CHAPITRE LYI
De la cour de Rome, et des affaires ecclésiastiques.
-I- -Lorsqu'un homme comme M. de Yoltaire traite des affaires ecclésiastiques , le clergé et la cour de Rome ne doivent pas s attendre à êti'e fort ménagés , ni les lecteurs à être sùi'ement instruits. Un mélange de beaucoup de traits piquants , et de quelques ménagements artificieux pour la cour de Rome; un aveu de la décence du clergé de ce siècle, pour rendre méprisable le clergé des siècles précédents ; des imputations incertaines et mal prouvées, des décisions où il y a plus de hardiesse que de sagesse et de raison : voilà ce qui se trouve répandu parmi quelques vérités dans les clia- ])ilres où M. de Voltaire traite des aiFaires ecclésiastiques. Nous nous bornei'ons à quelques observations fort courtes.
Les hommes sages, François ou étrangers , n'approuveront jamais tout ce que les papes out fait; les papes cu\-raêmes ont souvent désapprouvé et réj^aré ce quavoient fait leurs prédécesseurs. Les fautes d un roi n'autorisent pas un écrivain à déclamer contre la puissance jionlificale , que l'on doit respecter également ,
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dès que les droits des couronnes n'y sont point intéressés.
C'est une injustiee qu'on fait à la cour romaine , de la représenter comme un bureau où tout se délivre à prix d'argent , où toutes les grâces sont taxées , et où Ton achète des dispenses à tout prix.
^ oltaire ne sait pas apparemment qu'il y a une infinité de grâces qui ne s'accordent qu avec cette clause, qu'on n'aura rien donné et qu'on ne donnera rien poiu" l'obtenir , sans quoi elles sont déclarées nulles et de nul effet. Pour ce qui est des dispenses dans les matières graves , un des plus habiles canonistes ' françois , regarde les renvois à Rome comme un des moyens les plus propres à assurer la liberté épiscopale , et à empêcher que l'autorité ne soit jamais compromise.
n L'autorité spirituelle du pape, dit-il, en w un autre endroit, est abhorrée dans la moiïj tié de la chrétienté; et la maxime de la France 3) est de le regarder comme une personne sa- 3) crée et enti'eprenanle, à laquelle ilfautbai- » ser les pieds, et lier quelquefois les mains, a
On n'ignore ]^asque l'autorité S]iirituelle du pape est abhorrée parmi les protestants; mais les françois catholiques et instruits ne reconnoî Iront pas leurs sentiments dans cette ma-
» Gabalsut Theoria , et praxis Jur-Cau.
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xlnie : qu'il faut baiser les pieds au pape et lui lier les mains.
S il ne sagit que de choses spirituelles, la cour, qui y est aussi intéressée , et même qui y est plus intéressée cpie les peuples, a toujour donné l'esemplc,' de robéissance au vicaire d Jésus-Christ. S il s'agit de la puissance temporelle, on ne regarde en France le pape que comme un prince étranger. Si le spirituel et le temporel sont mêlés, la cour, le clergé, les cours souvei'aines, ne manquant pas d'annoncer auï peuples ce qu'ils doivent, les peuples obéissent avec docilité et avec plaisir.
« Les religieux, ajoute Voltaire, dont les » chefs résident à Rome, sont encore autant " de sujets immédiats du pa])e, répandus dans " tous les états. Prêter serment à un autre qu'à M son souverain, est un crime de lèse-majesté M dans un laïque : c'est un acte de religion dans « le cloître. »
Aoilaun galimathias où il n'y a pas l'ombre du bon sens. Jamais religieux n a regardé le pape comme son souverain; jamais religieux ne lui a ] Tété serment de fidélité. Un religieux fait vœu d'obéissance à son supérieur selon sa règle et son institut. Ce qui regarde la puissance poullncalc n'entre pour rien dans ce serment; l'exercice de l'obéissance n'a point de rapport à la puissance civile ; elle ne s'étend pas au-delà des observances monastiques. Voilà à quoi abou-
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tlt le vœu d'obéissance. Etoit-cela peine d'enfiler CCS grandes paroles : Qu'on fait dans le cloître un acte de religion de ce qui deviendroit un crime de lèse-majesté dans un lairpic. Disons maintenant un mot des atïaires ecclésiastiques de France.
M. de A ol taire fait, sans le vouloir, le plus bel éloge de la sagesse et de la religion de Louis XIV ; il assure que si ce prince l'avoit voulu , il n'avoit qu'à dire un mot; qu'on auroit créé un patriarclie , rompu avec Rome , établi en France une église catholique, apostolique , et qui n'auroit pas été romaine.
C'est-à-dire, que si Louis XIV l'avoit voulu, on auroit établi une église gallicane sur le modèle de l'église anglicane.
Cette idée de la création d'un patriarclie en France, est une idée qui n'a point été approfondie, et qui ne peut point soutenir un sage examen. Cette idée peut surprendre dansla spéculation , mais elle auroit ti'ouvé de très-grandes difficultés dans l'exécution : car, premièreraent, peut-on supposer que les évêques de France eussent jamais consenti à reconnoîti'e un de leurs pairs pour leur supérieur ? Et quand même ils y auroient consenti, auroient-ils pu s'accorder sur le choix?L'archevêque de Vienne, qui prend le titre de primat des primats; et celui de Lyon , qui se porte pour primat des Gaules , auroient-ils voulu céder aux autres ?
DE VOLTAIRE. Zj^
L'archevêque de Bourges, qui se dit primat d'Aquitaine, et celui de Rouen qui pi'end ce même titre pour la Keustrie, n'auroieiit-ils pas fait valoir leurs prétentions et soutenu leurs droits? Qui est-ce qui aui'oit eu l'autorité pour décider':' Qui est-ce qui se seroit cru obligé de se soumettre?
Secondement, ce patriarche auroit été dépendant du jîontife romain , ou il en auroit été indépendant : sil eût été dépendant du pontife romain, on ne gagneroit rien à l'érection du patriarcliat; s'il en eût été indé]>endant, on romj.oil 1 unité qui est essentielle à TEglise de Jésus-Christ; on u'étoit plus de l'Eglise de Jésus-Christ. La distinction de la discijdine et du dogme ne fait rien ici, puisque la France ne se croit pas oldigée de recevoir rien de ce que Rome ordonne pour la discipline, qu'avec certaines précautions , et après beaucoup d'examens et de formalités , et qu'elle ne pourroit pas rcjcier le dogme sans tomber dans l'hérésie : ainsi ou voit bien le mal que l'érection d'un patriarchat en France auroit pu faire ^ mais on n'en voit pas le bien.
Quel(|ue mécontent que fût Louis XIV du pape Innocent XI, il eut cependant toujours en horreur ce qu'on lui laissa entrevoir d'un projet de séparation d avec 1 Eglise de Rome ; on assure même qu'il s'en exprima d'une manière àôler à qui que ce fût la hardiesse de lui parler sur ce sujet.
Ce grand prince, vraiment cligne du litre de Fils aîné de l'Eglise, savoit que la religion chrétienne est une; que le successeur de saint Pierre, \icaire de Jésus-Christ, en est le chef nécessaire; que 1 Eglise de Rome est la mère et la maîtresse de toutes les églises particulières , et le centre de l'unité, et qu'il étoit à craindre qu'une séparation n'entraînât bientôt voie altération dans la foi. Il pensoit en cela plus chrétiennement et plus judicieusement que M. de Voltaire.
Le premier dépit de Henri Ym n'occasionna d'abord qu'une séparation en Angleterre; mais la séparation entraîna bientôt le bouleversement entier de la religion. Personne n'ignore que les guerres civiles, le mélange monstrueux de toute sorte de sectes, l'impiété, l'irréligion, ont été depuis lors le partage de l'Angleterre. Le bonheur de la France voulut que Louis XIY fut jdus maître de ses ressentiments, que Henri YHI ne l'avoit été des siens.
M. de Yoltaire le blâme de n'en avoir pas fait assez ; et de n avoir pas voulu consentir à une démarche qui étoit plus aisée qu'elle ne paroissoit hardie, et étoit le vœu de toute la nation. Mais il fait voir par-là, ou que la pureté de la religion ne l'intéresse guère, ou qu'il n'a pas vu les suites dangereuses d une démai'che qui lui paroît si aisée. C'est donc manquer de pénétration ou de religion.
Il nous parle ensuite beaucoup de tout ce qui se passa aux derniers états-généraux tenus en 1 61 4- j\îais ce qu'il nous en dit , l'homine ennemi de la religion et du clergé le lii'a avec plaisir; riiomme ignorant, avec surprise; et l'homme éclaii'é , avec indignation. Rien de plus aisé que de démontrer la fausseté de ce qu'il avance sur cette matière.
Il dit : ff 1.° Que la chambre ecclésiastique, « en avouant que la personne de nos rois étoit w sacrée, persista à soutenir que la couronne 3j étoit dépendante. 2.** Que le cardinal du » Perroa s'emporta jusqu'à dire que la puis- >3 sance du pape étoit pleine, plénissime , di- » recte au spirituel, indirecte au temporel, et » qu'il avoit chai'ge de dire qu'il excommunie- >j roit ceux qui avanceroient que le pape ne M peut pas déposer les rois. 3.** Que l'esprit du j» clergé étoit alors le même que celui qui avoit » autrefois déposé Louis le Débonnaire. »
On donne hardiment le défi à M. de Voltaire de citer un seul endroit du procès-verbal de l'assemblée ecclésiastique , où il soit parlé de ce qu'il ose imputer au corps respectable du clergé. Tout ce qui s'y passa y est rapporté. La source c«t sûre et infaillible.
On sait bien que le clergé refusa de recevoir la loi que proposoit le tiers-état ' , parce que
' Pioccs-verLal des Etats de iGi4«
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le tiers-élat la proposoit comme conforme à la parole de Dieu. Le clergé soutint que ce n'cloit point au peiiple, mais au clergé seul à décider si une chose étoit conforme à la parole de Dieu, et par conséquent de foi. Mais il n'y eut jamais un mot contre l'indépendance des rois.
Le cardinal du Perron, l'un des plus grands théologiens et des plus savants hommes de son siècle, l'homme de confiance du roi Henri le Grand , et le plus redoutable fléau des hérétiques , eut beaucoup de part à ce qui se passa aux états de i6i4. Dans le discours. qu'il fit à l'occasion de la loi proposée par le tiers-état , il établit d'abord les droits sacrés de la personne de nos rois, et leur souveraineté indépendante. Ensuite il fait voir les inconvénients du serment qu'exigeoit la loi proposée ; mais il n'y a pas la moindre chose de ce cpie Voltaire lui fait dire avec tant d'emportement. Il est vrai qu'on fît courir le bruit quelque temps après, que le cardinal avoit osé tenir ces propos; mais ces bruits étoient sans vraisemblance, comme sans preuves. Il n'y avoit que de misérables écrivains, mal intentionnés contre le cardinal et contre le clergé , qui pussent les répandre et les recueillir.
Le troisième article qu'avance encore M. de Voltaire, n'est qu'une insulte gi'ossière faite de gaieté de cœur au corps épiscopal , et qui est
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bien détruite par les déclarations que fit plusieurs fois le clergé durant la tenue des états. Elles se trouvent dans le procès-verbal de la chambre ecclésiastique , aux. états de 16 1 4-