PREMIER ENTRETIEN
Sur l(K manière dont Voltaire juge les poètes François.
Eudoxe étôit dans sa bibliothèque à lire le Cinna de Corneille , dans la belle édition de Rouen , in-f.^ , lorsqu'Ariste et Eugène y entrèrent. Dès qu'il les aperçoit , il laisse sa lecture , il leur va au-devant ; on s'embrasse , on fait quelques tours de bibliothèque; et Âriste jetant les yeux sur le Corneille : voilà une trèsbelle édition , dit^il à Eudoxe ; mais ces ih- /l'^sont incommodes, j'aime mieux les m- 12 ou les 1/1-8.*^, parce qu*on peut les avoir partout, et les lire partout. Mais n'avez-vous point été tenté de mettre à côté de votre Corneille le beau commentaire qu'a donné Voltaire sur ces pièces P
l58 L£S. ERREURS
E (T P O X Ev
J^AuroIs pu en étxe tenté , comme on seroit tenté de mettre Zoïle à côté dÏÏomère..
La pensée est plaisante. Le nom dHomère annonce un grand homme , un génie extraordinaire , le plus grand des poètes -y, le nom de Zo'de annonce un censeur odieux , qui se montre toujours comme offensé de la gloire des grands homfjies , et qui ne cherche qu'à les mordre.
EUDOXÈ.
Tous ayez parfaitement bien saisi ma pensée.
J ai tCKijours rendu aux talents de Voltaire la justice qu ils méritent, et je dirai toujours, que dansles critiques qu'il fait à tout propos du grand Corneille , il n y a ni honnêteté , ni prudence^ ni équité.
A.BISTE..
Je vois bien que vous n'êtes point pour le commentaire de Voltaire^ mais ce qu'il veprend dans le grand Corneille , n'est-il pas véritablement répréhensible^ et digne de critique? N'at-on pas cessé , pendant quelque temps ^ de ro»
DE VOIiTAIRB; iS^
mettre sespîccesau théâtre? Et le mot de Boileau, après [Agésilas^ hélas! età. , n annonce-t-il paà qu'on ne reti'ouvoit plus le grand Corneille dans ses dernières tragédies?
EUPOXE.
Cher Àriste , tous les grands hommes ont eu leur aurore (jui annpnçoit ce qu'ils dévoient être, leui' midi , où ils ont paru dans tout leur éclata et leur couchant , où ils n'ont plus donné la même lumièrq , et n'ont plus été animés de là même chaleur.
Quoi qu'en dise Voltaire , Corneille sera toujours le grand Corneille, 11 sera toujours regardé comme le créateur du théâtre françois, comme le génie extraordinaire , qui , ayant trouvé ce théâtre informe , Fa porté à la pei'fection ou nous le voyons aujourd'hui , autant par les pièces admirables qu'il a données , que par les excellentes règles qu'il ,a si bien développées. Ce fut l'éclat de 8«s «uccès , de sa réputation et de sa gloire , qui édiaulfa l'ante des poètes qui ont vécu avec lui ou après lui ; et peut-être n'au-^ rions-jious pas eu un Racine , un Crébillon , un Voltaire , si nous n'avions pas eu un Corneillq* Un homme est-il donc excusable , lors* que, apus prétexte de commenter les pièces de Corneille , il ne s'étudie qu'à afToiblir Testlme qwion a toujours eue pour ce grand hommes
iSo LES ERREUR^
^qu'à éplucher, avec «ne petitesse maligne et méprisable , ses vers , ses pensées , ses expressions, et qu'il adecte de dire qu*il a de belles scènes dans quelques-unes de ses piècçs , sans en approuver véritablement aucune ?
Eugène.
Tai lu quelque cbose de ce beau commentaire , où Corneille est beaucoup repris et fort peu loué. J'en ai été révolté ; mais j'ai trouvé Voltaire bien mal avisé de s'appesantir si fort sur le grand Corneille , tandis qu'il donne luimême bien plus de prise à ses censeurs. Trouvera-t-on dans le créateur du théâtre françois , des choses aussi répréliensibles , aussi plates qu'on en trouve dans Voltaire? Depuis sa foible pièce de VOrpIielin de la Chiner jusqu'à ses dernières tragédies, a-t-il donné quelque chose où il n'y ait infiniment à reprendre et à blâmer?
D est souvent très-maladroit dans le déf* nouement de ses pièces. Dans TO^helin de la Chine , Gengis , le plus tartare de tous le tartares , passe tout d'un coup , et on ne sait comment, de la plus épouvantable férocité à la plus tendre et à la plus généreuse humanité»
Aussi la princesse Idamé , qui n'attendoit plus que la moi't, dit-elle à Gengis :
DB ValiTAiniS. iSi
Ciel ! que viens-je d'entendre ! Hélas ! |>ui0-TJe U croire ?
Dans la tragédie d^ Zaïre, dont on trouve le sujet et tout le détail dans les Lettres de madame de Gomez , l'amant se tue comme uit sot , parce que Zaïre ne veut pas se faire mahométane.
Dans la tragédie de Catilina , qui est moins une action qu'une enfilade de harangues de s4^ nateurs opinants 3 César , danîs le dernier acte , disparott un instant , et reparoît ; et c'est dans cet instant qu'il court à l'armée , qu'il enfonce les légions de Catilina , qu'il voit périr ce chef des conjurés iitr un tas de morts et de montrants , qu'il sauve Rome épouvaatée , et qu il vient rendre^ compte lui-même de ses explmts*. La course de César à l'armée , la bataille , le retour au sénat , ne durent que le temps qu'il faut pour réciter quarante vexa,
Ariste.
Je n'ai jamais prétendu dire ,<pie les pièces de Voltaire fussent sans défauts ; mais iï faut convenir qu'il a de grands talents.
EUDOXE
Hé bien ! Monsieur, voilà ce que Voltaire devoit dire lui-même de Corneille*
2^2 les earburs
Eugène.
S'il prenoit fantaisie à quelqu'un de faire un commentaire sur les pièces de Voltaire » tel cfjtit celui qu'il a osé faire sur celles de Corneille, comment Voltaire devroit-il s'attendre à être traité? Que ne diroit-on pas sur son Tancrède, qui n'est presque partout qu'une prose rimée , et une prose encoi'e très-plate.
AklSTE.
Qu'ose«-*vous dire, Eugène? A-t-on jamais refusé à M. de Voltaire d'être ua ^and poète et un excellent écrivain?
Eugène;
Hé bien ! soyez vous-même ici le juge. Voicî du Tancrède. m Dans le dernier conseil , un dén cret juste et sage, dans les mains d'Orbas- » San ' , remit son héritage, pour confondre à » jamais nos ennemis cachés , à ce nom de Tan- » crède en secret attachés. Du vaillant Orbas* » San , c'est le juste partage , sa dot , sa récom- » pense. Oui , nous y souscrivons , tel est mon » sentiment. » Est-ce la de la poésie?
* Act. I. scèn. 1^
DE-^VOLTÀIKB. 1^^
« C'est elle (Aménaïde, amante de Tan- » crède), c'est elle quau séjour des forfaits >i conduisent des soldats ', Cette honte m'in- » digne autant qu elle m'offense. Laissez-moi » lui parler. » Est-ce là de la poésie ?
« Ce qui me désespère, ce qui creuse ma » tombe * , et ce qui , chez les morts ^ avec plus >i d'amertume encor , me fait descendre , c'est v> qu'elle aime son crime , et qu'elle est sans » remords. » Est-ce là de la poésie?
a Vous , si vous m'en croyez , 4éx'obez à v<» » yeux un spectacle funeste, insupporta(blej| M horrible à nos sens effrayés..,. O justice su- » prême , toi qui vois le passé , le présent , n l'avenir , tu lis teule en mon cœur , toi seule » es équitable, m Est-ce là de la poésie T^ La Xnoitié au moins de cette belle pièce est du même style î
Abistè,
Oh ! vous allez tirer quelque vers , quelques paroles en différents endroits. Est-ce ainsi qu'on doit juger?
EUDOXÈ.
Et c'est ainsi que Voltaire juge le grand Corneille!
* Act. a. scéa. 4* -— * Act. 3. seén. 4«
l64 liBS ERREUR*
Eugène.
Outre cela , quel jargon d'appeler les empereurs grecs les Césars de Bizànce ? A-l-on jamais appelé les empereurs romains les César* d© Rome ? Quel jargon d'appeler une prison le séjour des forfaits ? Enfin , quel spectacle ridicule de voir Tancrède qui est blessé à mort, qui a perdu presque tout son sang , qui n'a plus qu'un souffle de vie , réciter ericore une qumi:aine de vers galants , et «xpîrer au dernier veys 5 Est-ce là la marche de la nature?
ÂRISTIb. '
. Je cônvîetis que toutes vos observations soaf justes. Mais quoiqu'on représente quelquefois Tancrède , je ne mettrai pas cette pièce au nombre de celles qui ifont la gloire de M, de Voltaire*
EUDOXE
Je croîs que vous n'y mettrez non plus aucune de celles qu'il a faites depuis une quinzaine d'années, et qui remplissent deux ou trois volumes de l'édition de 1^73. Si l'on snt la vieillesse de Corneille dans ses dernières pièces, ne sent-on pas la décrépitude dans les dernières ' de Voltaire ?
»e voi.taike. §61
Eugène,
Malgré cette décrépitude , sa jalousie n'tn est pas moins vive contre tous les poêles qui se sont fait une grande réputation. Dans sa gothique épître à M. d'Alembert, il traite Crébillon de barbare; il dit que la tragédie d'Atrée ce est un énorme galimatias ' , un assemblage w de paroles vagues , oiseuses , qui ne disent « ïien, qui sont insupportablejs à quiconque » a la plus légère connois&ance du théâtre ^ de
}} la lai^gue. »
ïi.UDOXE.
Si ce jugement vous paroît inique , je crois que vous trouverez du ridicule dans celui qu'il porte sur un endroit d'une autre pièce du même auteur. C'est la description d'une tempête. La voici , telle qae CrébiUon la met dans la bouche de Facteur ;
. Xà mer en un vkomMnt se mutine et s*elance* £i'air mugit, le jour fuit, une épaisse vapeur Courre d'un voile liffreux les vagues en fureur. La foudre éclairant seule une nuit si profonde, A sillons redoublés ouvre le ciel et l'onde , Et cpmme un tourbillon embrassant nos vaisseaus, Semble en sources de fiiu bouillonner ^ur les eaux ,
* Phil, de rhist* tome XXII. page 90.
i6$ IjES erreurs.
Les vagttes quelquefois nous portent sur leurs
cimes , Kous font couler après, en de vastes abîmes , Où les éclairs presses pénétrant avec noùs> Dans des gouffres de feux semblent nous plonger
tous.
Lé pilote effrayé que la flamme environne .
Aux rochers q[a*il fuyoit lui-même, s'abandonne^ A travers les écueils notre vaisseau poussé , Se brise; et nage enfin sur les eaux. dispersé»
Dans cette description , qui présente si virement les horreurs d'une tempête , Voltaire lie trouve pas un mot , une expression qu il ne reprenne et ne condamne. Mais on ne peut pas mieux venger Crébillon , qu'en mettant à côté de ces vers , ceux de Voltaire sur le même sujet. Voici comment ce censeur si difficile peint luimême une tempête :
L'astre brillant du jour à l'instant s'obscurcit* L*aiF siffle , le ciel gronde' , et Tonde au loin
mugit* Les vents sont déchaînés sur les vagues émuei, La foudre étincelante éclate dans les nues. Et le feu des éclairs , et Tabîme des flots , Montraient partout la mort aux 'pâles matelots.
En lisant ces six vers , a-t-on l'imagination frappée? Sent-on l'horreur des tempêtes ? Qu'est- «e que cette vaine épithète â! émues , pour d.ça
* Henriade , ch. t.
DE VOLTAIIIB, t&J
Vogues sttr les(juelles les vents sont déchaînés ? Qu'est-ce que tous ces mots : éclate , éclairs , étincelante, qui ne présentent jamais que la. même image? Quelle harmonie dans ce demivers, et Fonde au loin mugit !
Que cette description est foible pour un poème épique , où tout doit être traité en grand et avec force? Quelle différence du chantre d'Enée au chantre de Henri FV? Virgile vous peint-il son héros battu par la tempête ? Tout est image , tout vous remue Famé , la frappe : vous voyez, vous entendez, vous frissonnez*
Venti velut agmine facto, Qttà data port ruant , et terras turbine perflant, Incubuére mari totumque à sedibus imis , Unà Ëurua JNotusque ruunt, creberque procelHs Africus , et yastos tollunt ad sidéra tluctus. Inseqoitur clamorque virum, stridorque rudentûmk Eripiunt subite nubes cœlui^que diemque Teucrorum éx oculis. Ponto nox ineubat atra.
IntoBuére poli, et tfrebris micat ignibus «ther, Praesentemque yiris intentant omnia mortem.
Ariste.
Je vois bien qu41 y a un peu de malignité à placer la description de M. de Voltaire entre celles de Virgile et de Grébillon.
l6| CES EKREURS
EiJDOXE.
Ce n'est pas malignité , cest sagesse ; c'est pour mieux faire sentir Tinjustice de Voltaire , lorsqu'il s'appesantit si fort sur les auteurs qu'il regarde comme ses rivaux.
Ariste.
. Il est cependant des auteurs qu'il traite fort honnêtement , et dont il paroît estimer les talents. Campistron en est un exemple.
EUDOXE
C!*est qu'il ne fait pas à Campistron l'honneur ie le mettre au nombre de ses rivaux.
Ariste.
Maïs Racine , iie le met-il pas au-dessus de tous les Tragiques anciens et modernes? Voyea ce qu'il en dit dans son article sur l'art dramatique.
EuGEms.
Voyez ce qu'il en dit , et vous y trouverez sûrement bien plus de critiques que de louangês. Iphigénie est la seule pièce dont il nakx pas
J5E VOLTAinE. l6^
ose dire du mal. Il estime beaucoup celle d'Athalie ; mais il s'enflamme contre le personnage du grand-prêtre Joïadas-. Pour les autres pièces , il dit toujours qu'il y trouve des beautés; mais il ajoute toujours tout ce que les ennemis et les censeurs de Eacine j ont trouvé à re** prendre.
EUDOXE
X'esprit caustique et jaloux fut toujours l'esprit de Voltaire. Cependant il s'est v» ti'op entraîné par l'admiration générale qu'on a eue pour Racine , pour ne pas joindre quelquefois son suffrage à celui des autres. Mais il a été en même temps trop dominé par cet esprit jaloux , pour ne pas cbercher toujoiu's à blàmer«
Eugène.
Et cette jalousie , il la montre très - souvent tout à découvert , sans ménagement , sans pudeur ; et il n'y mantjue jamais , sur-tout loi-squ'il parle du plus parfait de nos poètes IjtIques , le fameux Jean-Bapti«te Rousseau.
EUDOXE
Cette haine de Voltaire pour le célèbre Rousseau , et cet acharnement à le déchirer et à le déprimer , n'ont rien qui doive vous siu"- 3. b
IJO LES. ÇR RELUS ^
px'ench'c. Rousseau se l'étoit bien attiré. Da-* bord, Voltaire lui ayant communiqué à Bruxelles sou infernale épitre à Uranie ; Rousseau , bien loin d'y applaudir , s'efforça , par les plus fortes raisons , de le détourner de ce genre d'écrire , et de lui faire condamner rq)ître au feu. Voltaire ne répondit à ces sages avis que par des -' écrits outrageants, qu'il fit, peu de temps après , contre Rousseau. Ensuite Voltaire ayant donné son Alzire, on en envoya un exemplaire à Rous-* seau, en lui demandant son jugement sur cette pièce ; il ne put se dispenser de donner ce jugement. Il trouva dans cette pièce des choses excellentes, il en trouva aussi de l'épréhensibles. Le jugement de Rousseau piqua jusqu'au vif Voltaire, qui , pour se venger, déchira en toute occasion son tenseur. En 1736 , parut l'épître de Rousseau à M. Racme. Le poète y combat avec énergie et avec force les systèmes insensés des mécréants , des philosophes , des libertins de nos jours , et dont Voltaire est le grand oracle. Celui-ci n'a rien omis pour décréditer uu illustre écrivain , dont les sentiments sont si purs et si contraires aux siens. Enfin, Rousseau a passé pour le plus parfait des poètes lyriques; il a toujours respecté la rrfigion ; il n'a jamais rien eu à se reprocher que quelques épigrammes trop libres , et qu'il n'a jamais fait imprimer, Jouissant d'une réputation aussi brillante , et; étalât rempli de sentiments aussi çhrétiei^s ^
DIE Y0LTAIRT5. 'Iji
pouvoit-ilne pas avoir pour implacable ennemi le plus jaloux de tous les hommes , et k plus ^rand adversaire de la religion ?
Oh! c'est là une chose que je ne passe point A M. de Voltaire. Il faut convenir , que dans toute notre poésie nous n'avons rien qui sôit comparable pour l'harmonie aux Cantates de Rousseau ; que dans ses odes sacrées , il est le plus digne interprète des sublimes sentiments et pensées de David ; que dans les autres poésies lyriques, on trouve tantôt les grâces les plus naturelles , comme dans ses odes a une veuve » etc. ; tantôt l'énergie la plus vive , comme dans l'ode sur la mort du prince de Conti , Fode sur la fortune , etc. ; que dans ses épîtx'es , outre beaucoup de pensées très-ingénieuses , on remarque souvent des décisions sur le goût »
dignes de Boileau. Mais il faut convenir aussi , que Voltaire a raison de reprendre dans Rotà:« seau la plupart des choses qu'il y reprend* •
EUGÈHE.
Et vous , Ariste , vous devers convenir aussi qu'on a raison de reprendre dans Voltaire ce qu'on y reprend. Trouverez^ous jamais dans Rousseau des vers aussi durs , aussi plats , aussi Çitoyables que cçux-ci ?
•fr-»-
'7^ . ïiES ER&EUnS
De ce bourbier vo« pas seront tir^s',
Dit Tonsignant, votre dur cas me touche.
Tenez , prenez mes cantiques sacres ,
Sacrés ils sont, car personne n*y toucbe
Manquant de' tout dans mon chagrin poignant , J*aJlài trouver Le Franc du Tonfignant, Ainsi ^ue moi natif de Montauban.
Que direz -vous de ces vers si coulants, si harmonieux , et sur-tout de celui-ci : votre dur cas me tanche ? Et que direz-vous de ceux par^ lesquels Mii^erve s'aunouce ejle-mén^e dausTode pindarique de Voltaire ?
C'est par moi que Ton peut connoitre
IjC monde antique et le nouveau;
Je suis la fille du grand Etre ,
Et je uaquip de son cerveau.
Je dictai TEncyclopédie ,
Cet ouvrage qui n'est pas court,
A d'Alembert que j'étudie ,
% mon Didero.t , à Jaucourt,
Daps ce§ vers , ne reconnoissezvvous pas ua digne rival dePindare? N'y a-t-ilpas là de quoi immortaliser les fameux encyclopédistes, et leur %é\é panégyriste? Et ce vers nasillard , que les rieurs ont si souVeut répété :
Non , il n'est rien que Nanine n'honore.
]Et celui-ci ; • Phil de l'hist. tome XXII. y. io5.
DE VOLTAIRE. Ijî
Nam&e i non, j*en motirt-ai de douleur, Kanine^ non , je n'aurai pas ce cœur.
EUDOXB.
Oh ! si vous voulez du ridicule le plus complet en fait de poésie , vous n'avez qu'à vous amuser à lire la belle épître au roi de la Chine. Voici comment Voltaire parle à ce monarque :
Reçois mon compliment , charmant roi de la
Chine , Ton trône est donc placé sur la double colline* On sait dans l'occident , que bialgrë mes travers J'ai toujours fort aimé les roi* qui font des Vers. David même me plut, quoiqu'à dirr B^na feinte , Il prône trop sonvc^nt sa triste Citv Sainte: »û Frédéric a plus d'art, il connaît mieux son monde; Il est plus varié , sa veine est plus féconde ; 11 a lu son Horace , il l'imite ; et vraiment Ta Majesté Chinoise en devrait faire autant*
Messieurs , sa majesté chinoise ne devroitelle pas envoyer une célèbre ambassade au vieux Voltaire , pour lui marquer sa reconnoissance de ses bons conseils , de ces conseils si intéressants et si noblement exprimés? Et si cette majesté chinoise a autant d'esprit que Voltaire lui en donne, avec quel enchantement lira* t-elle ces vers qui suivent :
Qui n*aime pas les vers a l'esprit sec et lourd.. «• Je Bi« flatte , grand Roi / que tes sujets heureux
Kc sont point opprimas sous ce joag odîtfnn^..^'' Monarque au nez camus des fertiles rivages- ' Peaplës à ce qu'on dit de fripons et de sages... Grand Roi , de qui les vers et Vesprit sont si doux y Crois moi , reste à Péquin , ne viens |amaia che» nous .'
O Rousseau ! ô Cf éLîUon !'ô la Fontaine , etc. î que le jaloux et décrépit Avouet vous venge bien lui-même de toutes les bordées qu'il a ^i souvent lâchées contre vous!
Eugène,
Et Boîleau, qui n'a pas été mîeux traité, n'est-il pas aussi bien vengé que Içs autres , par l'épîtite qui lui est adressée par Voltaire luimême, et qui lui fait ces beaux compliments :
Boileau , correct auteur de quelques bons écrits^ Zoïie de Quinault , et flatteur de Louis , ]Mais oracle du goût dans cet art difiicitiB Où s'ëgayoit Horace , où travailloit Virgile c Dans la cour du palais je naquis ton voisin»
De ton siècle brillant mes yeux ont vu la fin. Chez ton neveu Dongeois }e passai mon enfance , Bon bourgeois qui se crut un homme d'importance^ Je veux t'écrire un mot sur tes 80l& ennemi» > A rhotel Rambouillet contre toi. réunis.
Avec quelle satisfaction les caustiques répèteront-ils ces vers harmonieux : Boileau correct auteur de quelques bons écrits^l Ke redrou*
VeTont-ils pas le vrai style et les grâces de la poésie dans ces beaux vers? « Je vis le jardinier » de ta maison d*Anteui! , qui chez loi pour >» rimer planta le chèvrefeuil.... Pour Sirvcn » opprimé je demande justice. Je Fobtiendraî
» sans doute J'embrasserai Quinault, en
» dusses-tu crever Dépéche-loî^ cui'é de
» mon hameau, viens de ton eau-bénite asper- » ger mon cerveau ! »
Voltaire , en parlant des dernières pièces dé Boileau , les appelle , d'un père sans vigueui^ avortons malheureux. Mais quel nom faudrat-il donner aux dernières de Voltaire?
EUDOXE
Permettez-moi deux mots d^observatlon suv les vers que vous venez de rapporter. Voltâira reproche à Boileau d'avoir été flatteur deLoui^ XIV. En vérité , donner le titre de flatteur à' Boileau , cela sied-il à Voltaire , lui qui est si empressé à se prosterner devant tous les hom-= mes de crédit et d'autorité ; lui qui ne leur rend jamais d'autres hommages que ceux qui sont dictés par l'intérêt ou par la vanité ; lui qu'oô a vu encenser les hommes les ])las détestables, et les plus ennemis de la vertu?
Il veut ensuite rabaisser Boileau , en le pré-^ sentant comme un petit bourgeois. Boileau étoît fils d'un greffier , et il l'avouoit. Voltaire est I0
fils d'un procureur, selon M. de la Beaumelle, et il ne veut pas qu'on le lui dise ! le nom d^Ayouet est aussi bourgeois que celui'de Boileau ; et personne n'ignore que ce nom fictif de Vol- ' ^Z^ ^ ^'^ T"^ Tanagramme de celui d'Arouet, Enfin , il dit à Boileau, qu'il veut lui écrire un mot sur ses sots ennemis ; et après lui avoir donné bien des coups de pattes, il n'est plu^ occupé qu'à se vanter lui-même, qu'à faire la description de sa descente aux enfers , comme «tant bien sûr d'y trouver sa place. Il finit par dire, que cette cpltre est son testament; et il fait voir, par lafibiblissement de son esprit j^ qu'il est bien temps qu'il le fasse.
Eugène*
Nous aurions bien des choses à dire encore sur la manière dont il traite beaucoup d autre» poètes , sur les jugements méprisants qu'il porte de l'inimitable la Fontaine , dont il ne trouve que soixante ou quatre-vingts fables dignes de son suffrage; sur le chercheur d'esprit, et froid versificateur la MoUie-Houdard , quil élève beaucoup au-dessus de celui que toute la nation reconnoît pour h premier et le plus parfait de nos poètes lyriques. Mais il est temps d'aller prendre l'air; Ariste fut bien aise que l'entretien finît*
SECOTVD ENTRETIEN.
Sur les Philosophes François.
Les mêmes amis s'élanl rassemblés quelques jours après chez Eudoxe, ils furent très-cliarmés d'y trouver M. FabbcD***, très-connu par son goût pour les sciences et pour la belle littérature. La manière dont Voltaire traite les grands hommes de la nation , fut encore la matière de leur entretien. Euîloxe l'ouvrit par cette pensée singulière , et qui fit impression sur toute la compagnie.
Parmi les traits qui caractérisent Voltaire , et qui conviendront bien dans son ëpitaphe , qu'on ne manque pas celui-ci ; t ennemi jaloux de tous les grands hommes de sa nation. Descartes a été pour la philosophie ce que Corneille a été pour le théâtre, et comme Corneille, il a été l'objet des poursuites et de la malignité continuelle de Voltaire ; et ce n'est qu'avec indignation, qu*on peut lire ce qu'il dit de ce grand génie dans son Siècle de Louis XIV , et dans ses Mélanges , à l'article Descartes et Newton.
Eugène.
Il est vrai qu'on ne peut pas maltraiter /lavantage , ni insulter pliis indignement un grand
homme , que Voltaire maltrailp et insulte Descartes. Il vous dit hardiment que ik toute sa » physique est tombée , parce qu'elle n'est fon- » dée , ni sur la géométrie, ni sur rexpérience: >» que cette philosophie chimérique est toute » d'erreurs ; qu'il se trompe sur la nature de » Tame , sur les lois du mouvement , sur la na- » ture de la lumière; qu'il pousse ses erreurs >î métaphysiques jusqu'à prétendre que deux » et deux ne font quatre que parce que Dieu » l'a voulu ainsi. Il dit eiifin que le sort de » Descartes , en physique , a été celui de Ron- » sard en poésie. " Peut-on prendre un ton plus méprisant, en parlant d'un des plus beaux génies qui aient paru dans l'univers , et en particulier , du plus grand philosophe qu'ait eu la France?
Messieurs, Voltaire, en parlant ainsi, ne fkitpas grand tort à Descartes; il ne fait que montrer par-là sa jalousie , et même son ignorance. Il dit que cette philosophie est chimérique , et tonte d'erreurs ; et c'est cette philbso- ,phie chimérique qui nous a appris comment il falloit procéder pour expliquer les phénomènes lie la nature ! Il a erré dans quelques détails , il est vrai ; mais quel est lé philosophe qui ait toujoiiTS trouvé la vérité ? Newton l'oïade de
BE VOtTÂTRÊ* l')Q
Voltaire , n'a-t-il pas erré sur la cause physique du ressort des corps , sur leur dureté , sur les phénomènes des tubes capilalres , sur Télectricîté? Descartes, ajoute-t-on, a erré sur la nature de Famé; mais il a dit que la pensée étoit essentielle à cette substance : il a donc plus approché de la vérité que ceux qui osent dire ,. comme Voltaire , qu'on ne sait pas si Dieu ne pourroitpas donner la faculté de penser à la matière. Descartes s'est trompé sur les lois du mouvement ; mais les lois fondamentales du mouvement , données par Descartes , ont été adoptées par Newton. Il s'est trompé sur la nature de la lumière ; mais on voit dans sa dioptrique , qu'il çonnoissoit aussi-bien les effets de la lumière, et qu'il en rendoit compte aussi bien qu'on pourroit le faire aujourd'hui. Voltaire affirme que Descartes dit que deux etcleui ne font quatre , que parce que Dieu l'a voulu ainsi ; mais en voulant jeter du ridicule sur Descartes , c'est sur lui-même que ce ridicule rejaillit , parce qu'il n'y a rien de plus ridicule que d'attribuer une pareille absurdité à un aussi grand homme. Descartes a été la brillante aurore de la philosophie ; et c'est à la lueur de cette brillante "aurore , que tous lés philosophes qui sont venus après lui ont maTché.
l8o XES ERREURS
Ariste.
Vous Be présentez Voltaire que comme l'enjaemi de Descartes, et cependant il est souvent son zélé panégyriste. Ne dit-il ^sls quHlJiit le plus .grand mathématicien de son temps ' ?
L'Abbé,
"Et n ajoute-t-il pas aussitôt , quil/iit le ptU- .iosophe qui connût le moins la nature ?
ÂRISTE.
c< Ne le présente-t-il pas comme un Lomme to né avec une imagination brillante et forte , » qui ne put se cacher dans ses ouvrages phi- » losopiiiques , où Font voit à tout moment des M comparaisons ingénieuses et brillantes ? m
L'Abbé.
Mais après avoir dit que la nature en aifoit presque fait un poëte , n^a-t-il pas rhonnêteté d'ajouter quHiJit des vers que, pour t honneur de sa mémoire , on na pas fait imprimer *.
Voilà votre Voltaire. H ne parle de l'imagina-
« Siècle de Lonu XIV. — • Pfail de Thist. t. XXVH.
DB VOLTAIRE. i8l
tîon de Descartes , que pour lui donner ensuite du ridicule! ^,
Ariste.
Mais peut-on faire un plus bel éloge de Descartes , que de dire « que les persécutions qu'il >3 essuya supposoient un très-grand mérite et » une réputation éclatante , et quil avoit en » effet Tune et Fautre î »
L'Abbé.
Mais peut-on pi^endre un ton plus méprisant , que de dire de Descartes que « ses ou- » vrages sont devenus inutiles , qu'ils fourmîl- » lent d'erreurs , que sa philosophie n'est qu'un » roman? » Comment accorder ce très-grand mérite d'un auteur , avec l'inutilité de ses ouvrages , et les erreurs dont ils fourmillent ? Quel nom faut-il donner à cette manière de juger?
EUDOXE
Voltaire , dans un autre écrivain , appelle- TOit cela un bavardage méprisable, et il auroit raison.