‹ Erreurs de VoltaireChapitre 22 sur 28 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

De la manière de penser de M, de F'oliaire sut les vertus et sur les mœurs.

Co»Eo.p«a™,Uf.i»^co,.. complet

d'études de toutes les vertus , avec les ouvrages philosophiques de Cicéron ; ainsi, avec la col-

* M. l'abbé d'Agay , cbanoine de l'Eglise de Besançon , àbbé commendataire de Tabbaye royale de Sorèze , membre de plusieurs académies , a fait les observations les plus justes et les plus judicieuses contre cette orthographe voltairienne. 11 en envoya une partie à M. de Voltaire lui-même. Celui-ci lui fit répondre , par un secrétaire , que ses infirmités^ ne lui avoient pas permis de lire ces observations ; dont il feroit beaucoup de cas. C'est le tour qu'il jUgea le plus convenable à prendre vis-à-vis d'un homme d'esprit, de qualité, et dont le ion réunit toujours la raison et l'hoûnéteté.

37< 3L«« ËÀftÈUX*

lection des Œuvres de Voltaire , on pourroxt faire un cours complet . d'études de tous les vices. Qu'on les parcoure , ces Œuvres : on y trouvera le plus grand détail d'instructions et de leçons sur ces sept péchés , que pous appelons dans nos catécliîsmes les sept péchés capitaux, parce qu'ils sont la source de tous les dérèglements pai- lesquels l'homme peut se déshonorer lui-même, et devenir funeste et nuisible à la société.

Dans la bande de ces vices ou péchés capitaux, on donne la première place à ï Orgueil , parce que c'est celui qui rend l'homme le plus déraisonnable , le plus intraitable , le plus insupportable. Deux mille ans avant la naissance de Voltaire , Théophraste disoit : De tout ce qui est au mondes F Orgueilleux n estime que soi. Théophraste avoit-il le don de prophétie? lisoit-il dans l'avenir? On nous dira peutrêtre que nous avons l^outdit par ce seul mot , et que BOUS ne devons pas aller plus loin.

Pîous n'irons pas plus loin en effet , et nous nous contenterons de dire, qu'en se nourrissant de la lecture des Œuvres de Voltaire , on y apprendra très -aisément à devenir orgueilleux. C'est là en effet qu'on rèconnoîtra toutes les. différentes manières dont l'orgueil se produit; tantôt, par le ton fier et absolu avec lequel l'oi^ gueilleux décide de tout; tantôt, par l'adresse avec laquelle il tâche de rabaisser ceux dont il

/ DE TOLTAIRE. 275 •

est jaloux ; tantôt , par \f vivacité de ses ressentiments contre quiconque trouve à reprendre et à censurer dans ses écrits ; tantôt , par l'indépendance qu'il affecte en s élevant au-iessus de toute autorité civile et religieuse , et en prétendant que sa raison et ses lumières suffisent à tout.

Ce ton si fier et si tranchant est celui qui domine dans les écrits de Yoltaire» Ce ton plait infiniment à une jeunesse pétulante et inconsidérée. D multiplie extrêmement parmi nous les orgueilleux ridicules. Quelque borné que Ton soit, on se croit un être pensant , .un homme d'importance, quand on a su se donner le . même ton. Qu'on juge par ce qui se voit aujourd'hui en France , combien ont été efficaces les instructions que Voltaire a données !

• Ces leçons d'orgueil , on les trouve non-seulement dans les écrits, mais jusque dans les ameublements de Voltaire. Voici ce que m'écrivoit^ il 7 A peu de temps , un homme, très-respectable et très-estimable , qui venoit de pas-» ser par Femey : c< Parmi les raretés du châi> teau, j'ai observé un tableau qui a environ 9» six pieds d& largeur, sur quatre de haufiBur» » et qui rassemble en petit toutes les preuves » de la sotte vanité de cet homme singulier en » tout. On voit dans ce tableau deux grandes » princesses qui quittent leurs couronnes pour » mieuj^ marqueir kur considération pour ilL

af6 t'Es E^RREURS

» de Voltaire, qui s^présente à elle avec sa » Henriade à la main. Plusieurs auteurs célè- » bres sont foulés par ses pieds. L'abbé Non- ») notte y paroit dans un coin du tableau , avec » cette inscription sur la poitrine : Erreurs » de Nonnotte. Je tournai mentalement la de- » vise , et la jetai par la physionomie de cet » orgueilleux. » Il est des hommes qui inspirent, le respect et l'amour pour la vertu, par leurs maximes et par leurs exemples ; il en est d'autres qui se piquent de faire la même chose pour le vice , et qui ordinairement réussissent BÛeux qme les premiers.

L'Envie est la fille aînée de l'orgueil. Ovide &it de l'envie une description dans laquelle tout est digne d'être remarqué. L'Envie , ditil , est un vieux squelette pâle et » tout décharné. Elle a toujours le regard oblique , les dents couvertes de rouille , le cœur plein de fiel, et la langue arrosée de poison. Elle ne rit jamais , si ce n'est des malheurs qu'elle voit arriver aux autres. Rîeh , au contraire , ne l'afjSige davantage que leurs heureux succès ; elle ne peut pas les voir sans sécher de dépit. En cherchant à mordre , elle reçoit aussi de terribles coups de dents , et devient elle-même , et pour elle^mêine , son supplice et son bourreau.

PaUoT in ore sedet; macies in corpore toto.:

Nusquàm recta acies, tirent rubigine dentés ; Pectora felle virent : liogua est suffusa Teneno :

DE VOLTATRt. 277

Risus abest, nisi quem yïsi movere dolores ^ Sed videt iDgratos> intabescitque videndo Successus hominum : carpilque et carpftur uuà , Suppliciumque suum est.

Après avoir vu le portarit du vieux squelette peint par Tauteur des métaiiior[)lioses , qyHon vienne à Voltaire. Qu'on présente un seul de ses volumes où Ton ne trouve pas l'envie distillant son fiel ; qu'on nomme un ouvrage de philosophie, de littérature ou d'histoire , de quelque auteur qu'il soit, quil ne se soit pas efforcé de déprimer : exceptons cependant quelques anglois, qu'il n'élève excessivement que pour rabaisser ses compatriotes. Qu'on cite un écrivain illustre dont il n'ait pas été jaloux , et qu'il n'ait pas cherché à mordre. Le mérite et la gloire d'autrui lui blessent toujours les > yeux. Intabescitque videndo.

A l'occasion de cette envie et jalousie, je rapporterai une anecdote qui vient bien à ce sujet. Un savant de Genève M. H***, homme de beaucoup d'esprit, étant un jour chez Voltaire, la conversation tomba sur la dernière collection complète de ses Œuvres. Le savant Genevois disoit son sentiment avec beaucoup de liberté : il approuvoit et il blâmoit , il louoit et il censuroit selon le mérite des pièces. Voltaire étoit modeste , parce qu'il craint autant les hommes fermes et décidés, qu'il aime et qu'il méprise les vils adulateurs qui rampent

%yS LES ERREURS

devant lui. La conversation se soutenant ton^ joui*s sur le même ton, il faut avouer, lui dit M.***, que jamais personne n a été aussi constamment appliqué que vous à déchirer la religion chrétienne et les chrétiens : vous n'en dîtes jamais la raison , mais je la vois , je la devine , et bien d'autres la voient et la devinent comme moi. Que voulez-vous dire , que voulez-vous dire, répond Voltaire tout ému? C'est, reprend le savant genevois, que vous êtes jaloux de Jésus-Christ,, et que vous voudriez vous faire un aussi grand nom en renversant sa religion, qu'il se l'est fait en l'établissant. Le vieux Voltaire fut atterré du mot; il rougit de honte, il pâlit de colère; cependant il fut sage, il se tut. Son embarras et son silence firent ju-^ ger au savant genevois qu'il avoit deviné juste. La Colère est un transport de violence dans famé , qui la fait passer sur tout ce que dictent la raison , Thonnèteté et l'humanité ; qui entraine à toute sorte de méchancetés et de brutali*.

tés 9 et ft qui rien ne coûte , fourberies , mensonges ; calomnies , dès qu'il s'agit de se satisfaire et de ^ venger. Aussi celui qui se livre à f impétuosité de sa colère se fait touJ49urs abhorrer, haïr et détester dans toutes les sociétés. C'est à ce redoutable yice , à cette horrible disposition de l'ame , .que les écrits de Voltaire instruiront et formeront bien les lecteurs. Qu'on parcoure ses Honnêtetés littéraires , ses Eclair^

DE VOLTAIRB. 279

cîssements sur un Libelle, ses pièces contre le» Desfontaines, les Fréron, les Larcher, les Clément, les Baumelle, les Sabatier, et ces épîtres qu^il a faites dans sa décrépitude , et qui attestent si fortement sa décrépitude : c'est là qu'on verra toutes les manières dont le ressentiment , la colère , la vengeance peuvent se produire , s'exprimer , s'exercer. Il est vrai que toutes ces pièces portent avec elles leur antidote^ par l'horreur et le mépris qu'elles inspirent à toutes les âmes honnêtes , pour celui qui en est l'auteur.

Pour la Luxure y on peut dire que c'est en cela que Voltaire paroît le plus grand de tous les docteurs et de tous les maîtres. Les Ovide, les la Fontaine disparoissent devant lui. Il est vrai qu'il n a pas la légèreté et la délicatesse de ces deux poètes; mais il les surpasse infiniment par la hardiesse des images et des expressions* Ceux-là ont entrepris malheureusement de peindre la galanterie et les sentiments de la galanterie ; celui-ci I a montré crûment et à découvert toutes les infamies de la débauche ; aussi en trouvera-t-on une suite de tableaux les plus lubriques dans la Pucelle d'Orléans , dans Can?^ dide , etc. On verra dans ses histoires les actions de débauches et d'impudicités représentées sans aucun de ces voiles que la pudenr exige; on les verra calomnieusement multi* pliéeSf et souvent excusées; ce qui ne sei;t qu'à^

afio l-BS ERREURS

aflbîblîr rhorreur du vice dans les cœurs. On. reconnoitra dans ses pièces fugitives une douce complaisance à peindre les attraits du vice, et à en inspirer le goût; on y trouvera même des compliments flatteurs faits à des seigneurs et à des dames sur leur libertinage et leur débauché.

Comme Horace disoit du visage de certaines femmes , Fulius^ lubricus aspici,- ainsi peut-on dire avec plus de raison encore des Œuvres de Voltaire : Scriptalubrica perkgi. C'est le jugement le plus modéré et le plus doux qu'on puisse en porter.

\!A\>arice est une ardeur insatiable d'amasser , d'entasser , de s'enrichir. On la met aussi parmi les péchés capitaux^ parce quelle est une source de toute sorte de vices , et même des vices les plus bas. Les injustices de toute espèce , la dureté , l'usure , l'inhumanité , sont lés compagnes ordinaires de l'avarice. Il est des gens qui prétendent que sur cet article Voltaire en a fortement pour son compte. Mais comme il n'a point fait de brochures sur cette matière, et que ce n'est que ses écrits que nous jugeons, et non pas sa personne , nous n'en ferons pas ici mention. Passons à un autre objet.

La Flatterie est presque toujours une ressource heureuse pour ceux qui n'ont aucun sentiment dlionneur ; elle caractérise toujours une ame basse , fausse et intéressée. On trouve

DE VOLTAIRE- aSt

des flatteurs à qui il n'en coûte rien d'encenser tous les vices, d'approuver toutes lespasr sions , de prodiguer les plus grands éloges aux plus minces sujets , de rendre aux vices les plus odieux et aux actions les plus honteuses les mêmes honneurs qu'on rendroit aux plus belles vertus. Pour peu qu'on connoisse le monde , on conviendra que c'est là le vrai caractère du flatteur : et si l'on parcourt la collection voltairienne , on y trouvera des modèles de flatterie dans tous les genres.

U est vrai que souvent il s'est dédit , contre-^ dit , rétracté , et qu'il a parlé avec un souverain mépris de ceux mêmes à qui il avoî t auparavant donné des louanges excessives. Mais ces variations ne doivent point surprendre; on sait qu'elles ne sont venues que des changements de circonstance^ et d'intérêt : nous n'en cite^ rons point ici d'exemple , parce que les plus remarquables regardent des têtes qu'on e$t tou-' jours obligé de respecter.

Nous ajouterons , que ni les princes ni les peuples ne doivent pas lui savoir beaucoup de gré des maximes qu'il répand dans ses écrits relativement aux gouvernements et à la politique. Tantôt il excuse le despotisme avec une bassesse rampante , comme dans son épître au roi de Danemarck » , et autres épîtres conte-

« PhU. derhist. tome XXII.

28s LES-ERRËURS

nues dans le même volume ; tantôt il félicite les Anglois d'avoir noyé le pouvoir despotique dans des mers de sang ; il assure que toutes les demandes des Anabap tistes révoltés étoient trè*» justes ; il approuve avec les plus grands éloges les rebelles les plus odieux , et les plus funestes rébellions. Ainsi il s'exprime tantôt comme un lâche et servile adulateur , ennemi des peuples; tantôt comme un séditieux emporté , et le plus violent ennemi des rois^

Qu'on juge, par le raccourci- que nous vejaons de présenter , des beaux effets que doit nécessairement produire la lecture des écrits de Voltaire ; qu'on juge si elle formera bien à ces belles vertus ^ qui font la sûreté et la douceur de la société , la modestie ^ le respect pour la vérité, le courage à arrêter les ressentiments ; ' enfin , cette honnêteté qui rend un homme aimable et bien venu dans toutes les compagnies, et sur qui on peut toujours compter.

On peut regarder la modestie comme une yertu qui est bien aimable pa^* elle-même , et comme un lustre qui embellit et qui met dans le plus beau jour les autres vertus. C'est principalement quand elle est unie avec les grâces de la jeunesse, quelle est plus charmante.

Mais il y a long-temps qu'on a remarqué que les philosophes n'ont point mis la modestie au rang des vertus, et qu'elle n'est point du tout dans le goût philosophique.

DE VOLTAIRB. 283

Le ^oucage a arrêter les resaeatiments marque une ame forte et généreuse;,, laquelle est toujours assurée du suffrage de quiconque se connoît en vertus. Mais la foiblesse à écouter les ressentiments et à s'y livrer , ne manque jamais de déshonorer et de flétrir. Dans la galerie de Chantilly , où est peinte l'histoire du grand Gondé, il y a un tableau d'une compo- . sition très - ingénieuse. Dans le haut du tableau , une Renommée , qui annonce les grandes actions par lesquelles se signala ce Prince, lorsqu'ayant quitté le service de Louis XIV , il fut mis à la tête des armées d'Espagne. Plus bas est le génie de^l'histoire , qui , ayant en main un gros volume de hauts faits du même prince , en déchire les feuillets où il est parlé de ce quil fit lorsqu'il commandoitqss armées étrangères.

Ahx! si M. de Voltaire déchiroit tout ce qu'il a écrit, en se livrant à des ressentiments qui l'ont déshonoré., quelle multitude , je ne dis pas de feuillets , mais de brochures et de volumes n'auroit-il pas à déchirer !

On sait que les âmes honnêtes se font toujours un plaisir de rendre justice au mérite d'autrui , que l'amour de la vérité est toujours dans leurs cœurs et repose sur leurs lèvres , qu'elles postent partout un ton d'honnêteté et de décence qui leur concilie tous les «ceurs.

lB4^ LES ÊRK^tTltS

Mais qaels jugements ces belles aines porteront-elles de Ions les excès opposés à ces doucçs vertus , et qu'on remarque dans tous les écrits de Fauteur? Elles plaindront un écrivain qui sç déshonore avec les plus beaux talents ; dles plaindront une jeunesse inconsidérée , qui , en goûtant -de semblables lectures , perdra tous les sentiments et les principes des vertus; elles plaindront la société, qui sera privée par-là de tout ce qui fait ses agréments, sa douceur et sa sûreté. Tels sont les beaux fruits qu'a déjà produits et que produira toujours la lecture des Œuvres de Voltaire*

Je sais que ses enthousiastes admirateurs « les gens de la secte philosophique, diront qvfon trouve dans mille endroits de ses Œuvres , de tendres exhortations à la vertu ; qu'il fait surtout connoître tout le prix de la tolérance et de là bien&isance , ces vertus si dignes de l'humanité , et qui font tant dlionneur à l'humanité. Mais que peut-on conclure de tous ces propos? C'est que ces Messieurs connoissent assez combien la vertu rend leshommes recommandables, pour srvoir encore la vanité de vouloir passer pour vertueux. Mais sont-ils assez adroits pour donner le change ? Tout 4e monde ne Yoit-il pas assez que la tolérance qu'ils sollicitent et qu'ils prêchent avec tant de zèle , n'est qu'une sauve-garde qu'ils voudroient assurer à tous ceux qui flattent les passions et les vices, et à

V^ VOI.TAIRE. s8S

tous ceux qui out la hardiesse d attaquer la religion ? Et pour cette bienfaisance , dont Voltaire donne, dit -on, et dont il se vante luimême à tout propos de donner de si beaux exemples , ne sait-on pas qu elle est pour lui une mine aussi abondante que les mines du Pérou ?

Entin , si on vouloit faire un recueil de tou» les principes , maximes, conseils répandus dans ces écrits , de tout ce qui a le plus de part aux éloges de l'écrivain, et dont il s'efforce le plu* d'inspirer le goût, si on faisoit un pareil recueil, qu'on pourroit nommer fe Code moral de M. de Voltaire , on trouveroit qu'il a dit tout ce qui se peut dire en faveur de tous les genres de vices et de dérèglements^ et qu il n'a rien dit eu faveur de l'honnêteté , de la sagesse , de hi vertu.

Page 1