fatale , s'écrie-t-il , par laquelle le roi étoit soulagé un moment , pour être ruiné ensuite ! Cependant les personnes qui pensent, jugeront que dans les besoins pressants , le roi prenoit un moyen très-efFicace pour subvenir aux nécessités de l'état, parce que i." si le roi perdoit trois dixièmes de ce qu'il tiroitde ses peuples , il pouvoit réparer cette perte par quelque impôt qui auroit remplacé ces trois dixièmes; et cet impôt alors n'eût pas réellement plus chargé les peuples qu ils ne l'étoient auparavant. Mais il se libéroit en même temps de trois dixièmes de toutes les chai'ges de l'état , appointements, pensions et autres choses semblables ; ce qui faisoit un avantage évident.

2.0 Le roi fit cette augmentation de la valeur numéraire du marc d'argent ' , dans un temps où les charges excédoient de beaucoup ses revenus. Il gagna donc beaucoup plus par cette diminution réelle des charges , qu'il ne perdoit par la diminution réelle de la recette.

5.<» Désapprouver l'augmentation de la valeur du marc d'argent, c'est ce qu'on ne peut faire que par rapport au\ pertes des particuliers qui avoient placé leur argent à constitution de rente ; elle leur a été très-funeste , il

* Mémoire du comte de Boulainvilliers.

o-O LES ERREURS

est vrai ; mais elle a été très-utile au roi. La réflexion de M. de Voltaire est doue fausse , et Texclamatiou vaine.

Il traite souvent et hardiment d'absurdités certaines choses qui sont racontées par d'autres auteurs ; mais comment faudra-t-il traiter cette anecdote qui se trouve au chapitre des Finances ?

« Le roi , dit-il , se priva de tovites ces ta- >3 blés d'argent, de ces grands guéridons, de » ces consoles , de <:es gi-ands canapés d'arj> geut massif , et de tous ces autres meubles jj qui étoient des chefs-d'œuvre de ciselure de îj la main de Balin. Ils avoient coûté dix mil- » lions , on en retira troi^^. »

Il falloi t donc qu'il y eût dans ces ouvrages pour ])lus de sept millions de façon , tandis qu'il n'y avoit que pour trois millions de valeur de matière. C'étoit bien là le cas de dire avec Ovide : materiani superaboi opus. A oltaire ne dit pas quil est le duc ou ic prince de qui il tient cette belle anecdote !

DE VOLTAIRE. 3yi

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