CHAPITRE LYII
Du Calvinisme.
JLj a nouvelle découverte qua fait le philosophe Voltaire de 1 origine des hérésies , est bien digne de remarque. Jamais les plus furieux ennemis de la catholicité n ont fait couler de leur plume un fiel si amer , que celui qui coule de la sienne; et jamais ifs ne sont tombés dans des contradiclions plus évidentes.
<c II est affreux sans doute, dit-il, que lEglise chrétienne ait toujours été déchirée par ses querelles, et que le sang ait coulé pendant tant de siècles par des mains qui î portoient le Dieu de la paix. J'ai recherché ï long-temps comment et poui'quoi cet esprit dogmatique, qui divisa les écoles de Tantiquité païenne sans causer le moindre trouble, en a produit parmi nous de si horri- 3 blés. Ne poiirj'oit-on pas trouver lorigine 3 de cette nouvelle peste qui a ravagé la terre, ) dans Tes^îrit républicain qui anima les prej mières Eglises? Les assemblées secrètes, qui
o8o LES ERREURS
» bravoient dabord dans des caves et dans >3 des grottes Tautorité des empereurs romalus, » formèrent peu- à-peu un état dans l'état. » Cétoil une république cachée au milieu de 5) rem])ii'e. Constantin la tira de dessous terre, ji pour la mettre à côté du trône. »
A oyons si cette déclamation s'accorde avec la raison, avec les faits, et si le déclamateur s'accorde avec lui-même.
Sur quoi M. de A ol taire ose-t-il affirmer que les premières Eglises clirétiennes étoient animées d'un esprit républicain ? Est-il une religion qui impose des préceptes plus forts et plus pressants d'obéir aux souverains, de respecter leur puissance , de se conformer à tous leurs ordres , quelque fâcheux et incommodes qu'ils puissent être , sauf le seul cas où ces ordi'es seroient contraires à la loi divine?
L'esprit républicain s'est bien retrouvé chez les presbytériens et puritains d'Angleterre , chez les révoltés de Hollande, chez les hugueuols de France. Les Cromwel , les Nassau surent bien en profiter. Les Rochelois les soutinrent pendant près de quatre-vingts ans. C'est là l'esprit de la reforme. Mais attribuer cet esprit à l'Eglise vraiment chrétienne , qui est l'Eglise catholique, c'est la calomnier. Elle leur apprend à obéir, quoi qu'il en coûte, et à être plutôt les victimes que les vengeurs de l'iniquité.
Celte chimère de Tespi'it républicain des premières églises chrétiennes , n'est-elle pas encore détruite ]-ar les faits les plus constants? Tertullien, qui vivoit dans le deuxième siècle, ne défie-t-il pas le sénat romain de citer un seul cas où l'on ait trouvé les chi'étiens rebel- Jes et réfractaires aux ordres des empereurs T Voltaire lui-même, en parlant de la religion catholique, qui est vraiment la religion chrétienne, ne dit-il pas qu'elle n'est regardée par la plupart des protestants , que comme une religion d'esclavage? Comment donc accuse-t-il maintenant cette m^ême religion et cette même église , d être animées d'un esprit républicain ?
Parce que les chrétiens se cach oient autrefois dans des grottes, pour exercer le culte divin durant les persécutions , A oltaire les accuse d'avoir bravé l'autorité des empereurs. Croit-il donc qu'ils auroient mieux fait de renoncer entièrement à leur religion , et d obéir? Mais oul^lie-t-il qu'il est chi'étien lui-même ? Et pourquoi leur fait-il un crime de ce que Dieu exigcoit comme un devoir, et qu'il récompensoit comme une héroïque vertu ?
Il nous représente ici la religion chrétienne comme une religion qui ne put exercer son culte que dans des assemblées secrètes et tenues à la déi"obée dans des grottes et dans des caves , et que Constantin tira enfm de dessous
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terre , pour la mettre à côté du trône. Et daii>t le premier volume de l'histoire générale, il nous repi'éseate cette même religion comme ayant été assez libre sous les empei'eurs , pi-otégée par le plus grand nombre , et qui ne fut persécutée par quelques-uns que pour des raisons d'état , et parce que les clirétlens étoient des factieux.
D'où vient cette différence de sentiments dans le même liomme? C'est que dans Fliistoire générale il veut ôter à la religion le merveilleux de son établissement, malgré tant de persécutions sanglantes. Ici il veut la rendre responsable de tous les maux de l'univers. Les sentira^ents changent comme les vues qu'on se pi*oposei On ne trouvera pas un écrivain qui en change aussi aisément que Voltaire.
Dans la manière dont il présente l'oi'igine , les progrès et la décadence du calvinisme , il enchaîne admirahlement bien les faits ; c'est un talent qu'on ne peut trop louer dans lui. Il se fait l'écho de tous les cris et des lamentations des l'éfugiés, sur les persécutions de Louis XIV. C'est une chose qui est toujours de son goiit. Il donne souvent dans le faux , et tombe dans des contradictions sensibles. C'est un inconvénient inévitable à celui qui se laisse plus entraîner par le plaisir de maltraiter les
' Histoire générale , ch. 3.
puissances ennemies de l'hérésie , que par l'amour de la vérité. Il plaint la France des pertes qu'elle a faites par riin])rudente révocation de l'édit de Nantes; et il fait voir qu'il n'est ni bon politique, ni bon philosophe, ni bon françois.
Il nous dit à la lin d'une page ', que si Henri IV avoit voulu dissiper la faction des huguenots, il ne l'auroit pas pu. Et il assure dans la page suivante , qu'il ne leur laissa leurs privilèges que par bonne volonté. 11 affirme que les huguenots faisoient tout au plus la douzième partie de la nation , c'est-à-dire , quinze à seize cent mille âmes ; et tout de suite il ajoute que dans le seul Dauphiné ils avoient quatorze villes de sûreté , c'est-à-dire , quatorze villes toutes calvinistes , et où ils étoient les maîtres; que Louis XIIl soumit plus de cinquante de leurs villes eu 1621. Or, il ne pai'courut cette année que la Saintonge, la Guienne et le Languedoc, qui étoient des provinces presque toutes calvinistes, et qui ne faisoient qu'une cinquième partie du royaume. La INormaudie, risle-de-Fi'ance, la Bourgogne et presque tous les pays que parcourt la Loire , étoient encore pleins d'huguenots. Comment ne faisoient-ils qu'un douzième de la nation ? Mais a-t-il oublié ce qu'il assure dans l'histoire générale,
■ Histoire générale, lom. 7. p. 52.
que sous François II , les calviiiisles faisoient déjà la sixième jiartie de la natiou?
Il afFirme hardiment qu'on forçoit les huguenots de communier. Il fait voir par-là qu'il a la foiblesse de débiter les contes que lui ont faits les réfugiés de Londres et de Berlin , et qu il ignore la manière dont ou en use en France envers eux. H y a certains exercices de catholicité qu'on exige des protestants. On n'exige point qu'ils communient; il suffit d'avoir fait quelque séjour daus le Languedoc , pour en être convaincu. Ou si quelques ecclésiasliquÉ-sou officiers indiscrets l'ont exigé, ils ont alors agi contre l'ordonnance.
Les tristes lamentations , ou les furieuses déclamations des Larrey, des Bayle , des Saurin , contre Louis XIV, sont des oracles pour Voltaire. C'est d'eux qu'il enfiprunte ses plus énergiques expressions. Ces malheui'eux, dit-il en un endroit, étoient livrés aux soldats qui eui^ent toute licence , et plusieurs en furent si maltraités qu'ils eu moururent. C'étoit, dit-il on un auti*e, un contraste étrange, que du sein d'une cour voluptueuse , il partit des ordres si durs et si impitoyables. Les dragonades , les roues, les l)ûchers sont rappelés; mais on ne rappelle }3as les crimes qui méritent ces supplices. On laisse tout cela sur le zèle inhumain de la religion.
L'édit de Nantes donnoil aiu huguenots
des privilèges et des droits d'abord extorqués par les armes, et ensuite accordés à la nécessité. Cette tolérance étoit déshonorante pour la religion et])Our la majesté royale; mais elle étoit nécessaire dans les circonstances. Ainsi on ne peut pas blâmer Henri lY de l'avoir accordée , ni Louis XIV de l'avoir révoquée. On usa, dans la révocation de ledit, de la modération qu'on devoit attendre d'un prince sage et équitable. On ne suivit pas toujours l'esprit et les vues de Louis XIV . Mais les vexations furent bien moindres que ne les annoncèrent les cris des réfugiés.