‹ Erreurs de VoltaireChapitre 15 sur 28 · EUG£]!TE · texte numérisé non relu

EUG£]!TE

Pour moi , je n'ai jamais fait beaucoup d'attention à tout ce que dit Voltaire contre Des-*

ï6^ LES ERREURS

cartes , maïs je me suis quelquefois amuse à rechercher quelles pouvolentëtre les raisons pour lesquelles il s'efforce tant de décréditer ce grand homme , qui fait tant d'honneur à notre nation , et je crois en avoir trouvé quelquesunes.

D'abord , Voltaire a voulu faire le petit Newton. Il a eu l'ambition de se faire regarder comme le philosophe de la France. Pour cela ^ ' il falloit faire évanouir toute la considération et l'estime que l'Eu^pe entière a depuis un siècle et demi pour Descartes. Il se donne donc adroitement lui-mêm€ pour celui qui a désabusé la France , des chimères de la philosophie cartésienne. Il prétend l'avoir fait par son ouvrage des Ëlémenti» de la philosophie de Newton. C'est làr qu'il se vante ^ ^vec sa modestie ordinaire , « d'être le premier en France , qui » expliqua les découvertes du philosophe an- » glois '. »

Mais à peine cet ouvrage eut-il paru , que plusieurs physiciens et métaphysiciens firent leurs observations sur les erreurs et les bévues dont il- fourmille. Le petit Newton en fut trèsmortifié. Il eut vite recours à M. de Maupei*tuis , comme à un guide sûr , pour ramener un pauvre égaré. « J'apprends , lui dit-il dans sa » lettre du 2 2 mai 1738^ qu'on réimprime mon

' Phil, de l'hist. pdg'e 4.

DE VOLTAIttK. i83

» maudit ouvrage. J'ai déjà corrigé les fautes » de l'éditeur sur la lumière. Mais si vous vou- M liez consacrer deux heures à me corriger les. » miennes sur la lumière et sur la pesanteur , » vous, me rendriez un service dont je ne per- » drois jamais le souvenir. Je m'adresse à vou^ » pour niFêtre point noyé. On ne \ov^ supplie » point de- perdre beaucoup de temps ; et d'ail- » leurs, est-ce le perdre que de catéchiser son » disciple? Mon cœur me dit que je vous ai-»

n mcrai toute ma vie autant que je vous admi^ » rerai. »

Ce Gceur, avec le temps, a fait voir qu'il mâoiquoit bien de mémoire. Mais par cette humble requête , vous pouvez juger del'honmié qui veut se d<mner pour te philosophe de la France!

L'Ab6É«

Je croîs bien , comme vous , que la jalousie et l'orgueil , ces deux ressorts- ordinaires de la conduite de Voltaire , entrent pour beaucoup dans tout ce qu'il dit contre Descartes. Maia il est une autre raison , qui sûrement n'y influe pas moins que celle qup vous venez d'exposer; Voltaire et Descartes ne se ressemblent nulles* ment dans la manière de penser sur la religion; les dogmes et la mprale. Ils sont même aussi différents l'un de l'autre sur tous ce^ points , que les ténèbres le sont de la lumière*

l84 LES EBREIJIlS

Descartes parle toujours de la religion commeun homme intiïnément convaincu , comme un homme qui n'y volt rien que d'intéressant, d'auguj^te et de consolant. On ne trouvera rien de mieux pensé et de plus admirable , x|ue ce qu'il dit dans ses Lettres métaphysiques relatives à la religion , et sur-tout dans celles où il traite du souverain bien , et de la manière de bien jugerdés choses. Il y parle presque toujoursconune un homme inspiré par le Ciel.

Descartes, dans sa dernière maladie , se montra comme un vrai héros chrétien , par la patience dans les douleurs , par la résignation aux ordres du Ciel , par la fermeté de sa fol , la vivacité de sa confiance en Dieu , et les expressions ardentes.de son amour pour Dieu. Ainsi on peut dire de lui , qu'il a été aussi grand par les vertus chrétiennes , que par les lumières dont il a éclairé l'univers ; et que la manière dont il a toujours pensé et écrit, c'est la condamnation la phis forte et la plus flétrissante de la manière dont a toujours pensé et écrit Voltaii-e; et que conclure de-là? C'est que la haine de Voltaire pour Descartes vient des mêmes raisons que celle que les esprits de ténèbres ont pour tou9 ceux qui aiment, respec- . tentet soutiennent la religion.

DE VOLTAIKE. I«5

EUGEITE*

. Monsieur , je vous crois bien fondé dans tout ee que vous dites ; mais, à la- vivacité avec laquelle vous vous exprimez , il paroît xpie vous êtes bien aise de venger tous ces écrivains sur lesquels Voltaire a répandu très-libéralement tout ce qui lui est venu dans la cervelle , d'in« }ure5 , de sarcasmes , et même d'horreurs.

L'Abbé.

Oh ! non , je ne prétends point les venger ;: ils le sont assez parle personnage que joue Voltaire. Il u'a jamais pu dissimuler sa vive sensibilité. U^a .toujours annoncé lui-même combien il se sentolt piqué ; et par-là il a très-bien fait connoitre lui-même combien les censures et les critiques qui ont été faites de ses écrits , sont justes , puisqu'il n'a jamaiê pu y répondre que par des injures. .

EUDOXE

Et moi, sans parler ni de ces censures , ni de ces injures , je ne ferai , pour remettre Descartes à la place qu'il mérite , que ce qu'a fait Voltaire pour la lui 6 ter ; c'est-à-dire , que jç mettrai en parallèle Descartes et Newton.

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n faut convenir d'abord ^ que ces deux grande hommes doivent être mis, l'un et Tautre, parmi ces génies extraordinaires , tels qu'il en paroit tré^rarement , et avouer que toute l'Europe savante leur a aujourd'hui les plus.grandesobli-' gâtions. L'un nous a tracé une route toute nou^ veHe , pour chercher la vérité , et pour découvrir sûrement la vérité. C'est à Descartes qu'on est redevable d^ l'ordre, de la précision , de la clarté qu'on a mis dans tous les ouvrages de sciences et de raisonnement qui ont paru depuis ce grand homme. L'autre , venu dans ua siècle déjà très-éclairé , ne commença sa carrière qu'après que Descartes eut fini la sienne ; et marchant toujours avec le double flambeau de l^xpérience et du raisonnement , il fit , dansune partie de la physique , les découvertes les* plus brillantes, les plus intéressantes, et le^ mieux démontrées.

Descartes peut être regardé comme le père et le créateur de la géométrie , par la proïbn- . deur et l'étendue des vérités qu'il découvrit et qu'il développa. Newton commença par étudier la géométrie de Descartes , et ce fut avec ce secours qu'il devint ensuite le plus grand géomètre de son temps.

Descartes , par la seule force de son génie , et sans être aidé de ces insti'uments , qui furent bientôt après perfectionnés ; Descaites nous a appris comment on deyoit procéder poujf ren*^

are compte des phénomènes de la mature. PresK qne tout ce quHÎ a dit sur les météores , su]; lea fontaines , sur le tonnerre , c est ce qoe-disent encore aujourd'hui de plus satisfaisant les physiciens les plus édiairés. Newton , avec un grand génie et des instruments perfectionnés , a été plus exact dans la plupart des choses qu^il a trai*^ tées ; mais il n'a pas embrassé une aussi grande^ étendue de matière que Descartes.

Descartes, dans sa dioptrique , nous apprît les routes de k lumière , ses réflexions et vé^ fractions , son adion sur les organes de la vue t et il en tira et en démontra les conséquences le» plus intéressantes pour remédier aux défauts dont ces organes sont susceptibles. Newton , en. trouvant le moyen d'analyser la lumière , en fit, co^nottre la. nature, et découvrit des vérités dont personne n avoit encore eu la moindreidée.

Ces deux grands hommes annoncèrent l'un, et l'autre , dès leur aurore , ce qu'ils dévoient être un jour. Descartes étoit encore jeune officier dans un régiment ; il n'avoit pas encore vingt-deux ans, lorsqu'il résolut un problème mathématique des plus difficiles , et qui avoit été proposé à tous les savants. En moins de deux heures , Descartes le développa , l'éclaircit , le démontra. La facilitent la promptitude avec laquelle il donna la solution du problème , jeta dans^ l'étonnement tous les servants de la Hol-

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lande , où ilétoît pour-Iors. Newton n'avoltqii« vingt-cinq ans lorsqu'il fut choisi pour proies*ser les mathématiques à Cambridge i et qu'il inventa son télescope, qui fit l'admiration de tous les savants et de tous les curieux.

Les têtes couronnées marquèrent Festîmê qu'elles avoient pour ce^ deux hommes extraordinaires , par les honneurs qu'elles leur rendirent après leur mort. Newton mourut à Londi^s en 1727 , et fut enterré dans les tomheaux des rois d'Angleterre. Descartes mourut à Stockolm en i65o , et la fameuse reine Christine le voulut faire enterrer dans les tombeaux des rois de Suède. C'est ce qui auroit eu lieu , sans Topposition de Tambassadenr françois, qui comprit bien que la France ne consentiroit jamais qu'un dépôt aussi précieux restât dans une terre étrangère.

Descartes fut un génie plus étendu et plus créateur. Newton fut un observateur et un calculateur plus exact et plus profond. C'est de Descartes qu'on a appris que les corps sublunaires pesoient moins , à mesure qu'ils s eloignoient plus du centre de la terre. C'est Ne^vton qui a trouvé les principes et la mesure de ces différents degrés de pesanteur. Descartes a trop donné à ses tourbillons. Newton s'est souvent égai'é, en voulant tout expliquer par l'attraction. Le monde de Descartes n'est le fruit que de Timagination , mais de l'imagination la plus

J>E VOLTAI^IK. 189

forte et k plus brillante. Le moode planétaire de Newtou n est que le développement des fameuses lois de Kepler, mais le développement . le plus savant et le plus heureux.

Enfin , Descartes et IV.ewton , comme le soleil , ont eu leurs taches ; mais malgré leurs taches , ils ont été l'un et l'autre deux soleils par les brillantes lumières qu ils ont répandues sur l'univers. Voltaire ne montre donc que de la passion dans la manière dopt il traite Descai* tes. Mais comment doit-on écouter un homme qui ne parle que par passion ?

• ' Eugène.

• Sur la pyramide que l'ambassadeur de France fit élever sur le tombeau de Descartes , on 11soit ces paroles : nullius antiquorum obtrecta-^ ior, nemini vi^entium gravis. c< Il ne déclama >} jamais contre Ijss ai^ciens ; il ne fît jamais de » peine à aucun des contempoi'ains. Cela caractérise une belle ame, une ame honnête , un homme véritablement philosophe* Vplt^ire aspire-t-il au même éloge ?

EUDOXE

Nous avons vengé Descartes. Laissons-là Voltaire. Quand le vertige présent sera passé , on pourra lou^r encore son esprit et ses talents*

K^O CCS ERRBUnà

Mais que dira-l-i-on de ses qualités sociales, de réquité de ses jugements , de soa amour pour la vérité?

On rit du coup de patte donné avec adresse et légèreté , et FentEetlen finit.

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