SECONDE LETTRE
Ecrite à t occasion de la brochure que M. de Foliaire a intitulée : Les JËbnnêtetés littéraires.
Y ous me demandez mon sentiment sur les Honnêtetés littéraires^ c'est-à-dire, sur un libelle le plus grossier et le plus maussade qu'oii, ait encore yu, et où rhounéteté et la décence sont blessées à un point , que les honnêtes gens ne peuvent pas en lire une page sfins indignation. Je ne^ crois pas que personne ose. jamais «'en avouer l'auteur.
Cependant vous m'assurez qu'il est de M. do Voltaire ; vous me dites que ceux qui Font lu ^ l'attribuent à M. de Voltaire ; vous allez même plm loin , et vous prétendez qu'on ne peut pas y njéconnoître M. de Voltaire , soil à ce tort j^r et absolu qu'il a coutume de prendre, quand il s'agit de juger des écrits ou des écrivains dç son siècle; soit à ce mépris qu'il montre tour> jours pour ceux qui osent penser difTéremment; de lui , soiti» enfin , à cette vive sensibilité qui le saisit , à cette biU amère qu'il exhale, lorsque quelqu'un a la hardiesse de censurer , de teprendre , de. condamner la moindre chosç dans ses écrits,
âo4' LBS ERREURS*
. Je connoîs assez M. de Voltaire ; je conviendrai avec v®us qu'il est très-persuadé que le pid>lic n'est pas fait pour le juger, mais pour l'admirer; je sais bien ce qu'il pense de ses talents. Je n'ai ja^iais oublié qu'il osa dire au roi de Prusse : Sire , nous avons l'un et l'autre notre empire ; vous êtes roi des hommes , et moi je Je ^uis des beaux esprits. J'avouerai même qu'avec des talents aussi brillants qu'en a M. de Voltaii'e , un certain ton de vanité ne doit pas surprendre; que ce défaut est en quelque inanière pardonnable , et qu'on pouiTOÎt bien avoir l'indulgence de le lui passer. Mais dans ks honnêtetés littéraires^ qu'on devix>ît bien plutôt appeler les grossièretés littéraires , je ne vois rien qu'on puisse attribuer à ce grand écrivain , quelque piqué qu'on le suppose des critiques faites de ses ouvrages ; et voici les raisons que j'ai de penser ainsi :
M. de Voltaire est de l'Académie françoîsc ; il a passe les plus- beaux jours de sa vie dan$i le& cours , et auprès des monarques ; il nous instruit lui-même des titrés et des bonneui*s dont il est décoré ; il nous parle sans cesse de ses ctià» teaux , de ses terres , des paroisses qui ne re^ connoissent point d'autres seigneuft que lui ; îl f'est plaint mille fois avec amertume , de ce qu'on lui àtti'ibuoit des ouvrages indîgaes de Fhomme de goût , de Pbonnête homme , de J'hom^Jh^ vertuew^. Un homme comme luipow*
DE VOLTAinfi. io5
Toît-il être TauteuT d'un libelle aussi méprisable, et aussi propre à le déshonorer? Si vous l'en croyiez capable, quelle idée abominable au-" riez-vous de M. de Voltaire?
Pourrai- je croire qu'un bomme de cour , et qui sait si bien ce qui est dû au rang et à la dignité , à la naissance et aux talents >, se soit laissé aller à des emportements aussi indécents^ contre ce qu'il y a de plus respectable dans le dergé , contre des archevêques et des évéques ^ contre des écrivains estitnés dans toute î'En- Topê ; qu'il se soit permis tous ces excès d'outrages et d'injures atroces , dont on s'eflTorqe de les accabler? Qui auroit mieux senti que M. de Voltaire , combien de pareils excès doivent révolter tout le public , et déshonorer leur au*teur?
Pourrai -je croire qu'un homme de goût ^ comme M. de Voltaire, ait votdu copier les gentillesses , et imiter le style de Garassus , quand il parle aii poète Théophile ; qu'il ait trouvé bon de prendre le beau langage du quaker , qui tuh loie tout le monde ; qu'oubliant tout ce qui s'appellç décence, honnéteté\^ blenséasice, il prodigue les termes de polissons , de gredins , de crochetéurs , etc* à des écrivains universellement estimés ?
^ Pouri*ai-je cixîire queoce soit un membre d« l'Académie fi-ançoise , qui , en parlant à un écrivain qui est considéré lui dit : « Sers 4c mon-
do6 LUS ERnSURS^
)• tare & Balaam ' : parle, fy consens; mais se f> fais pas le panégyrique de Samuel , qui ha- » cba en morceaux le roi Agag , ^parce qu'il M étoit trop gras : ce n'étoit pas là une raison» » Vois-tu , j'aime les rois , je les inspecte , je ne » yeux pas qu on les mette en hachis ; et les p parlements pensent comme moi, entends-tu?
» Crois«-tu donner du crédit à ta théologie en jp faisant le marin. Tu te trompes sur terre et >y sur mer , et tu t'applaudis , parce que tes » fautes sont en deui volumes. Tu crèves de » vanité , parce qu'on te fait l'honneur de te >» répondre. » Si Ton demandoit au public si c'est à un membre de l'Académie françoise , on  un petit polisson , qu'il faut attribuer ce beau style et ces belles pensées : qu'est-ce que ce public décideroît?
Pourrai-je croirequ'un homme , dont le nom est si célèbre et la« réputation si brillante , ait .voulu jouer un aussi gros jeu, et qu'en donnant êes honnêtetés littéraires^ il ait voulu s'exposer •i être publiquement convaincu , que les titres de calomniateur, d'ignorant, de menteur .« d'impudent , etc. , lui sont et lui seront désor^ mais dûment etlégitimement acquis? Les beaux . titres. Monsieur, pour joindre à ceux de M. de Voltaire , d'académicien , de seigneur de Fer«- .juey, d'historiographe de France ^ de gentil-
» Bom^étetés, page 83.
homme de la chambre du roi , de ehambellan, du roi de Prusse !
En vérité ! je ne comprends pas comment on ose , et comment on peut attribuer cet écrit à M. de Voltaire. Aussi ne douté-je pas un moment qu'il ne se récrie contre Toutrage ; il n'est point d'honnête homme cpii ne s'en tint offensé^ et qui ne prit toutes les voies pour s'en défen* dre et s'en justifier.
Je ne vois pas , Monsieur , ce que vous pourriez opposer à mes observations. Cependant « si vous persistez encore à croire M. de Voltaire auteur de ce libelle , il faudra nécessairemeqit que vous ayouiez l'une de ces deux choses : oii que la passion l'a entièrement aveuglé , et mis hors de lui-même ; ou que la décrépitude de l'âge entraînant celle du génie , il ne reste jAy^ du grand Voltaire que son ombre , mais ombre aussi digne aujourd'hui de risée et de mépris , que l'homme le fut autrefois d'applaudissement et d'admiration.
Mais comme dans cette brochure singulière^ de qui qu'elle soit , le vrai ou le faux Voltaire prétend repousser une partie des attaques dés censeurs; ua écrivain qui ne pai*oit pas le redouter beaucoup, a fait à ce sujet les observations les plus intéressantes. Elles put été imprimées & Lyon en 1767. C'est la réponse la plus bon*» iiête qu'on puisse faire à un homme qui ne s'enttendnuUementen honnêteté» ie suis sur qu'elle»
108 tiES FURBVR*'
VOUS feroJït le plus grand plaisir , et que vcm« me saurez un gré infini de vous les avoir comiQiinîquées. Amusez-vôus en.
Je suis, etc.