‹ Erreurs de VoltaireChapitre 8 sur 28 · II I · texte numérisé non relu

II I

Sur Théodose le Grand.

H nVst aucuui prince qui ait fait plus d'hoûneur à la religion par ses vertus, et qui lait plus protégée par sa puissance , que Théodose ; et c'est précisément à ces deux titres, qu'il a encouini toute Tindignation de Voltaire. Après 1 avoir peint avec les couleurs les plus noires , il dit que ce n'étoit, après tout, qu'un soMat de fortune , et que cet empereur , qu'on appelle le grand l?héodose, paya un tribut au superbe Alarîc, sous le nom de pension du trésor impérial ".

Yoilà une anecdote bien digne de l'homme qui sait tout et qui découvre tout. Selon lui , Théodose n'étoit qu'un soldat de fortune ; mais son père étoit déjà à la tête des armées romaines, et commanda dans l'Afrique , après en avoir chassé le tyran Firmus , qui s^en étoit emparé. Mais Aurélius Victor, historien païen, nous apprend que Théodose tiroit son origine de Trajan. Que doit-on penser de l'homme aux anecdotes?

Pour ce qui est du tribut payé au superbe Alaric , cela est un peu difficile à comprendre.

■ Voyez ErreuTf , ck. i5.

pB VOLTAIKE. 9S

Théodose écrasa presque toute la nation des Goths , dès la première année de son empire* Deui ans après , les restes de cette nation sie donnèrent à Tempereur, pour le servir et lui obéir comme les Romains. Alaric ne commença à se faire un nom qu après la mort de Théodose, et sous les foibles empereurs. Arcadius et Honorius. Quand est-ce donc que le grand Théodose lui paya un tribut?

Il faut avertir Thomme aux anecdotes , qu'il s'est trompé en tout. C'est Théodose II qui paya un tribut au redoutable Attila , et non pas Théodose le Grand au superbe Alaric*

rv.

Sur le nom de F'erbe^ par lequel on connoit le Fils de Dieu*

« Les Philosophes platoniciens d'Alexan- M drie ' se joignirent aux premiers chrétiens , » qui empruntèrent des expressions de leur » philosophie, comme celle du logos. »

Yoltaire a quelquefois assisté à la messe. H auroit pu remarquer qu elle finit par Févangile de saint Jean. Or, cet évangile commence par ces mots : « Au commencement étoit le » Verbe , le logos. In principio erat P^erbum. »

« Pbilos. d[é rhist. tome I. page 367.

d< . Les BnnEtras

Saint Jean écrivit son évangile avant qu'on connut les philosophes platoniciens dans l'Eglise. Comment donc auroit-il empi'unté cette expression I de ceux qui n*existoient pas eu* core?

[ Sur le Pape Saint Léon.

Cç fut sous le pontificat de saint Léon , <!«* le fameux Attila ravagea TAllemagUe, les Gaules » et une partie de l'Italie ». Il alloit porter les ravages jusqu'aux portes de Rome ^ lorsque par une protection spéciale du Seigneur, saint Léon l'arrêta par ses prières et son éloquence. Voltaire, pour lui ravir cette gloire , dit» qtifi 9 Léon , évêque de Rome , vint mettre aux M pieds d'Attila tout l'or qu'il avoit pu re- » cueillir des Romains, pour racheter du pil- » lage les environs de cette ville. »

H y a treize cents ans qu'Attila faisoit ses courses et ses ravages. Nul historien n'a encore parlé de ces trésors ramassés par saint Léon , tel mis aux pieds d'Attila. Il faut donc que Voltaire l'ait appris par quelque révélation. Mais peut-on se fier aux révélations de Vattaire ?

^ Th^ cU l'hift toane t. p. 4oo.

Sur Attila.

Voîcî une anecdote d'une nouvelle espèce.

C'est Attila transformé par M. de Voltaire en empereur de Sibérie. « Qui croiroit que la Si- » bérie aété long-temps leséjour de cesmêmes » Huns qui ont tout ravagé jusqu'à Rome sous » Attila , et que ces Huns venoient du nord de » la Chine ' ? »

Tout ce qu'on peut dire de certain de ce fa- .^eux Attila , c'est qu'il étoit Tartare; et à en juger par le portrait que les anciens auteurs nous en ont laissé , on doit croire qu'il étoit des Tarlares calmouques , parce que , pour la la figure et pour les inclinations , les Tartares calmouques, qui sont les plus laids ejl les plus lubriques de tous les hommes, sont encore aujourd'hui tels que les anciens nous ont peint Attila. C'est dans le voisinage et au nord de la mer Caspienne et de la mer Noire, que sont les Tartares dont nous parlons; et que c'est précisément de ces contrées que partit Attila , pour se jeter dans l'empire romain. Mais il y a encore^ bien loin de là au nord de la Chine.

Il est à remarquer que cette anecdote est si

^ Phil. de rhist tome XU/pi^. Ss.

^8 XiBS ËRIIËUUS

ridicule, que Voltaire lui-même s'en moque dans le même volume. C'est une étrange entreprise, dit -il, de vouloir prouver que les Huns vinrent autrefois du nord de la Chine en Sibérie, et que les Chinois sont une colonie d'Egyptiens \

vn.

Sur les CLCCUMtions des Juifs contre les Chrétiens.

u Les Juifs , dit Voltaire , imputèrent aux » chrétiens des repas de Thyeste , et des noces » d'CEdipe ; les chrétiens , aux païens. Toutes •» lei sectes s'accusèrent mutuellement des plus «I gtands crimes. »

Cette anecdote est bien digne de Voltaire ^ «ar elle est fausse en tous ses points. Il est faux que les juifs accusassent les chrétiens de ces abominations : il est faux que les chrétiens en accusassent les païens ; il n'y a de vrai que ce ique tait Voltaire sur ce suj«t : c'est que c'é-^ toient les païens seuls qui les imputaient aux chrétiens. En voici la preuve eii trois mots :

î .0 lie juif Tryphon , dans sa conférence avec aaint Justin , dit qu'il regarde comfne une indignité , de la part des gentils , d'accuser les

* Pl|îl. de VlmU iomtVfçtgt 6.

DE VOLTAIHE. «)9

chrétiens de ces infamies, et qu'aucun homme ne pouvoit ajouter foi à de pareilles accusations* Elles ne venoient donc pas des juifs.

2.0 Les chrétiens, dans les savantes apolo^ gies qu'ils donnèrent pour leur religion , faisoient voir la sainteté et la sublimité de la doctrine de JésuS'Christ, les absurdités révoltantes de l'idolâtrie , et le dérèglement des mœurs oùconduisoient les infâmes mystères du paganisme , que Voltaire voudroitnous faire regarder comme des pratiques de dévotion. Mais ils n'ont jamais reproché aux païens ces noces d'Œdipe, et ces repas de Thyeste.

3.'» Ce n'est jamais aux juifs, c'est toujours aux païens que nos savants apologistes ont répondu , quand ils ont démontré l'extravagance de ces accusations qu'on faisoit contrôles chrétiens. Les païens étoient donc les seuls qui leur imputassent ces abominations. Ce sont là le^ trois points qu'il falloit démontrer contre l'homme des anecdotes.

vm.

Sur saint Laurent ^ martjr.

Si l'on ajoute foi aux anecdotes que déterre M. de Voltaire , on ne regardera qu'avec pitié les pompeux éloges que les plus illustres Pères de l'Eglise ont donnés à saint Laurent, lacé-

'lOO LES ERllEUUS

lébrité du culte que lui ont rendu toutes les nations chrétiennes ; le zèle de Constantin, qui éleva une superbe basilique à Rome à son honneur, cent cinquante ans après son martyre.

Voici comment Voltaire juge la cause de saint Laurent :

c< Il faut bien que les haines particulières , » soutenues par la raison d'état, aient répandu' » le sang des chrétiens. Par exemple , lorsque » saint Laurent refusa au préfet de Rome Far- >» gent des chrétiens qu'il ayoit en sa garde ' , >• il est naturel que le préfet et l'empereur soient 1» irrités. Ils le regardèrent comme un réfrac- )• taire , et le firent périr. »

Les poètes donnent des fictions pour des vé- . rites ; les auteurs satiriques disent des méchancetés ; les impies aiment à rabaisser tout ce qui fait honneur à la religion. Cela peut se trouver dans le même homme. Je ferois gageure que Voltaire conviendra lui-même , que nous ne disons ici que la vérité.

Sur Farel\ Ministre de la religion réformée.

^ Farel , prédécesseur de Calvin , fit dans ïi Arles la même chose que saint Polieucte avoit

> Pbil, de rhist. tome XXIX^ page 79.

DE VOLTAlllE. 161

» faîte en Arménie *. On portoit dans les rues » la statue de saint Antoine l'hermite en pro- >j cession. Farel tombe avec quelques-uns des » siens sur les moines qui portoient saint An- » toine , les bat , les disperse , et jette saint » Antoine dans la rivière. »

La réponse sur l'anecdote sera bien courte.

Jamais le ministre Farel ne mit les pieds dans la ville d'Arles. Qu'on voie sa vie, donnée par Ancillon. Voilà donc le trophée que Voltaire érigeoit à Farel , renversé d'un souffle.

Sur saint Jean 9 -pape 9 premier du nom*

Voici une anecdote soutenue de l'autorité la plus grave , et en même temps la plus remarquable par l'impression qu'elle fit , à ce que dit Voltaire , sur une auguste compagnie. C'est l'exemple d'un pape , qui prend la défense des hérétiques. Voici comment il s'exprime : « Un » si grand exemple rapporté par un bomme tel » que le président Auguste de Thou , l'image » frappante d'un pape allant lui-même de Rome » à Constantinople , parler en faveur des bé- » ré tiques • ^ firent une si puissante impression

» Phil. de rhisi. t. XXIX* p. 81. — » Ibid. t. XXXVI.

.i02 ' LUS EUREUKS

to sur les esprits , que l'édit de Nantes passd » tout d'une voix, et fut ensuite enregistré dans » tous les parlements du royaume. »

Il j auroit ici bien des points à redresser ; mais bornons-nous à l'image frappante que présente Voltaire., d'un pape défendant la cause des hérétiques !

.. Le^oi Théodoric, arien , avoit envoyé à Cons- , tantinople le pape Jean I , pour des aflaiire^ d'état, et les afTaii^es de Farianisme entroient aussi dans les vues de cette ambassade. Le pape, bien loin de favoriser les atriens , réconcilia , pendant qu'il étoit en Orient , beaucoup d'Eglises occupées par les ariens , et les rendit aux orthodoxes. H écrivit ensuite aux évéques d'Italie d'en faire de même , chacun dans leurs diocèses. Théodoric fut si offensé de cette conduite du pape , qu'il le fit arrêter, le confina dans une prison , où il périt de misère , et l 'E-r glise l'honore "comme un martyr. Voilà le grand exemple , voilà l'image frappante d'un pape parlant en faveur des hérétiques , annoncé avec emphase par Voltaire ; voilà la vérité de son anecdote l

Voltaire est toujours intai'issable , toujours inépuisable, quand il s'agit de montrer sa haine pour l'Eglise de Rome. C'est dans cette vue , qu'il insère dans son histoire de Russie , le

DE VOLTAIllE. lo3

conte qu^il appelle la fête comique du conclaVe, instituée par le czar , pour confirmer les peuples dans leur aversion pour l'Eglise romaine '. On verra , par ce que nous allons dire , la.

croyance que méritent ses anecdotes, et son aisance admirable à falsifier.

L'historien russe Nestesuranoi rend compte d une fête singulière que le czar Pierre I donna., par un raffinement de politique , et qu il crut propre à faire une forte impression sur une bonne partie de ses sujets. Ce prince ne voyoit qu'aveo regret Fautorité dont jouîssoit le patriarche de Russie. 11 vouloit être aussi absolu dans le gouvernement de TEglise, que dans celui de ses états. Il porta donc suc-cessivement différents coups à cette autorité patriarcale; et après l'avoir affolblie peu-àpeu , il lui donna enfin le dernier coup , en la présentant sous les traits les plus ridicules. II sWisa donc d'amiiser sa cour, et la ville de Moscou , par le spectacle d'une fête des fous ; ce fut la création et Tinstallation d'un nouveau patriarche, qui en fit le sujet; et voici comment il s y prit ;

Il y avott à Moscou un fou nommé Sotof , âgé de quati'e- vingt-quatre ans, qui avoit autrefois appris à écrire au czar, et ce fut sur lui que le czar jeta les yeux , pour en faire le prin-

' Phil. de rhist. tome XII.

ïo4 liES EKllEUnS

cîpal personnage de la fête. Il le fit venir , il lui renouvela la promesse qu'il lui avoit faite plusieurs fois de 1 élever à une des premières dignités. Il eut soin de le faire bien enivrer, et se le fit amener ensuite pendant son ivresse^ et le déclara patriarche de toutes les Russies: Il lui donna une cour composée de tout ce qu'on put trouver de plus grotesque pour la figure et pour l'accoutrement. On le fit promener par toute la ville, et conduire jusqu'au palais impérial avec ce risible cortège. Enfin la fête se termina , comme la comédie, par un mariage.

Le patriarche ivre et octogénaire, épousa une fille d'une trentaine d'années. Ce fut un prêtre* âgé de cent ans , sourd et aveugle , avec une paire de lunettes de carton sur son nez , qui bénit ces belles noces. Après quoi on laissa aller le patriarche cuver son vin ; et depuis lors il ne fut plus parlé de patriarche , ni de patriarcat en Russie.

M. de Voltaire a cru que cette scène burlesque seroit propre à jeter du ridicule sur celui que toute l'Eglise catholique reconnoît pour le vicaire de Jésus-Christ , et pour le chef de toute la religion. Il a saisi cette idée avec joie. Au lieu de la création d'un patriarche de Russie , il a mis celle d un pape au milieu de ses cardinaux : il a fallu pour cela falsifier, déraisonner, calomnier ; mais ce ne sont-là que dca bagatelles.

DE VOLTAIRE. lo5

L'historien russe ne donne pour motif de cette fête, que Textinction projetée par le czar ^ du patriarcat de Russie ; et Voltaire dit que ce fut « pour confirmer les peuples dans leur » . aversion pour l'Eglise romaine , et pour » venger vingt empereurs , dix rois de France, » et une foule de souverains '. » Le premier ne fait mention que du comique patriarche Sotof ; le second met un pape qui crée des cardinaux y et marche à leur tête en procession. Le premier appelle cette fête la scène politique de l'extinction du patriarcat, et le second la fête comique du conclave. Le premier écrit conmie un homme sensé , et qui rend fidèle*^ xnent compte des événements ; le second , comme un homme qui , ne faisant aucun cas de la vérité ni de son propre honneur , défigure les faits , et ne s'étudie qu'à tromper.

Lecteurs , allez vous instruire auprès de^ ce grand maître , qui dit qu'il n'écrit l'histoir* icpien philosophe î

' Plôl. d« Thist. tome XII. page Sa5.

^oQ LES EUREURS

ARTICLE III

Des accusations- perpétuelles que P^ol taire fait contre les Papes, sur leurs prétendues usur^ pations.

Il y après de mille ans que les rois de France, Pépin et Charlemagne , donnèrent à l'Eglise romaine Texarchat de Rayenne , c'est-à-dire ^ ce qui étoit resté aux empereurs grecs , vers le nord de l'Italie : on en a fourni les preuves les plus authentiques dans le premier volume des Erreurs, L'exarchat s'étendoit , dune part, le long de la. mer Adriatique , depuis le nord de cette mer jusque dans l'Abruzze , et même jusque dans la Fouille ; et de l'autre , depuis Ravenne jusqu'au voisinage du Milanois.

Il y a huit cent trente ans , que , par traité fait entre l'empereur Henri UI et le pape Léon IX , le duché de Béhévent fut de nouveau cédé aux papes en échange de Févèché de Bamberg , que l'empereur Henri H avoit donné à l'Eglise romaine : le traité fut passé en io55.

Il y a près de huit cents ans , que la comtesse Mathilde laissa par testament tous ses état» àTéglise de Rome : ces états comprenoient l'Etrurie , la Ligurie , et les plus beaux pays delà Lombardie. Cette princesse qui vouloitlapaîx

en Italie , et qui ne pouvoit pas souffrir lambition des empereurs allemands , se mit souvent à la tête de ses armées , pour soutenir les papes contre ces empereurs, sur lesquels elle remporta plusieurs victoires.

Malgré ces titres , qui annoncent les droits le:s plus incontestables , il y a aujourd'hui un vieux déclamateur , qui met au rang des usurpations les plus odieuses et les plus mal fondées toutes les possessions de l'Eglise romaine, et qui nous dit que « les papes n'ont pas un » pouce de terre en souveraineté ' , qui n ait ^) été acquis par des troubles ou par des frau- >ï des ; que cette grandeur des papes et leurs >j prétentions * ne sont pajs plus conformes à n la politique et à la raison , qu'à la parole » de Dieu. » C'est cependant ce même déclamateur qui , dans son Histoire générale , avoue que a le temps a donné au saint siège des » droits aussi réels sur ses états, que les autres » souverains de l'Europe en ont sur les leurs. »

Quelque incontestables cependant que «oient ces titres et ces droits , il s'en faut bien que les papes soient aujourd'hui en possession de tout ce qui leur a. été authentîquement donné , et légitimemexit acquis. Voici comment arrivèrent «uccessivement Taffoiblissement de la puissance , les pertes et les aliénations :

« PIÙL de VUbU t XXX. p. 7a. ^ > Jbid. page 4$»

108 LES EKHEURS

Depuis que l'empire fut sorti de la maison de Charlemagne , l'Italie fut en proie aux incursions , dévastations et divisions les plus funestes. Les Sarrazins portèrent leurs armes jusqu^aux portes de Rome; les Grecs, qui possédoient la partie méridionale de l'Italie , n*osoient sortir de leurs villes , ou ils n'en^ sortoient que pour se faire battre par les Sarrazins. Dans l'autre partie de l'Italie, on n'entendoit dans toutes les villes que ces cris : liberté , liberté ! Tous ceux qui étoient à la tête de quelques troupes de soldats et de brigands, s'eflbrçoient de s'asservir quelques villes et de s'en rendre les maîtres. Rome essaya , à plusieurs reprises, de rétablir l'ancienne répiïllque. On ne vit plus dans cette belle partie de l'Europe, que factions, brigandages ,. surprises, trahisons : de-là , cette multitude de seigneuries , de principautés , de petites républiques. , qui , pendant ce temps de troubles et de confusion , s'élevoient , s'écrasoient successivement, et desquelles il n'en est qu'un petit nombre qui ait subsisté ; les autres ayant été la proie de ceux qui étoient demeurés les plus forts.

Ajoutez à cela les dissensions perpétuelles entre k sacerdoce et l'empire, sur-tout durant les règnes des princes de la maison de Suabe , des Frédéric et des Henri. Les Italiens ne pou- Tftul. souffrir la domination allemande ^ et fai-^.

-Va^"'

sant tous leurs efforts pour se soustraire à la domination pontificale , ils usurpoient tout ce qu ils pouvoient , et ils tachoient de se soutenir, en se déclarant les uns poui* les empereurs , quand ils avoient usurpé sur le domaine pontifical ; les autres pour les papes , lorsqu'ils ayoient usurpé sur les empereurs : tel fut, pendant près de trois cents ans , l'état de l'Italie.

Le long séjour des papes à Avignon , favorisa plus que toute autre chose ces brigandages et ces usurpations. Ce ne fut qu'après leur retour à Rome, qu'ils pensèrent au recouvrement d'une partie de leur domaine, et à chasser les usurpateurs , dont le déclamateur Voltaire fait toujours des princes légitimes. Celui qrii s'y porta avec le plus de vigueur fut Jules II ; il se regarda toujours comme prince et souverain pontife : il le voit des armées , il se mettoit à leur tête, il commandoit dans les sièges; il ne perdoit jamais de vue ces deux objets dir gnes dun grand politique, le recouvrement de ses états , et l'assurance du repos de l'Italie. Il fut redouté et redoutable ; mais on ne peut pas nier que ce ne fut un grand homme i

Ces recouvrements successifs, c'est ce que Voltaire appelleles usurpations du saint siège, contre lesquels il déclame avec tant de chaleur, et à roccasion desquels il voudroit soulever contre les papes tous les peuples et tous les souverains de û terre* Tous ceux qui ont été les plus ay-

iio ir.s EUKKU us

dchts ennemis du saint sîége, et qui ont écrit avec le plus de passion et de partialité, sont des oracles .pour lui; il enchérit encore sur eux tous. Nous ne répondons pas à tout ce qu'il a ramassé d'horreurs sur ce sujet; nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage qu'a donné le savant Père Morin , de l'Oratoire, qui a pour titre, de Dominatione summi pontificis tem^ porali. On y trouvera tous les titres de« possessions des souverains pontifes et toutes les preuves des infidélités de Voltaire,

ARTICLE IV

Ohser\fatio7is sur t histoire de t empire de Russie, donnée par M. de F^oltaire.

M. de Voltaire prétend nous prouver, par des arguments invincibles , qu'il n'y a jamais eu d'histoire plus authentique et plus sûre que celle qu'il nous a donnée de l'empire de Russie, sous le règne de Pierre le Grand. Le premier de ces arguments en est lui qu'il emploie assez fréquemment , et qiii est de dire beaucoup de mal de ceux qui ont écrit avant lui sur le même sujet, et qu'il copie cependant quelquefois assez servilement. C'est ainsi qu'il en use envers l'historien russe , Nestesuranoi. Ce seigneur donna, il y a plus de trente ans, une histoire du czar Pierre I, laquelle est écrite dWe

DE \#OLTAIRE. m

manière quî annonce un homme qui respecte la religion et la vérité, et qui la présente avec un air de candeur qui la l'ait aimer ; et voici le jugement que porte M. de Voltaire de cet ouvrage : « Le public , dit-il *, a quelques his- » toires prétenduet de Pierre le Grand; la » plupart ont été composées sur des gazettes ; » celle qu'on a donnée sous le nom du Boyard » Nestesuranoi , est une de ces fraudes typo- » graphiques trop commuues. »

Le second argument qu'il emploie * , « c'est » qu'il i^'a écrit que sur des preuves incon- » testables ; c'est que la cour de Pétersbourg » lui a fait parvenir tous les documents au- » then tiques ; c'est que , dit- il , un chambel- » lan de l'impératrice Elizabeth m'a fourni » tous les mémoires sur lesquels j 'écris ^ . Il étoit » bien plus capable que moi , de composer » cette histoire , même en notre langue. Tout » ce qu'il m'a écrit fait foi que ce n'est que par » modestie qu'il m'a laissé le soin de cet ou- » vrage. » Après cela , qui est-ce qui pourroit douter de la vérité et de lauthenticité de cette histoire?

Cependant il est des hommes qui soupçonnent que ces prétendus documents , que la cour de Pétersbourg a fait parvenir à M. de Voltaire, pourroient bien se réduire principalement à

« PidL de l'hist. preX p. a. — » IK p. i. — 3 j^. p. 39.

ïiî LES ERREURS

l'histoire de Nestesuranoi, parce qu'on trouve le même ordre et la même marche dans ces deux histoires , et qu'il n'y a de différence , sinon que dans l'histoire de^ l'écrivain russe , on est plus fidèle à la vérité.

Pour ce qui est de ces garants illustres que produit M. de Voltaire , on est fait à son langage y et l'on sait ce qu'il vaut. Ces garants ne sont peut-être que des personnages imaginaires, ou ce ne sont certainement que des hommes bien peu instruits. On pourra en juger par les observations suivantes sur la description de l'empire de Russie : la voici , telle que M. de Voltaire nous la donne.

if ce L'empire de Russie est le plus vaste de M notre hémisphère ' ; il s'étend , d'occident w en orient , l'espace de plus de deux mille w lieues communes de France, et il a plus de » huit cen ts lieues du sud au nord dans sa plus » grande largeur ; sa longueur comprend près )j décent soixante-dix degrés; de sorte que ,. yy quand on a midi à l'occident , on a près de M minuit à l'orient; sa largeur est de trois » mille six cents verstes , ce qui fait huit cent » cinquante de nos lieues communes.

» Ce qui est compris sous le nom de Russie >j est plus vaste que tout le reste de l'Europe , ^ et que ne le fut jamais l'empire romain ; car

« Phil. d« rhist. p. a4.

DE VOLTAIRE. iiS

)> il contient plus de onze cent mille lieues » carrées. L'empire romain n'en contenoit » qn^environ cinq cent cinquante mille, et M qu'il n'y a pas un royaume en Eiu*ope , qui M soit la douzième partie de l'empire romain.

*» Pour rendre la Russie aussi peuplée , aussi » abondante , aussi couverte de villes que no» » pays méridionaux , il faudra encore des siè- » clés et des czars tels que Pierre Iç^ Grand.

» Je peux, d'après les rôles delà capitation ', » assurer qu'aujourd'hui la Russie contfent » au moins vingt -quatre millions d'habi- » tants; car il y a en nombre rond six mil- » lions six cent quarante mille mâles payant » capitation. Dans ce dénombrement ne sont » point comptées les filles, les femmes, non » plus que les garçons qui naissent depuis l'é- » tablissement d'un cadastre jusqu'à la confec- » tion d'un autre cadastre *. Triplez ce nom- » bre, vous trouverez près de vingt millions » d'ames.

» Il faut ajouter à ce nombre l'état militaire, » qui monte à trois cent cinquante mille hom- M mes. Ni la noblesse , ni les ecclésiastiques , » qui sont au nombre de deux cent mille , ne » sont soumis à cette capitation. Les habitants » des provinces conquises , savoir , la Livonie , » ringrie, laCarelie, la Finlande, l'Ukraine, .

» Phil, de rhist. p.6a — " Jbid. p. 04.

Il4 LES ERKEUUS

» les Lapons , les Ostiaks, les Kalmouq[ues ^ et 3> d'autres Tartare^, et tous les peuples idolà- » très de la Sibérie, pays plus grand que la » Chine , ne sont pas compris dans le dénom^ » brement. »

Voilà les descriptions par Voltaire; voici nos observations :

Il dit d'abord « que l'empire de Russie cornn prend, dans sa longueur, près de cent soixan?- » te-dix degrés.»

^ Mais l'hémisphère n'eu comprend que cent quatre-vingts. Il faut donc que la Russie coni-prenne dans sa longueur presque tout rhémisphère ; il ne doit s'en manquer que dix degrés qu'il ne le comprenne tout entier. Cependant qu'on jette les yeux sur la carte de cet empire *, et l'on verra qu'il s'en faut près de cinquante degrés que Voltaire n'ait raison ; car la Livonie, qui est la province la plus occidentale, commence au quarante -deuxième degré de longitude ; et la presqu'île de Kamtzcatka , qui est la plus orientale , finit sous le cent soixanteseizième. Il donne ensuite deux mille lieues d'étendue 4, cet empire, de l'occident à l'orient, et huit cents du nord au midi.

• Voyez la c^rte de Vogondi.

DE TOLTAIRB. lîS

C est une autre eri^eur encore. La plus grande étendue de la Russie «st sous le soixantième degré de latitude : or , à cette élévation du pôle , le degré de longitude ne donne guère plus de douze lieues ; ce n'est donc tout au plus que seize cents lieues d étendue ; voilà donc un cinquième à rabattre du calcul de Voltaire : on dira la même chose sur ce qu'il aiTirme de la largeur de cet empire du midi au nord ; elle n'est que de six cents et quelques lieues , et non pas de huit cent cinquante comme il l'annonce.

« t'empîre de Russie , dit-il encore , est plus » vaste que ne fut jamais l'empire romain. »

Cette assertion n'est pas trop sûre. L'empire romain ^ dans sa plus grande largeur du nord de l'Angleterre au midi de l'Egypte , comprenoit environ mille lieues ; dans sa plus grande longueur, depuis les côtes occidentales de l'Espagne jusqu'au delà du Tigre , il en comprenoit enviix)n douze cents : telle fut l'étendue de Tempire romain sous Trajan.

D'aillejURS, cette compai*aison ne fait pas honneur à un homme qui se pique de critique et de discernement. Le vaste empire de Russie ne consiste, pour les trois quarts, qu'en déserts presque inhabitables, qu'en régions presque toujours glacées, où l'on fera quelquefois cîn-

I l6 LE 9 BUUEURS

quante et soixante lieues sans trouver un habitant. Le beau parallèle que celui de la Laponie russienne , du pays des Samoïedes et de la Sibérie , avec les belles parties de l'empire Romain, telles que l'Espagne, les Gaules, la Grèce, et l'Italie! L'envie de se faire remarquer en donnant de l'extraordinaire , fait dire quelquefois bien des sottises ; alors un est sûr d'être remarqué.

Dans la cbaleur de son enthousiasme , Voltaire nous annonce que , « pour rendre laRus- M sie aussi peuplée , aussi abondante , aussi » couverte de villes que nos pays méridionaux, » il faudra encore des siècles, et des czars tels » que Pierre le Grand. »

Yoici la paraphrase qu'un critique fit un jour de ce texte. Pour faire que les horribles contrées de la Sibérie , les régions toujours couvertes de neiges des Samoïedes, la Laponie avec ses glaces éternelles , deviennent des pays aussi beaux que la Grèce et l'Italie, qu'on y respire uû air aussi doux, qu'on y trouve aussi facilement tout ce qui contribue aux douceurs de la vie , il faudra encore des czars tels que Pierre . le Grand ; car un prince de ce génie ne manqueroit pas de changer le ciel et le climat, et peut-être qu'un jour on fera autant de cas des vins de Laponie, d'Archangelet Tobolsk, qu'ap^

DK VOLTAIRE. 117

en fait aujourd'hui des vins deBonrgogne, d'Espagne et des Canaries. Ainsi l'a prévu, jugé et annoncé M. de Voltaire !

Ce que nous dît ensuite ce grand historien sur la population de la Russie , est encore plus admirable que tout ce qu'il nous a déjà annoncé, n présente un dénombrement des contribuables de Russie , en 1 747 ; et en résumant le compte, « voilà en nombre rond, dit-il, six millions » six cent quarante mille mâles payant la capi- » tation ' : dans ce dénombrement , les filles » et les femmes ne sont point comptées. » Ni le clergé , ni la noblesse , ni l'état militaire ne sont compris dans ce dénombrement ; on n'j comprend pas non plus les pays conquis , ni l'Ukraine , ni le pays des Calmouques , ni celui des Samoïedes , ni les peuples idolâtres de la Sibérie , ni les Lapons, ni les Ostiaks; enfin , on n'y comprend pas la sixième partie de Fempire ; et dans cette sixième partie seulement , on y compte, dit-il , vingt millions d'ames.

M. de Voltaire nous avertit,- que dans ledé^ nombrement des liiàles , on ne comprend pas les filles et les femmes : le» lecteurs Tauroient bien [compris , sans qu'il se donnât^la peine dé le déclarer expressément*

^*' Phn. dé rhi«t. p. 65.

tl8 LES ERUCUR'S

Ea résumant tous ses comptes et ses calculs « rhistorieu conclut « qu'il est imposéible que le » total des habitants de la Russie ne monte au M moins à vingt- quatre millions d'ames. »

Mais il ne parbit pas que ce résumé soit plus juste que les comptes et les calculs. En voici la preuve :

En mettant vingt millions d'ames pour une liixième partie de l'empire , il n'en reste que quatre millions pour les cinq autres parties. Mais les seules provinces conquises et l'Ukraine donneront aisément trois millions; l'Ingrie ^ où est la ville de Pétersbourg ' , dans laquelle on compte actuellement quatre cent mille âmes ; , et la Livonie , qui a une quarantaine de lieues en longueur et autant en largeur • , et qui est une des plus fertiles provinces du nord , auront bien au moins un million d'habitants : il en fautmetti'c pour le moins autant dans l'Ukraine, qui a plus de cent lieues de longueur , et qui , au jugement de Voltaire , surpasse beaucoup l'Italie et la Grèce pour la fertilité. Enfin , la Carelie , l'Estonie ' , la Finlande donneront bien encore près d'un million.. Qu'on ajoute maintenant le clergé et le militaire , qui font cinq cent cinquante mille âmes , et toute la noblesse qui est aussi fort nombreuse ; on aura un quatrième million; et voilà les vingt- quatre millions d'ames qui peuplent la Russie.

» Phil. (le l'hist. p. 3i. — • /A. p. 49. —« Ib. p. 4i.

DEVOLTAinK. I19

Mais , ca comptant ainsi avec M. dç Voltaire, il ne restera pasunseulhonune pour tout le reste de Tempire, dont 1 etenduç est encore, dit-il, dix fois plus grande que toute la France. . Voilà une difficulté qui est un peu embarrassante pour un homme qui nous assure qu'il n'écrit que sur des documents authentiques ; et jamais il ne pourra la résoudre, à moins qu'on ne lui fasse ;parvenir des documents plus authentiques encore.

M. de Voltaire recommande sans 'cesse d'é-' erire l'histoire en philosophe ; on peut juger combien il est philosophe lui-même, et combien il est judicieux, instruit et véridique; par ce qu'il nous apprend sur la fondation de Kiow , capitale de l'Ukraine.

c< Kiow, autrefois Kisovie <, fut bâtie par f» les empereurs de Constantinople , qui en fin rent une colonie ; on y voit des inscriptions » grecques de douze cents années. »

La ville de Kiow eit à deux cent cinquante lieues au nord de Constantinople* Qu'on parcoiire rbistoii*e. des empereurs grecs, on ne trouvera pas un seul monument qui annonce que quelqu'un de ces empereurs ait envoyé une

> JPbia. de l'bi^Jt. p. 4m

ISO LES EllUBUllS

colonie à deux cent cinquante lieues au nord de cette résidence impériale ; et cela ne seroit guère croyable , ni même concevable , parce que Tempire ne s'est jamais étendu à plus d^ cent lieues au nord de cette capitale ^ vers les boucbes du Danube.

Les Grecs n'eurent jaoïaîs que très-peu d'établissements au-delà de l'emboucliure de ce fleuve ; encore ces établissements fui*ent-ils toujours très-peu assurés , parce qu'on ne trouvoit au-delà que des peuples vagabonds, toujours en armes, contre lesquels les Grecs avoient assez de peine à se défendre , et qui allèrent souvent porter le ravage jusqu'aux portes de Gonstantinople. Comment ce fameux écrivain ose-t-il dire que ce furent les empereurs grecs qui fondèrent la ville deKibw, et qu'ils en firent une colonie ?

S'il avoit eu recours aux monuments au- -then tiques , il eût appris que Kiovie ou Kiow ne fut bâtie que dans le neuvième siècle. Trois frères, qui étoient Russes de nation, et qui se nommoient Rii , Scezek et Korenv , firent «cette entreprise , et* y formèrent un état qui devint assez puissant. M. Lomonossou en fournit les preuves dans son histoire de Russie. '

Après toutes ces observations* que nous venons de faire sur la manière dont M. de Vdltaire écrit l'histoire , qu'on juge de l'historien. Il ne puise que dans des sources incer-

1>E YÔIiTAlIllE. i2f)

Uiaes , luspecte&et iafectes ; il semble n'écrire que pour faire^ abhorrer et détester la religion: isLos laquelle il est né ; il farcit ses écrits , d'anecdotes qui ne sont remarquables que pa r leur fausseté et lefur malignité ; il ne montre souvent qu'une méprisable ignorance, lorsqu'il prend le ton même le plus fier et le plus assuré ' : quel crédit mérite-t-il en qualité d'hia^ iorien ?

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