‹ Erreurs de VoltaireChapitre 16 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

JEte la manière dont M. de Voltaire a répondu à ses censeurs,

«I AMAIS homme n'a porté ses prétentions plus loin que Fa fait M. de Voltaire. Il a voulu être non-seulement Thonmie universel, mais encore Thomme unique. C'est pour cela qu'il a essayé de tous les genres, et qu'il s'est exercé dans tous les genres. Histoire , philosophie , romans, finances , théologie , religion , il a voulu essayer de toat ; et une multitude innombrable d'excellents écrivains , philosophes , théologiens , 'littérateurs , ont trouvé à le repretidrfe en totot. Toutes ces critiques et ces censurés ont été justes, sages, modérées. Tout le public , tous les gens de lettres , excepté quelques associés de la secte philosophique , les ont goûtées , et y ont applaudi. Le fier Voltaire a paru d'abord les mépriser. Mais il a changé ensuite de sentiment ; il a cru y trouver une nouvelle matière ^ des t;riomph^s et à sa gloire, par la mamère

»Ê VOIiTAlRE. igr

dont îl sauroit htuniiier ces (censeurs témérairesi les confondre ^et les écraser. Pour mettre le lecteur à même de juger des succès de M. de Voltaire dans ses défenses , et de la gloire immonelle qu'il s'est acquise par ses victoires et ses triomphes, nous allons lui faire part de quelcpies lettres écrites sur ce sujet par un académicien , qui dans ses jugements , parott allier assez heureusement le sel avçc la raison.

TREMIÈRE LETTRE

Sur les Réponses qua faites M, de F'oltaire à ses Censeurs.

Il semble que M. de Voltaire enivré de Feucens qu'on lui prodiguoit , et extasié des hommages qu'on lui rendoit de toute part , ne pensoit pas qu'il pût y avoir au monde quel-^ qu'un d'assez hardi pour entreprendre d'exa-^ miner ses ouvrages , et encore moins pour lei /censurer. Aussi a-t-il été fort étonné et ensuite U'ès-indigné , lorsqu'au milieu du concert de ces acclamations et de ces louanges , qu'il goû* toit délicieusement , il a entendu quelques voit discordantes qui s'élevoient , et qui ne s'acco-r* doient nullement avec des panégyristes si zélés. H a été bien plus étonné et bien plus indigné i^çorei lorsqu'il a appris que da^s le publie^

«9^ ïiBS ERREtTRlJ

on disoit hardiment : Voltaire , ar^ tout iOwL esprit, juge quelqùefoÎB' assez mal, et décide assez mal ; souvent il se trompe , et trompe ceux qui se fient à lui ; souvent ce qu'il vous débite avec le plus d'assurance , n'est que fausseté et mensonge : enfin , il est bien rare qu'on retrouve dans ses écrits , ses maximes et ses pensées, les sentiments honnêtes de l'homme social , de l'homme de mœurs , de l'homme de religion ; s'il mérite de la considération par ses talents , il mérite bien autant de censure , par l'abus qu'il en a fait.

M. de Voltaire a eu soin de nous instruire lui-même de l'impression que des discours si hardis , et des critiques si peu respectueuses ont faite sur lui. Comme l'orgueilleux Aman étoit moins flatté de voir tous les peuples de l'empire se prosterner devant lui , qu'il n'étoît indigné de voir le sage Mardochée refuser de plier le genou ; ainsi , M. de Voltaire a pai*u infiniment moins touché des hommages qu'il recevoit d'une part , qu'il n'a été piqué des censures qu'il a essuyées de l'autre.. 11 a voidu se venger avec éclat. Cet éclat a intéressé et amusé le public. On a vu avec plaisir ; et dans le plus grand détail , tous les genres de ridicules , où peut donner un homme qui n'est pas assez maître de lui-même , pour dissimuler sa colère , et pour cacher son excessive sensi-* bilité.

Le pi^emier trait de cette colète ridkule » la-^ quelle n est pas aussi fi^outable que celle d* A-* chille y mérite d'être remarqué. M. de Voltaire dit , avec le ton le plus fier et la hauteur la plul imposante , les injures les mieux choisies , à ceux qui ont eu la charité de Tayertir de sq$ iautes et de ses erreurs. Il les traite de pédants f 4e petits -collets sans bénéfices ^^ de précep* teurs chcLssés , de polissons , de gredins , etc. etc. Ce n'est là quW échantillon de la manière dont; il accoutre ceux qui ont osé le remontrer, lors>*< qu'il en avoit le plus besoin. Et comme on à\^ Soit du Nestor des Grecs y qu'il couloit de se# lèvres une éloquence plus douce que le miel : ainsi on peut dire qu'une éloquence plus mâle que celle de tous les crocheteurs , coule toujours des lèvres de ce Nestor des philosophes de noi jours.

. Cette manière, de répondre aux remOûtxancM peut bien amuser; mais elle n'est guère propre k convaincre ; die peut faire rire- un certaÎAr public qui ne s'intéresse ni pour les agresseurs;^ 111 pour les tenants; mais elle ne sera pas d« goût du public qui est honnête et, qui cherche jie vrai. £Ue donn^roit beau jeu à un oritique malin , qui ne manqueroit pas de dire au nOu«* Veau Nestor :

ce Monsieur, il >ne s'agit pas etitre.vos cte<<'^

< fioimétcUff lit^raidre*.

*»9< Ibs erreurs

»» seurs et vous , de savoir s'ils sont des pé- » dants , des polissons , et si vous êtes aussi boii te gentilhomme tpie M. Jourdain ; si eux sont « sans bénéfices , et si vous êtes bien ricbe. Ce » dont il s'agit entr'eux et vous , est de savoir >> s'ils ont raison , et si vous ave^ tort. Ils vous •> disent que vos écrits fourmillent d'absurdi- « tés, de faussetés, de grossièretés. H faudroit » leur faire voir, à eux, et à tout le public , M ({ue ces écrits n'inspirent (jue des sentiments fi d*lioni(êteté et de décence,, et que leur au- «> teur ne craint rien;tant que de s'éloigner de M la vérité. Qs prétendent que ces écrits sont ^ ». remplis d'impiétés, de blasphèmes et de ca-^ »K lonmieis; Jï faudroit leur montrer qu'on y ap^ '•ù prend à respecter sincèrement la religion et M les mœurs. Vous eussiez démonté tous vos >>r censeurs , stvpus eussiez pris ce ton avec eux. )ir Xièis injures que vous répandes si libéralen ilneQt pix>uvent bi^ que vous êtes piqué ; 'i^>«llés né prouvent pas que vous ayez raison. T4^ cris font rire bien des gens , et leur font :» dire avec malignité : Voltaire est démonté, » décon<ierté , il ne sait plu» où il en est. Il en ât est même qui osent citer à cette occasion la ^ fable de Fours qi|.i a renversé une rùchè d'à- » beillest » 'Voilà ce qu'un critique malin pour- •:itoit dire.

L*on est d'autant plus autorisé à penser et à parler ^iiisi , que dans toutes ççs déclamatioA9

©B VOLTAIRfi. ttjS

c^^illies de M. de Voltaire, on trouve toutes les platitudes grossières que le langa^ge des halles et des marchés pourroit fournir. Qu'on en juge par ces échantillons.

Monseigneur Farchevêque de Vienne , auparavant évêque du Puy , a représenté dans une excellente instruction pastorale toute l'horreur des principes , et tous les écarts de la prétendue philosophie des incrédules. Monseigneur FarcÈevêque d'Auch a fait sur le même sujet un mandement plein de force et de feu. Et Voltaire dit à M. du Puy , qu'il a fait une pastorale qui ne vaut pas les pastorales de Fonteriellè ' ; et à M. d'Âuch , qu z7 a signé un mandennsnt de son nom J. F, \ Quel est le polisson, le croçheteur , qui n'eût pas assez d'esprit pour s'exprimer aussi délicatement et aussi honnête-' ment?

. On dit encore avec la même élégance k ces prélats : « Ah ! Messieurs, vos troupeaux d'Auch » et du Velay ne se mêlent ni de vers , ni de » philosophie ; ils ne savent pas plus que vous, » ce que c'est qu'un poète et qu'un orateur : » parlez le langage de vos brebis. Vous vouleas » passer pour beaux esprits ; on vous juge » comme on jugeoit la Mothç et Térasson,^ dans » ui)L café *, » Quelles pensées! quelles expressions pojor un membre de l'Académie françoise !

» Houii. litt. p. lO. — • Ihid. p. iS8, *. » Ihid. p,l36-

«9^ tKSBRRElTRS

Le savant et judicieux auteur des troîd 6Îè* clés de la littérature françoise ^ M. Sabatier , n'a pas eu le don de plaire à Voltaire ; il ne lui a pas donné beaucoup d'encens , parce qu'il voit que cet auteur a grand soin de ne pas se Pépargner à lui-même. M. de Voltaire croît qu'on lui a manqué ; et il s'en venge en appelant ce savant écrivain savetier ou savatier ' ^ et en lui disant qu'il auroit mieux fait d'être perruquier ^ comme son père. Cette vengeance n'est-elle pas noble et ingénieuse ?

Quelques juifs portugais font une très-hunL- He remontrance à M. de Voltaire sur la manière dure et méprisante dont il a traité leur nation dans tous ses ouvrages. La lettre de remontrance n'étoit pas écrite par des juifs. Cetoit une ruse, et la ruse fut parfaitement bien conduite. Voltaire ne s'en aperçoit pas; il donne dans le panneau; il répond à ces prétendus jui£?, et leur promet de mettre quelques cartons dans pe& nouvelles éditions. Ceux-ci, encouragés J>ar le succès de leur première lettre » lui écrivent de nouveau , ils lui démontrent très-clairement et très-Honnêtement qu'il sera obligé de cartonner tout ce qu'il a dit de la nation juive, et des livres qu'elle conserve depuis tant de siècles, parce que dans tout ce qu'il en dit , il n'y a pas un mot qui s'accorde avec la vérité.

DE TOIiTAIRE. 197

C'est M. Fabbé Guénée , qui est l'auteur de cette jruse adroite et ingénieujie. M. de Voltaire, pi* que de s'être laissé surprendre comme un oisouj, dit que Vabhé-Gvoéxiée est « un ignorant secré* » taire de synagogue, un mal^honnéte homuâie, » un homme «de mauvaise foi« » C'est tout c^ qu'il a su répondre aux triomphantes démonsr trations de son censeur.

M. Clément envisage comme un scandale lar^ tolérable , la manière dont tous les grands au^ teurs du siècle de Louis XIY sont traités dans les écrits de Voltaire. Les jugements qui sont portés sur leurs ouvrages , ne lui paroissenl dictés que par la jalousie ; il ne les regarde qu^ comme des blasphèmes en matière ^e littérature i et il prouve très->bien en même temps,, que ce censeur si jaloux est lui-même très-inférieur à ceux qu'il affecte toujours de rabaisser. C'est-là le suji^t des lettres de M,. Clément. On peut bien juger combien de pareilles discus^ sions doivent d^laire à un homme qui se donne pour l'oracle danis tous les genres de littérature Aussi M. dç Voltaire nV-t-il répondu quà con>me un hommequi est le plu4 vivement piqué, et entièrement hors des gonds. Il met le dissertalcur au rang cle la plus vile canaille ' ; il le tmite de pédant submlteme , de sous-mai^ Ue de pension, d^impudent écolier. Qiië cetl^

^ Pliil. de riû«t, t. XXII. p. aO.

%^S LES B1IREUK9

Tengeance est digne d'une grande ame! Mais qu'elle apprête à rire aux dépens du vindîcattf démonté !

n a trouvé de même cpie H. de là Banmelle lui avoit manqué de respect , pour avoir prétendu et prouvé que lui Voltaire n etoît pas infaillible ; pour avoir relevé beaucoup d'erreurs capitales et de fausses aftiecdotes dans ses ouvrages historiques ; pour avoir fait remarquer de |;raiids défauts dans plusieurs de ses pièces de poésie ; poiir s'être amu^ à observer dans seâ écrits, beaucoup de raisonnements louches , très-peu concluants , et quelquefois même ridi-« eules. M. de Yollaire , qui n'aime pas beaucoup là vérité , et qui aime encore bien moins qu'oa lui dise à lui-même ses vérités , compare M. dé la Baumelle à un gueux échappé des Petites-^ Maisons ' , et lui jette ensuite au nez tout ce que le langage des halles a de plus grossier, de plus brutal et de plus bas; de sorte que c'est Toltaire lui-même qu'on prendroit ici potip T échappé des PetkeS'-Maisons. Un écrivain peut^ il'plaider sa cause d'un^ manière plus honnête, plus sage et plus convaincante , que M. de Yoltâire*plaide ici la sienne?

Dans le mandement que donna M. d'Auch , pour garantir son dictcèse de la contagion philosophique, le grand général des.philœophçi;

» Ptil. de l'hist. t. XXXIV. p, 63*

y;eêt peint avec des traits d'une force e| d'une vérité qui frappent. Voltaire désespéré d'être^ présenté au public sous des traits aussi désavantageux, et en même tanps aussi vrais, ne se possède plus. H passe pa3r-dessus toutes les l>ienséances , il répand des torrents d'injures grossières contre le prélat , dans un affreux li-^ helle que cet honnête écrivain a appelé les hon^ nétetés littéraires.

Un officier des troupes du roi, neveu de Itd'Âucb , se trouve à Paris , lorsque le libelle se répand; il est indigné de la manière dont il > voit traité rarchevêque son parent; il lui échappe de dire qu'il ira couper les oreilles à Voltaire* Voltaire est bientôt instruit du courroux d^ Fofficier : il craint pour lui , il éciHt aussitôt à im des plus puissants seigneurs de la cour , pour implorer sa protection contre le vengeui: de l'archevêque. Le seigneur parle 4 l'officier avec autorité ; il lui fait donner parole , qu'il se con*< tentera de mépriser ce qu'a écrit le vieux de hu* Montagne , et pour rassurer entièrement Voltaire 9 il lui fait , dit-on , un billet, où , en le eomparant à une vieille marmotte , il lui dit de se: tranquilliser, et que l'offtcier a sacrifié toua, ses ressentiments.

Voilà des anecdotes que M. de Voltaire ne nous auroit pas apprises lui-même, et dont le public n'est pas fâché d'être instruit

Mais ce n'est encore là que le préparatif du..

^idicul^ que se donne M. de Voltaire dans cette affaire. 11 s'est aviçé de mettre dans son libelle, une lettre qu'il donne pour avoir été écrite par la famille de M. d'Auch, à ce prélat pour lui faire sentir combien il esC coupable d'avoir; manqué à un homme comme M, de Voluire !

Pans cette lettre, le prélat est représenté comme an homme foible , un petit génie , tin ingrat , un imprudent , qui ne doit point se mêler d'é-»v crire i et encore moins d'adopter les fanatiques écrits des autres. Il y est traité d'homme qui^ déshonoreroit Pépiscopat» si Tépiscopat pouvoit être déishonoré. Voltaire au contraire y eslreprésenté comme un ancien officier du roi ,» un seigneur rempli de générosité, une belle ame , une grande ame , et à q«ii îî^ute la famille An prélat a les plus grandes obligations.

Une semblable lettre seroit certainement la réparation la plus éclatante que M, de Voltaire put désirer. Mais il y a eu des paris de cent et de deux cents contre im , que la lettre étoit supposée, ou qu'elle avoit été fabriquée qhez Voltaire ; et il n'y a eu personne qui ait <)sé pat-, rîer contre. Tout le monde a cru y reconnoître' l'esprit et la manière de penser de Voltaire* Quelques personnes ont remarqué qu'elle étoit sans date ni de temps ni de lieu. Ceux-ci ont dit 9 qu'il n'étoit pas probable que dans la respectable famille des Montillet , il y ait eu une ame assez basse , pour rechercher à ce prix les

&E VOLTAIRE* Wr ,

"bonnes grâces de Voltaire ; ceux-là , qu^on sait bien que les pièces qu'il emploie dans ses écrits ne sont pas toujours assez authentiques pour faire foi , et que son porte-feuille n'est rien moins que le dépositaire de la vérité ; et tous sont convenus que Voltaire n'a pas trop fait usage de son esprit et de son jugement , en recourant à un semblable moyen , pour se vengerdu mandement de monseigneur l'archevêque d'Auch,

Ce public a encore remarqué , qu'à entendre M. de Voltaire , on diroit qu'il y ait une dîsrtance infinie entre lui et ses censeurs, et qu'il est assez grand seigneur pour dédaigner et pour marcher sur le ventre à tout le monde. Et ce public toujours malin, qui ne cherche qu'à rire, qui s'amuse de tout , s'est avisé d'allCT^ fouiller jusque dans les registiteis des paroisses ^ et il y trouve que Jean-Marie Aroùet est né à Paris, que «on père étoit procureur; et il lui présente à lui-même son extraît-baptistaire , ri^ doutant pas qu'il ne se fâche contre cette pî<èçe,. comme son grand héros l'apostat Julien fut fâché autrefois d'avoir été baptisé.

Ce public s'amuse aussi du relief que veut se donner Voltaire , en se disant ancien officier du roi; et il se pjaint de ce que, malgré ce beau titre , il ne laisse pas d'être réduit à un bannissement humiliant , puisqu'il est obligé dfi se ientr éloigné de cent lieues ieParis. M'est;-^ * 0^

^0^ jP£S ERREÙEiS,

iï pas bien dur à «n homme , qui porte lèàr prétentions aussi loin que le fait M. de Voltaire , d'être obligé d'essuyer de pai^eilles remontrances ? ^

Je m'étois proposé d'entrer dans plusieurs «lutres détails sur la manière dont M. de Voltaire a répondu à ses critiques et à ses censeurs. Je m'en tiendrai cependant aujourd'biv a l'échantillon que je vous ai présenté.

Je m'aperçois que ma lettre est déjà trop longue, et je crains devons ennuyer, comme M» de Voltaire ennuie quelquefois son lecteur, en se débattant contre ses censeurs , et en répé* tant toujours ses insipides propos contre eux* Ses plaintes , ses cris , je dirois presque ses buiy lements, que prouvent-ils, qu'annoncent-ils?

On le comprend d'abord : c'est que les plaies que ces littérateurs , ces critiques , ces censeurs ont faites à M. de Voltaire , sont bien profondes et bien douloureuses, puisqu'elles n'ont point encore cessé de sai^er.

Je suis ^ etc.

t^E VOX^TiitRE. Xoi

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