‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 68 sur 71 · CHAPITRE LVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVIIL

De la rév^ocatioîi de Ledit de Nantes.

Jj A révocation de Tédit de Nantes a été la matière de bien des raisonnements et de bien des dissertations. Des hommes intéressés et passionnés ont poussé des cris ; des politiques à vue courte ont hardiment donné leurs décisions. On a crié à la diu'eté et à l'injustice^ on a exagéré les pertes que cette révocation a causées à la France. Cependant quand on l'examine avep soin , on trouve qu'il y a bien plus de prévention que de raison et de vérité , dans ces déclamations, ccs])laintes et ces cris. On a fait quelques pertes , il est vi'ai ; mais ces pcrtct. 1, 17

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sont bleu moindres qu ou ne le veut faire entendre ; elles ont été compensées par des avantages bien considérables, qu'on n'aperçoit pas, ou dont on ne dit mot : elles ont été bientôt réparées. Enfin les étrangers n'en ont pas tiré de si grands secours qu'on ose l'annoncer.

Quand Louis XIV n'auroit pas eu en \aie l'honneur de la i-eligion en révoquant l'édit de Nantes, il auroit dû cependant le faire pour assurer l'autorité royale et la tranquillité de l'état. Pendant cinq règnes de suite , les huguenots avoient presque toujours eu les armes à la main : ils avoient arraché successivement aux rois une infinité de privilèges qui ne les laissoient plus sujets qu'à demi. Ils avoient établi une espèce de république dans le sein même de la monarchie. Dès le commencement des guerres civiles, ils inondèrent la France de troupes étrangères ; ils donnèrent plus de combats et <le batailles, saccagèrent plus de villes, ravagèrent plus de provinces que n'ont jamais pu faire lesennemisde laFrancependantsesplus grands malheurs.

Ils se révoltèrent contre Louis XIII , et ne furent arrêtés que par les coups que leur porta le cardinal de Richelieu. Ils n'osèrent rien entreprendre sous le gouvernement ferme et vigoureux de Louis XIV. Mais que n'avoit-ou pas à eraindi'e dans une minorité, sous un gou^

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vernemenl foible, ou avec des ministres qui n'auroient pas eu la vigueur des Ricbelieu, ou riiabileté des Mazariu" Le passé devoit toujours faire craindre pour l'avenir. Ainsi , indépendamment de l'avantage de la religion , Louis XIV , en révoquant ledit de TSantes , faisoit encoi'e celui de l'état. lien assuroit la tranquillité, en arrachant les racines de ces dangereuses factions. Ila/Termissoit l'autorité royale, en supprimant une secte qui lui avoit donné de si terribles atteintes.

Il étoit donc de la bonne politique de donner le dernier coup au calvinisme, par la révocation du fameux édit.

11 est vrai que la France fit par-là quelque perte; mais cette perte avoit été préA ue aumoins en partie , et l'on crut avoir de bonnes raisons de faire ce sacrifice. Que l'on compte, si l'on veut, quatre à cinq cent mille aines, hommes, femmes et enfants, qui sortirent du royaume. C'est le nombre que met Voltaire lui-même. Cette perte, à la bien évaluer, n'est pas si grande que celle que Ion fait quelquefois dans une seule guerre. On y perd quelquefois des deux ou trois cent mille hommes, qui sont tous dans la fleur delà jeunesse, ou dans la force de l'âge. Si la guerre est de longue durée , la perle va encore jilus loin. Clàmera-t-on Louis XIV d'avoir fait, pour l'honneur de la religion et pour assurer la ti'anquillité de l'état, des sacrifices

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pareils à ceux que/ont si souvent les princes par ambition ou par caprice ?

Quant à ce détail que fait Voltaire des manufactures d'étoffes, de galons, de cliajoeaux, de bas , qui furent transportées cliez les étrangers , ce n'est-là qu'une déclamation d'un avocat, qui soutient une mauvaise cause. Les Anglois avoientles métiers de bas avant nous; et ils ne se sont jamais guère fournisdenos étoffes. Xi'Allcmagne et tout le noi'd continuèrent à tirer les leurs de France. Quelques étrangers y ont un peu gagné ; mais notre commerce en a si peu souffert , qu'il s'est trouvé encore plus étendu sous Louis X\ , qu'il n'avoit jamais été 50US Louis XIV.

Pour cet or de France , qu'on trouve encore très-communément en Allemagne, à ce que dit Voltaire, et que les réfugiés y répandirent il y a soixante et dix ans , on peut dire hardini ment qu'il n'existe que dans l'imagination de Voltaire. L'homme raisonnable comprend bien qu'on doit ti'ouver eu Allemagne beaucoup d'argent de France , à cause des armées qu'on y a de temps en temps, et des suljsides qu'on paie assez souvent à divers princes de Tempii'e. Mais il ne s'avisera pas de dire, que c'est l'ai-gent que les réfugiés y ont porté il y a déjà si longtemps.

L autorité de Voltaire ne sera pas assez forte pour i^ous persuader une autre chose qu'il nous

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assure encore à Toccasion de l'édit de révocation : C'est cpie presque lout le nord de l'Allemagne n'étoit alors qu'un pays agreste , sans industrie ; et qu'il reçut une face nouvelle de ces multitudes transplantées qui y peuplèrent des villes entières.

Les Allemands seront bien éloignés d'en convenir. Ils nous fourniront des détails convaincants de la richesse de ces pays que Voltaire appelle agrestes , et qui , selon lui , n'ont commencé d'être quelque chose que depuis les transmigrations des huguenots. Brème, Hambourg , Lubeck , et plusieurs autres villes du nord de l'Allemagne, étoient déjà des villes trèspuissantes et très-riches long-temps avant ces transmigrations.

Bien plus, Yoltaire lui-même nous en fournit des preuves dans son histoire générale, en nous parlant des richesses immenses de 1 Eglise dans ces pays-là du temps de Luther. Mais dans Ihistoire générale il falloit exciter la jalousie contre 1 Eglise. Ici il falloit condamner le zèle de Louis XIV . Il se con tiédit , il est vrai ; mais il se contente.

Enfin , ce que la France a fait de perte par la révocation de l'édit de Nantes a été bientôt réparé, et les étrangers n'en ont pas tiré ces profits immenses, qu'on fait sonner si haut. Le commerce est aujouid'hui plus florissant qu'il n'a jamais été ; les villes commerçantes sont

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plus peuplées et j)lus riclies ; et l'on ne peut citer aucune branche de notre commerce , que la transmigration des huguenots ait fait manquer.

Pour l'Angleterre et la Hollande, elles n'en sont pas devenues plus puissantes qu'elles n'étoieut auparavant. La Hollande sur-tout l'est bien moins qu'elle ne l'étoitdu temps de Louis XIV . La Prusse est presque le seid état où les réfugiés aient eu un peu plus de consistance. Les autres établissements ne furent ni si considérables , ni si bien soutenus. Un grand nombre de ces fugilifs périrent de misère, ou ils furent forcés de s'enrôler.

Je passe sur beaucouj) d'autres choses qui mériteroient encore d'être relevées. Je me contenterai de faire encore deux petites observalions. Voltaire , en parlant du ministre Claude Brousson , qui avoit conspiré contre l'état et qui fut pris et condamné à la roue [>ar M. de Bàville , dit que ce ministre mourut comme mouroient les premiers martyrs. Tous les étrangers, ajoute-t-il, loin de le regarder comme un criminel d'état , ne voyoieut en lui qu'un saint qui a scellé sa foi de son sang. 11 faut avouer que l'eAjnession est bien décente et bien digne de Voltaire. Le jaiallèle d'un conspirateur avec les saints Ai)6 très, avec les Etienne, les Polycarpe, les Irénée, est bien juste! Ces éti-anigers qui ne voyoient qu'un saint dans le

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ministre révolté , u'étoient certainement pas les Espagnols, ni les Allemands ou Flamands catlioliques. Les Anglois et les Hollandois, en se servant de ce rebelle , n'alloient pas, comme Voltaire , jusqu'à le canoniser.

Il dit encore que Louis XIY voulut à la fois humilier le pape d'une main et écraser le calvinisme de l'autre. Ces belles expressions auroient été bonnes dans ces vers boursouflés , où l'on ne cherche ni la raison ni la vérité. Ici elles ne signifient rien. Louis XIV malgré ses mécontentements , avoit la plus haute estime pour la personne de Benoît XIV. Jamais pape n'a donné à un roi des éloges plus flatteurs *et plus glorieux, que ceux que donna Innocent à Louis , dans le bref qu'il lui adressa après la révocation de Tédit de Nantes. ,

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