‹ Erreurs des médecins, ou système chrono-thermalChapitre 18 sur 74 · DE LA SAIGNÉE · texte numérisé non relu

DE LA SAIGNÉE

Tandis que chez une classe de docteurs , la médecine est réduite au simple art de purger, chez d’autres elle consiste dans une abstraction systématique de sang. Ils ont recours à toutes sortes de méthodes pour vider les veines du malade , depuis la vénesectiorij l’artériotomie et les ventouses , jusqu a l’application, plus vulgaire,, des sangsues. Dans les observations que je vais taire à ce sujet, au lieu de discuter la manière la

plus convenable de tirer du sang, j’exposerai les faits et les arguments les plus propres à convaincre de la possibilité parfaite de se dispenser de cette pratique.

— a L’inculpation de vouloir innover, disait Locke , est une prévention terrible parmi ceux qui jugent de la tête des hommes comme ils jugent de leurs perruques , c’est-à-dire par la mode. Ils ne permettent à aucune doctrine d’être juste qu’à celle qui est reçue. » Néanmoins, et je me sers des paroles de cet admirable écrivain : — « Une erreur n’est pas meilleure parce qu’elle est commune, ni la vérité pire pour avoir été négligée; et, si on la mettait aux voix dans le monde, je doute, d’après la manière dont les affaires sont arrangées aujourd’hui, que la vérité eût la majorité , du moins tant que l’autorité des hommes et non l’examen des choses servira de guide.» Dans le même esprit, Bjron demande :

« What from this barrai being do we reap?

Our senses narrow, and our reason frail,

Life short, and truth a gem that loves the deep,

And ail things weighed in cuslom’s falsest scale.

Opinion an omnipotence — Wliose veil Mandes the earth with ciarkness — until right And wrong are accidents — and men grow pale Lets their own judgments should become too bright,

And their free thougts be crimes, and earth hâve too much

light * î »

— Qu’est-ce que l’on recueille de cette existence stérile? Nos

L'opération de la saignée est tellement liée et associée, dans l’esprit de la plupart des hommes, avec la pratique de la médecine, qu’un médecin allemand , très distingué , présenta au roi de Pr usse, il y a quelque temps, une pétition ayant pour objet de rendre pénal l’emploi de la lancette. Eh bien ! on se moqua de lui d’un bout à l’autre de l’Europe, et ceci n’étonnera pas, si l’on considère que la multitude pense toujours que ce qui est est bien. Mais, avec un peu de réflexion, on verra qu’il a existé, dans l’histoire du monde, une période où la lancette était inconnue comme remède, et que plusieurs siècles se sont écoulés avant qu’on ait imaginé la perte du sang comme moyen de guérison. Cependant les nations croissaient et prospéraient. Les annales de Fart médical nous laissent dans une ignorance complète sur l’audacieux novateur auquel la pratique de la médecine doit la malédiction de la lancette. Nous savons seulement que son introduction n’a dû avoir lieu que dans l’enfance de la médecine ,

sens sont limités , notre raison est faible , notre vie courte ; la vérité est comme le gem qui se cache dans les profondeurs de l’océan ; toutes choses sont pesées dans la balance des usages, où 1 ''opinion est omnipotente, et dont le voile couvre la terre de ténèbres. Il n’est pas jusqu’à la logique ou le non-sens qui ne soient accidentels ; et les hommes se montrent pâles d’appréhension, de voir leurs propres jugements devenir sains, leurs libres pensées se changer en crime, et le globe obtenir trop de clarté.

— Mh —

lorsque les remèdes étaient peu nombreux et leur action à peu près inconnue. Ce fut l’invention d’un siècle sans lumières et probablement sanguinaire; mais son usage n’est pas plus favorable à nos temps, et il dépose, au contraire, contre les progrès tant prônés de la science médicale.

De quoi est composé le corps? n’est-ce pas de sang et de sang seul ? qui remplit l’excavation d’un ulcère ou d’un abcès? qui reproduit l’os d’une jambe ou d’une cuisse , lorsqu’il est tombé en pourriture dans toute sa longueur ? qui? mais, le Sang , sous l’influence électrique du cerveau et des nerfs. Comment l’animal meurt-il sous la main du boucher? par la perte du sang. Le sang n’est-il pas , dans le langage expressif de l’Ecriture : — « La vie de la chair? » Il est très remarquable que la valeur du sang, pour l’économie animale , soit si distinctement et emphatiquement reconnue dans le livre sacré, tandis qu’il n’est fait aucune allusion à la saignée dans la variété de cures mentionnées dans ce livre. Nous y voyons des baumes, des bains, des charmes, des purgations, des cataplasmes même ; mais des émissions sanguines, jamais! De nos jours, néanmoins, quel autre moyen est plus fréquemment recommandé? Les hommes qui versent le sang si largement , oseraient-ils contester son importance dans l’économie animale? Nieraient-ils qu’il forme la base des solides, et que lorsque le corps a été rendu débile

par une longue maladie, c’est par le sang seulement qu’il peut retrouver un volume et une apparence sanitaires? Est-ce que la nature n’a pas tout fait pour conserver aux animaux de toute espèce

« The éiectric biood with which thcir arteries run ? » Byp.on ’.

Elle nous a fourni des vaisseaux fort résiliants, qui glissent au toucher, et ne permettent jamais à leur contenu d’échapper, excepté là ou leur enveloppe est lésée par des accidents ou la maladie. Toujours errant dans de fausses théories, l’homme présomptueux a osé diviser ce que Dieu a uni comme partie de sa création, et ouvrir ce que l’éternel, dans sa sagesse, a fait entier. Voyez donc quel acte cela est? n’est-ce pas établir le blâme contre les œuvres delà nature? Néanmoins, n’estce pas la chose la plus commune, celle à laquelle on se prête avec le plus de facilité , sous l’influence de l’autorité, de l’usage? Si, d’après le chimiste Liebig , le sang est véritablement — « la somme de tous les organes qui sont formés » , comment peut-on le retirer d’un organe, sans priver tous les autres de la substance indispensable à l’état sanitaire? Cependant, si l’on pénètre, dans les hôpitaux en Angleterre, en Europe je pourrais dire, au milieu de la foule qui les encombre, on verra la lancette, les sangsues, les ventouses,

1 — Le sang électrique qui court dans les artères.

employés dans toutes les maladies des pauvres internes, et cela , sans raison et sans miséricorde. Quelles figures pâles de revenants ont ces habitants des hôpitaux! Que l’on écoute leurs soupirs, leurs gémissements , et que l’on remarque ces élèves et ces infirmières, avec les bandages et les bassins, qui sont là, prêts à puiser à cette source de la vie ! source où la pédanterie veut absolument trouver un moyen infaillible pour les douleurs ! Quand on a vu cela, peut-on s’abstenir de répéter, avec Bulwer : — « Lorsque la pauvreté est malade, les docteurs la déchirent! » Quelles sont les causes des maladies dans la classe du peuple? Dans la majorité des cas , c’est une mauvaise nourriture et un air impur, d’où il résulte que le sang se détériore. Pourquoi alors l’homme de science tire-t-il de celui-ci? est-ce pour faire place à une meilleure espèce? pas le moins du monde. Aiguillonné par deux mauvais génies, la congestion et ï inflammation , il épuise encore ses victimes par la faim et la séquestration. Les mots congestion et inflammation, qui jouent un grand rôle dans la médecine , sont à peu près comme bien d’autres qui, dans les affaires de ce monde, n’ont pas le sens commun.

« Religion, freedom, vengeance, what youwill,

A wodr’s enough to raise mankind to kill ,

Some party- phrase by cunning caught and spread,

Thaï guilt may reign, and volves and vvorms be fed d »

La lancette est la première ressource du chirurgien. Dès qu’il est appelé pour cause d’accident, la première chose à laquelle il songe,, c’est de quelle manière il peut ouvrir, le plus rapidement possible, les écluses du cœur, pour épancher au dehors les courants d’une existence déjà affaiblie. Si un homme tombe de son cheval ou d’un lieu élevé, tout de suite il est saigné. Est-il étourdi par un coup? la lancette est mise en réquisition. Si même il est évanoui de trop d’efforts ou d’épuisement, c’est encore un cas d’accès qui exige l’ouverture de la veine! On n’a pas oublié le sort de Malibran, l’inimitable Malibran! qui, par son divin génie, produisait tant de larmes et de sourire tour à tour! Elle jouait un de ces rôles où toute son ame était en action, et dans lequel son jeu captivait entièrement tous ceux qui l’écoutaient. Dans un de ces moments où toute sa puissance venait de faire effort, elle fut subitement saisie d’une faiblesse et tomba sur la scène. Un médecin se précipita auprès d’elle. On croirait peut-être que c’était pour lui administrer un cordial ? qu’on se détrompe : c’était pour la saigner. Saigner une femme épuisée! A partir de cette

1 — Religion, liberté, vengeance, tout ce que vous voudrez, un mot suffit pour engager l’espèce humaine à tuer; quelques phrases de factions ou de coteries connues par la ruse, sont répandues, afin que le crime puisse régner et que les vers soient nourris.

heure fatale, elle fut perdue. Mais Malibran n est pas la seule personne intellectuelle que des coups de lancette aient fait mourir prématurément : des millions d’autres ont subi le même sort. Byron et Scott, la gloire de notre siècle, qui, comme Arioste et Shakspeare, ont non-seulement excité l’enthousiasme des contemporains, mais dont le génie causera aussi l’admiration de la postérité , eux aussi sont tombés victimes de la lancette, eux aussi furent détruits par des mains qui, quoique amicales et bien intentionnées, ne leur en donnèrent pas moins la mort! N’est-ce pas le sujet de réflexions sérieuses! Mais nous allons laisser le souvenir de ces grands hommes, pour suivre le cours de notre examen, pour ramener nos regards sur d’autres événements.

L’affaire de Newport, dans le pays de Galle, est encore la nouvelle du jour. On ne peut pas en avoir oublié les plus petits détails; on a présent l’attaque de la ville par les chartistes et la noble défense du capitaine Gray et de son petit détachement du 45. e régiment. Dans le cours des investigations qui eurent lieu sur les prisonniers qui avaient été faits, l’un de ceux-ci, interrogé par le juge d’instruction , tomba en défaillance devant lui. Peut-on croire ce qu’on fit à cet homme? on le porta au dehors et il fut immédiatement saigné ! A son retour à l’audience, d’après ce que disent les journaux, il était tellement changé, qu’à peine

les auditeurs pouvaient le reconnaître. Ce qui est extraordinaire, c’est que les journaux qui ont signalé cette métamorphose dans le prisonnier, n’ont rien dit de la cause qui avait réduit cet homme à un pareil état. L’usage a d’ailleurs tellement pétrifié le sentiment public à l’égard de ce remède, le plus dangereux de tous, qu’on ne songe point à lui faire la guerre.

Un coroner avait fait une enquête sur une personne morte subitement. Voici ce que j’extrais à ce sujet du journal le Times , 20 décembre 1839, supprimant, pour de bonnes raisons, le nom du témoin. — « M.*** déclara qu’appelé auprès du défunt, il l’avait trouvé prêt à expirer. Il essaya de le saigner, et peu après il mourut. Ne pouvant pas se former une opinion sur la cause de la mort , d’après les symptômes apparents, il se livra alors, avec l’assistance du D.r Rigde , 37, Cavendish square, à l’autopsie du cadavre. Ils trouvèrent qu’une large cavité , attachée au gros vaisseau du cœur et contenant du sang, s’était rompue, ce qui semblait indiquer la cause cherchée. » Ainsi, tandis que l’homme se mourait d 'inanition par suite d’une perte de sang interne , le chirurgien, ignorant totalement, d’après son propre aveu, la nature des symptômes, avait décidé, délibérément , qu’il fallait ouvrir une veine. Gomment se fait-il donc que la lancette soit, en toute occasion, le premier recours de l’ignorance ?

Dans tous les cas à' étourdissements ou de syncopes, Femploi de cet instrument n’est qu’un mal additionnel; car il y a alors un affaiblissement positif de tout le corps, manifesté par une surface froide et un pouls faible ou imperceptible. Il y a des épuisements que la perte du sang, loin de soulager, convertit, trop souvent, en un état de prostration sans espoir. Il y a des malades, à la vérité, qui se remettent, quoique traités de cette manière; mais ce ne sont pas des cures , ce sont des échappatoires.

Combien y a-t-il de maladies qu’une perte de sang ne puisse pas produire? quoique les éruptions de la petite-vérole et les gonflements glandulaires de la peste n’en soient jamais le résultat, elle a donné lieu à des désordres plus fréquents et plus graves encore. Que pense-t-on de l’Asphyxie cholérique, ou Choléra asiatique? Les symptômes de cette maladie sont, identiquement, ceux que présente une personne qui, par une perte de sang, se glisse doucement dans l’autre monde. Le vomissement, les crampes , les soupirs, les longs efforts de respiration , la figure plombée que le peintre donne aux mourants dans les tableaux de batailles , sont les symptômes qui s’offrent également dans le choléra et la perte de sang. — « Parmi le grand nombre de maladies que cette perte peut produire, dit le D.r Darwin, se range le paroxisme de la Goutte. » John Hunter mentionne aussi ,

dans les conséquences de la saignée , le Tétanos et l’Hydropisie. Le D.r Travers ajoute la Cécité; Marshall Hall, la Manie ; Blundell, la Dyssenterie; et Broussais, la Fièvre et les Convulsions. — ■ « Lorsqu’un animal perd une quantité considérable de sang, dit John Hunter, le pouls du cœur augmente ainsi que sa violence. » Cependant, voilà les indications qui déterminent les professeurs à prescrire de tirer du sang ! Ils disent qu’il faut saigner dans toutes les inflammations , et celles-ci pourtant sont, le plus souvent, Y effet de la perte du sang. Magendie mentionne la Pneumonie , comme étant produite aussi par cette cause , ce qui confirme pleinement l’opinion de M. Hume sur ce point. Il ajoute qu’il a été témoin, entre autres effets , de ce que la plupart des gens appellent des phénomènes inflammatoires. — « Et remarquez , dit-il , ce fait extraordinaire , que l’inflammation peut avoir été produite par l’agent employé pour la combattre ! » Quel long rêve , quelle fausse sécurité a eus le genre humain ! il s’est bercé sur les genoux des mentors de la médecine, tandis que ceux-ci, comme les vampires imaginaires des poètes , tirant parti de l’obscurantisme et’ de la barbarie, n’ont trouvé rien de criminel à lui dérober, pendant son sommeil, le sang , premier principe de la vie !

Les longs frémissements de la Fièvre la plus grave, c’est-à-dire la Fièvre brûlante, le fatal

Tétanos, les Vomissements, les Crampes et l'Asphyxie du Choléra, les spasmes de l’Asthme et de l’Epilepsie, les douleurs Rhumatismales, les Palpitations tumultueuses du cœur, la Mélancolie la mieux déterminée, la Folie, la Dyssenterie , la Consomption , toute espèce de Paralysie, la Syncope qui se termine en mort , tous ces désordres peuvent être produits par la perte du sang. Est-ce que l’acide prussique et Parsème , dans leurs doses les plus concentrées , feraient plus ? Cependant , j’ai entendu des hommes s’opposer à l’usage de ces médicaments, dans leurs proportions les plus infimes , tandis qu’ils n’hésitaient nullement à ouvrir une veine et à lâcher la source de la vie , jusqu’à ce que le malade tombât, comme un bœuf dans un abattoir, avec l’apparence de la mort et presque mourant en effet. Est-ce que de tels praticiens connaissent la nature de cette puissance terrible qu’ils appellent sans crainte à leur aide? Sont-ils capables d’expliquer sa manière d’agir, même dans les cas où ils la supposent utile ?Tout ce qu’il m’a été possible de recueillir de leur opinion à ce sujet, a toujours été vague et sans aucune valeur; toutes leurs raisons, si on peut les qualifier ainsi , ont eu constamment pour base la crainte de l’inflammation ou de la congestion. D’après ce mode de discussion , l’ignorance peut croire qu’il n’y a pas d’autre remède que la lancette. Qu’on leur demande, en effet, pourquoi ils

tirent du sang dans la fièvre, dans la syncope, dans répuisement ou collapse? ils répondront que c’est pour soulager la congestion. Après un étourdissement ou une chute, saigne-t-on pour empêcher l’inflammation ? En m’en rapportant à mon expérience, comme je l’ai déjà dit, la saignée n’a jamais soulagé l’un, n’y empêché l’autre. Ne voiton pas l’inflammation d’une veine , après la saignée, inflammation causée par ce fait même? J’ai été témoin de plusieurs de ces inflammations qui se sont terminées fatalement. Ne remarque-t-on pas, fréquemment, que les blessures causées par la morsure des sangsues, deviennent enflammées après que ces animaux ont épuisé le sang de la partie sur laquelle on les avait appliqués? Gomment peut-on penser que cela soit arrivé? Simplement parce que, quelque parfaitement qu’on épuise le sang d’une partie, on ne saurait empêcher, par ce fait, que cette partie n’en soit encore pourvue. Je dirai même qu’on lui donne par-là une tendance à se remplir, en affaiblissant les conduits ou vaisseaux qui le contiennent. Des milliers d’individus se sont remis de toutes sortes de maladies, sans qu’on leur ait tiré une seule goutte de sang; tandis qu’un très grand nombre ont péri, quoique cette opération ait été renouvelée sur eux, de toutes les manières , par la gent scientifique. N’ai-je pas démontré que toute espèce d’agent médicamenteux ne possède qu’une sorte d’in-

fluence, celle de changer la température? Je défie les professeurs de me prouver que la lancette possède à cet égard la moindre supériorité, qu’elle ait aucune influence spéciale plus avantageuse que d’autres moyens moins contestables; et s’ils le pouvaient, je serai certainement le dernier à répudier son aide, dans la pratique de ma profession. Le seul avantage de la saignée, là où elle obtient quelque chose de favorable , se reporte uniquement à la température. L’égalité et la modération de la température, est le résultat où il lui faut toujours arriver, et jamais rien de plus. Dans le congestif et non les congestifs états delà fièvre, c’est-à-dire, le froid, la chaleur et la transpiration, la lancette a toujours eu ses avocats; mais la lancette, dans toutes ces circonstances , n’a changé que la température existante. Pourquoi alors, me dira-t-on, objectez-vous contre son usage? pour la meilleure des raisons : c’est que nous avons des remèdes sans nombre, possédant, chacun, une influence également rapide et une action pareillement curative, sans qu’ils soient, comme la saignée , accompagnés du désavantage inséparable de la déperdition d’une matière si essentielle à une organisation saine. Je ne nie pas son pouvoir comme remède, dans certains cas; mais je repousse son droit à une prééminence

dans celui-ci. Plus de douze mille maladies ont été soumises à mon traitement, dans ces dernières

années, et, pas une seule fois, je n’ai été dans l’obligation de recourir à la saignée. D’ailleurs , dans les circonstances mêmes qui lui sont favorables, son succès est bien loin d’être assuré ; et lorsque ce succès a lieu , il entraîne encore des conséquences que les autres moyens ne produisent pas. N’avons-nous pas vu que toute maladie a sa rémittence et son exacerbation? que la Manie, l’Asthme, l’Apoplexie et l’Inflammation, sont toutes des maladies rémittentes? On peut obtenir un soulagement éphémère de l’intensité de chacun de ces développements de la fièvre, par l’usage de 3a lancette ; mais à quoi sert-il pour éviter le retour du paroxisme? combien de fois ne trouve-t-on pas le malade qu’on a saigné le matin, offrant, avant la nuit, les mêmes symptômes avec aggravation ? On a recours une autre fois à la saignée ; mais le soulagement est transitoire comme auparavant. Il est vrai encore, qu’on a la faculté de répéter et répéter l’opération, jusqu’à ce qu’on ait tari le sang et la vie du malade. La saignée est quelquefois propre à amener un soulagement temporaire, je l’ai dit, mais son résultat général est toujours une dépression d’énergie vitale, avec une diminution de la force corporelle.

Le D.r Southwood Smith, médecin de l’hospice des Fiévreux , à Londres , a publié un ouvrage tout exprès , pour démontrer les avantages de la saignée dans la fièvre, et l’un des cas qu’il

mentionne explique d’une manière si curieuse sa position, que je le transcrirai de la Gazette médidicale , avec le commentaire superficiel du rédacteur de cet ouvrage périodique. — « Le cas du D.r Dill réclame notre attention la plus sérieuse et il mérite celle de nos lecteurs. Il offre un exemple des graves affections cérébrales, dans lesquelles le D.r S. affirme que la saignée doit être large et aussi prompte que copieuse. — «Je vis le malade, dit le 1)/ Smith, avant qu’il eût la moindre douleur dans la tête , ou même dans le dos , et lorsqu’il n’était que faible et froid. L’aspect de son visage , l’état de son pouls , qui était lent et laborieux , et la réponse qu’il fit à deux ou trois questions , me convainquirent qu’une attaque féroce et extraordinaire allait avoir lieu. » ( Pag . 398. ) « Quelle que puisse être l’opinion de nos lecteurs, quant à ces signes , comme indication d’attaque cérébrale et féroce , ils seront tous d’accord avec moi, que l’attaque féroce fut repoussée par un traitement qui ne l’était pas moins ; car immédiatement après qu’un émétique eut été administré , on pratiqua , au bras du malade , une saignée de l’étendue de vingt onces. Le sang n’était pas enflammé. Des douleurs graves et un mal de tête intense étant survenus pendant la nuit , on fit encore, vers le matin , une saignée de seize onces , cpii amena une grande diminution de souffrance, sans la dissiper entièrement. Dans l’après-

midi, on saigna de nouveau jusqu’à seize onces , ce qui fit cesser la douleur. Le sang de ces deux dernières saignées était enflammé [enflammé , selon les notions du docteur, mais que l’on remarque que, selon ses propres paroles , le premier sang tiré n était point enflammé. Or donc, si la lancette devait empêcher l’inflammation, comment se fait-il que ce sang se trouvait si enflammé après tant de saignées ? )

« Pendant la nuit, la souffrance se reproduisit, et le matin , quoique les yeux fussent ternes et commençassent à être en suffusion, que la face fût pâle (ce n’est pas étonnant ! ) et le pouls intermittent et très faible , douze sangsues furent appliquées aux tempes. Mais , attendu que cellesci ne pouvaient pas, seules, chasser le mal, on leur adjoignit des ventouses qui ôtèrent seize onces de sang. Une sorte de soulagement suivit cette opération; mais, le lendemain, la douleur se remontra et l’on tira autres seize onces de sang. Nouvelle rémission ; mais , le soir, malheureusement, l’attaque se déclara avec plus de violence que jamais. Toutefois, il était impossible de porter la saignée plus loin. Des symptômes typhoïdes commencèrent à se montrer; la matière de la langue devint brune, et les mains étaient tremblantes. Que fallait-il faire? La glace et les lotions évaporantes ne signifiaient rien. Heureusement pour le D.r Dill , 1’ affusion d’eau froide sur la tête

(the cold dasli) vint à la pensée et fut employée. Ce remède réussit, et le soulagement fut instantané et complet. Ainsi , qe cas, qui annonçait une affection cérébrale très grave , fut traité , par anticipation , au moyen de copieuses saignées, avant que le malade eût le moindre mal de tête > et pendant quil n était que faible et froid. Les souffrances augmentèrent de plus en plus , à mesure que les saignées furent opérées ; l’émission de quatrevingt-dix onces de sang rendit la douleur insupportable et le danger imminent; et, en définitive, le soulagement ne fut produit que par la décharge d’eau froide sur la tête. Ge cas„ nous pouvons le dire , est l’exemple le plus remarquable de Fétendue à laquelle la saignée peut être requise; mais nous offrons sincèrement nos congratulations au D.r Bill, de ce qu’il a échappé , non pas à une maladie dangereuse , mais bien à un dangereux remède. » ( Medical Gazette.)

11 serait difficile , en effet , d’offrir un exemple plus étonnant pour démontrer la complète inefficacité de la saignée, sous toutes ses formes , soit comme remède certain , soit comme préservatif de la fièvre. Néanmoins , telle est la force de la coutume , du préjugé et de l’éducation , que ce cas (et je ne doute pas qu’il n’y en ait des milliers de semblables) , loin d’ouvrir les yeux du médecin de l’hospice des Fiévreux de Londres, n’a servi qu’à le confirmer dans son erreur. Il a son

niethodus medendij, il le poursuit, et malgré l’insuffisance de son remède si vanté, il donne le détail de ce fait , comme un échantillon parfait de la pratique la plus parfaite. Qu’on remarque, cependant, le résultat de cette pratique : sans l’emploi de l’eau froide, le malade eût succombé. Pour moi, au surplus, c’est encore une question à résoudre de savoir s’il s’est jamais remis après un traitement de cette nature , attendu qu’il est mort quelques mois après. Il aurait été très heureux pour le genre humain qu’on n’eût jamais entendu parler d’une école pathologique, et le D.r Dill aurait pu sur-tout s’en féliciter, puisque c’est à cette école et à son erreur de prendre le fait pour la cause , que l’on doit attribuer la pratique odieuse de la saignée.

Lord Byron appelait la médecine, l’art destructeur de guérir, et cette opinion a été pleinement démontrée sur sa propre personne, comme je vais le prouver par le détail de sa dernière indisposition. — « De tous ses préjugés, dit Moore, il déclarait que le plus fort était contre la saignée. Sa mère avait obtenu de lui la promesse de ne jamais consentir à être saigné ; et quels que fussent les instances et les arguments de ses docteurs, il répondait toujours que son préjugé l’emportait sur sa raison. Le D.r Pugde, disait-il encore, n’at-il pas déclaré, dans ses essais, que la lance avait moins souvent donné la mort que la iancette? —

Et lorsque M. Miilingen lui fit observer, à ce sujet, que ses objections se reportaient au traitement des maladies nerveuses, et non pas à celles qui sont inflammatoires, il répliqua d’un ton colère : — Eh! qui est nerveux, si je ne le suis pas? Les autres paroles de Pieid ne prouvent-elles pas d’ailleurs combien j’ai raison, lorsqu’il dit — que tirer du sang d’un malade nerveux, c’est comme si on relâchait les cordes cl’un instrument de musique, dont le ton serait déjà baissé faute d’une tension suffisante? — Puis, continuant : — Vous savez combien, avant cette maladie, j’étais faible et irritable? me saigner ne ferait qu’augmenter cet état et me faire périr. Faites de moi tout ce que vous voudrez, excepté cela. Je ne veux pas être saigné. Pendant ma vie, j’ai eu beaucoup de fièvres inflammatoires, et à un âge où j’étais plus robuste et pléthorique ; néanmoins je m’en suis tiré sans saignée. Cette fois-ci, également, j’en courrai la chance. — Après beaucoup de raisonnements et de prières réitérées , M. Miilingen obtint pourtant de lui la promesse que, si la fièvre augmentait la nuit suivante , il permettrait au D.r Bruno de le saigner. Le lendemain matin , M. Miilingen apprit de lui qu’ayant passé, comme il l’avait prévu , une meilleure nuit, il n’avait pas regardé comme utile de demander au D.rBruno de lui tirer du sang. C’est justice de citer ici les propres paroles de M. Miilingen : — Je crus de mon devoir

de mettre de côté tout égard pour les préjugés du malade, et de lui déclarer solennellement combien j’étais désespéré d’avoir ainsi compromis son existence, en montrant si peu de résolution. J’ajoutai que son refus obstiné avait déjà causé la perte d’un temps précieux, qu’il nous restait peu d’heures d’espérance, et que s’il ne se soumettait pas à être saigné immédiatement, je ne répondrais plus de sa vie ; qu’il se pouvait qu’il se souciât peu de cette vie; mais querien aussi ne l’assurait que, s’il ne changeait pas de résolution , sa maladie ne devînt telle, que sans périr, il fût privé pour toujours de la raison. J’avais touché la corde sensible et, moitié ennuyé de nos importunités, moitié persuadé, il avança son bras, en nous jetant un regard aussi fier que contrarié ; puis il nous dit d’un ton de colère : — Yoilà — je vois devant

moi un tas de f bouchers. — Prenez autant de

sang que vous voudrez, afin que cela finisse. — Nous profitâmes du moment et nous tirâmes une vingtaine d’onces. Le sang, en se coagulant, présentait une surface boursouflée. Malheureusement, l’amélioration que nous obtînmes ne répondit pas aux espérances que nous avions conçues, et , pendant la nuit , la fièvre devint plus forte qu auparavant. L’insomnie et l’agitation augmentèrent, et le malade parla plusieurs fois d’une manière incohérente. » Assurément ceci aurait dû suffire pour convaincre le plus obstiné des

écoles, de l'inopportunité d’unetelle mesure ; mais, loin de là, — « le jour suivant, le 17, la saignée fut deux fois répétée, et l’on jugea convenable d’appliquer des vésicatoires à la plante des pieds! » M. Moore avait bien raison de s’écrier : — « Il est pénible de s’appuyer sur ces détails ! » Pour ce que je me propose, il est suffisant de dire que, quoique les symptômes de rhumatisme eussent été complètement dissipés , ce fut aux dépens de la vie du malade. Sa mort eut lieu le 19 avril, c’est-à-dire trois jours après la première saignée. (Moore’ s life ofByron),

Maintenant, je demanderai quelle eût été la terminaison de cette maladie, si l’on eût employé l’émétique à la place de la lancette , et la rémittence prolongée par la quinine, l’opium et l’arsenic ? Non-seulement il est possible, mais probable, qu’un résultat satisfaisant aurait été obtenu sans autre traitement. Lord Byron , en parlant d’une fièvre antécédente , disait : - — « Après une semaine d’un demi-délire , avec la peau brûlante , la soif, une grande chaleur à la tête , d’horribles pulsations et l’insomnie, ma santé se rétablit par la seule vertu de l’eau d’orge, et mon refus de voir un médecin. » Des faits comme ceux-là sont des preuves bien péremptoires.

J’ai préféré mentionner ces deux exemples de ce que je regarde sérieusement comme une mauvaise pratique , que de rapporter un grand nom-

bre de cas qui appartiennent à mon observation personnelle. Le gentleman, nommé le premier, est bien connu de la Faculté de médecine , et la dernière scène de notre poète attirera la méditation de tous ceux auxquels son génie est cher.

Dans la généralité des maladies , il importe très peu quelle a été la cause primitive. L’effet, dans toutes les circonstances , comprend un changement de température et une interruption plus ou moins grande de deux actes principaux de la vie : la Digestion et la Respiration ; en d’autres termes, il met obstacle à la sanguification , ou reproduction de ce fluide qui , dans toutes les opérations de la vie , remplace constamment ce que nous perdons. Gela étant , dans la nature des choses , un des premiers symptômes des maladies, il faut se mettre en garde contre la manière dont on fait usage d’un remède, lequel , s’il ne réussit pas à rétablir une température sanitaire > hâte , inévitablement,, la fatale catastrophe, ou produit ces fièvres lentes et chroniques qui apparaissent , sous les noms de Dyspepsie , d’Hypochondrie , d’IIystérie , de Manie , etc. Les moyens les mieux connus manquent souvent d’améliorer, encore moins ils guérissent. En admettant donc , franchement, que la lancette est susceptible de procurer un soulagement temporaire à une plénitude locale du sang et à quelques symptômes qui l’accompagnent, je la repousse, en général, d’après ce

principe simple et rationnel, qu'elle ne peut empêcher le retour de cette plénitude. De plus , îl n'est pas nécessaire qu'un revenant sorte du tombeau pour nous dire que l’influence de cet instrument sur la constitution générale, est préjudiciable dans les cas analogues. Que ce soit l’inflammation d’un organe interne important , tel que le cerveau , le foie et le cœur, ou bien d’une partie externe , comme le genou ou la cheville , on ne parviendra jamais à procurer, au moyen de la lancette , qu’un soulagement éphémère et trompeur, aux dépens des pouvoirs de la constitution. L’homme de la routine , qui n’a pas lu mes précédents écrits sur la Fièvre et autres désordres , demandera ce que je ferais sans la lancette, dans une apoplexie, avec un malade réfractaire aux doctrines reçues , et qui ne voudrait pas être saigné ? Si le malade ne peut pas exercer sa volonté, et que les préjugés de ses amis soient favorables à la saignée , les pédants de la profession ne trouveraient certainement aucune opportunité à lui ouvrir les yeux. Mais les miens ne sauraient rester fermés, après avoir observé Y inefficacité totale du traitement sanguinaire , ou , si l’on veut , après avoir vu le nombre de morts qui en sont la conséquence. N’est-ce pas une raison suffisante pour changer cette pratique? N’ayant à combattre aucuns préjugés dans mon hôpital militaire, et remarquant l’état bouffi et échauffé des

malades, je me déterminai à essayer des Douches d’eau froide. Le succès dépassa toutes mes espérances. Le premier malade fut placé de manière que l’eau froide pût être versée sur sa tête d’une grande élévation. Après quelques ablutions, il se redressa sur ses jambes, regarda autour de lui et s’en alla à pied jusqu’à l’hôpital, où un purgatif compléta la cure. Pendant que j’étais chirurgien dans l’armée, j’eus un vaste champ pour mes expériences , et très rarement , depuis lors , j’ai perdu un malade frappé d’apoplexie.

Du moment où je pratiquai ma profession dans la société , je m’attachai à compléter mes expériences militaires. Avec un purgatif et des douches d’eau froide, je combinai la quinine ou l’arsenic; et augmentant ou diminuant ^ selon l’occasion, l’acide hydrocyanique ^ je me dispensai de l’emploi d’un purgatif. Je n’ai pas perdu un seul malade , sur un grand nombre ainsi traités. J’ai prouvé, par le cas présenté par le D.r Graves, que la quinine peut préserver de l’apoplexie. La valeur de Y arsenic , dans la^même maladie , est aussi bien reconnue par les membres de la profession. Mais qu’ils soient au courant du véritable principe et de son mode d’action, c’est tout autre chose. Le D.r A. T. Thomson le recommande dans l’apoplexie , « après les

ventouses et les pur gâtions * lorsque la force diminue et que le teint est pâle.» C’est-à-dire qu’on doit

d’abord écraser la structure par la déplétion et affaiblir encore davantage les vaisseaux déjà faibles du cerveau, avant de prendre la seule mesure utile pour donner à leur tissu le degré de force et de stabilité nécessaire à leur sanitaire pouvoir de contenir ! Sur quel principe repose la prescription de l’arsenic, lorsqu’on est menacé d’apoplexie? Sur le même, assurément, qui nous conduirait à l’ordonner durant la rémission d’une fièvre : celui de prolonger la période d’immunité , ou d’éviter le paroxisme. Long-temps après que le quinquina eut été mis en pratique dans le traitement de la fièvre , les médecins continuèrent encore d’attaquer cette maladie par la déplétion, jusqu’à ce que le teint devînt pâle. En font-ils autant actuellement? Non; ils sont devenus plus sages. Pourquoi donc saignent-ils chaque jour le malade menacé de l’apoplexie? Dans le cas cité par le D.r Graves, il y eut déplétion , déplétion répétée; cependant , elle n’empêcha pas le retour de l’accès apoplectique, tandis que la quinine réussit instantanément. Sir Walter Scott eut une série d’attaques d’apoplexie. Qu’obtint le système de saignée et d’affaiblissement dans ce cas ?Le malade eut peut-être un soulagement temporaire ; mais il n’en demeura pas moins dans un état de prostration irrémédiable. Son biographe, M. Lockhart, nous dit combien la saignée l’avait affaibli , et il ne pouvait en être autrement. J’ai prouvé, jusqu’à

la démonstration mathématique , que tout ce qui peut rendre le corps débile , doit augmenter la faiblesse originelle des vaisseaux sanguins , ce qui constitue la tendance à l’apoplexie. Si on avait eu recours aux douches d’eau froide, pendant l’accès; si on avait employé la quinine, l’arsenic ou l’acide hydrocyanique dans les intervalles de paroxismes, qui sait si l’auteur de Waverley ne serait pas encore en vie, pour charmer le monde par les merveilleuses productions de sa plume!

Me dira-t-on qu’il y a des cas d’apoplexie , où la face est pâle et la température froide? Je répondrai que ce n’est pas alors une apoplexie, mais une syncope car les douches d’eau froide ou un cordial peuvent faire revenir la personne évanouie, tandis que la lancette, maintes fois, a prolongé l’évanouissement d’une manière fatale. Si le praticien m’objecte qu’aucune douche d’eau froide ne peut guérir une apoplexie, là où il y a un vaisseau rompu avec épanchement de sang sur le cerveau , je lui répliquerai que , dans un tel cas, on pourrait tirer tout le sang du corps d’un individu, sans aucun résultat satisfaisant. Lorsqu’il y a , par exemple, effusion de san % extérieurement , par suite d’une contusion , serait-il possible , par la répétition de la saignée , défaire rentrer dans le vaisseau, le sang qui en était échappé? Non certainement, pas plus dans le cerveau que dans toute autre partie. Pourquoi donc y avoir recours dans ce cas?

Si on me dit que c’est pour arrêter l’émission du sang ? je contesterai qu’elle en ait le pouvoir. Mais on ne saurait douter que le froid ne le possède. Assurément , si la simple application d’une clef froide sur le dos , arrête fréquemment le saignement du nez, on concevra très bien comment un grand choc d’eau froide peut obtenir le même résultat sur un épanchement au cerveau ! Lorsqu’au contraire il n’y a pas de rupture vasculaire, mais que l’on soupçonne simplement une tendance, les douches d’eau froide n’amènent pas seulement la contraction , mais elles donnent encore de la force aux vaisseaux et les empêchent de céder. Je fais au surplus appel de ces théories et de ces hypothèses, aux faits démonstratifs et incontestables.

Je recommande aux anciens membres de la faculté, de réfléchir sérieusement sur le mal qu’ils feraient en définitive à leurs intérêts, s’ils opposaient les préjugés et les folies des écoles à la vérité qui ressort des faits les plus évidents. Tant que les collèges et les écoles purent en imposer sur la matière des maladies, il fallait se soumettre au traitement qu’ils prescrivaient, quelque atroce qu’il fût. Mais aujourd’hui que l’on peut se convaincre que toute sorte de désordre, y compris l’inflammation, peut être vaincu, non-seulement par des moyens externes, mais encore par des agents internes, on y regarderait sans doute à deux

lois, avant de se soumettre, jusqu’à ce que mort s’ensuive, à la lancette d’un chirurgien ou d’un médecin. On doit espérer que le monde ne se laissera plus duper par des hommes qui persévèrent dans certaines opinions, non pas précisément parce qu’ils les ont long-temps soutenues, mais parce que ces opinions les soutiennent. Ce sont des hommes qui, suivant le dire de Bacon, disputeraient avec vous pour établir que deux et deux ne font pas quatre ^ si, en admettant le fait, leurs intérêts pouvaient en souffrir.

Existe-t-il un médecin qui serait assez audacieux pour me dire que l’inflammation d’un organe du corps est en dehors de l’influence des remèdes internes? Pourquoi, je le demanderai, ordonne-t-on le mercure pour l’inflammation du foie et des entrailles? Pourquoi prescrit-on le colchique, pour cette inflammation des joints qu’on appelle goutte et rhumatisme? Ce remède, dans beaucoup de cas, ne diminue-t-il pas la température, la douleur et le volume morbifique de cette inflammation, aussi sûrement que l’application des sangsues ou de la lancette? Si donc, pour de telles inflammations, on a des moyens qui exercent une influence interne , pourquoi n’aurait*on pas aussi des médicaments efficaces pour les affections des poumons? N’ai-je pas démontré la puissance de l’acide prussique dans de tels cas? On m’objectera peut-être le danger d’un remède pa-

reil appliqué par des mains inhabiles. Mais, dans les mains des ignorants, toute espèce de remède est dangereux. Quel mal le mercure n’a-t-il pas fait? Les purgatifs sont-ils inoffensifs? et la lancette ! combien de victimes ne sont-elles pas tombées sous ses coups! Avec l’acide prussique, convenablement combiné, j’ai sauvé un enfant à la mamelle, menacé de suffocation par le Croup; j’ai pu, avec lui et dans un court espace de temps, soulager ce qu’on appelle l’inflammation des poumons, lorsque la douleur et la difficulté de respirer semblaient annoncer les approches de la mort. Il est vrai que, comme tout autre remède , celui-là peut aussi faillir; mais il est d’autres moyens pour les mêmes cas. Avec des émétiques et la quinine, je me suis rarement trouvé au dépourvu; et avec le mercure et la térébenthine, j’ai guéri la Pneumonie.

Mais une inflammation du cœur pourrait-elle céder à autre chose qu’à la saignée? Sans la moindre hésitation, je répondrai oui , et elle cédera même avec infiniment plus de certitude. Avec des émétiques, l’acide prussique, le colchique et l’argent, j’ai vaincu ce qu’on appelle, théoriquement, l’inflammation du cœur, laquelle n’eût pas été guérie avec l’émission de la moitié du sang que contenait le corps du malade. C’est ainsi qu’a fait le D.r Fosbroke, médecin du dispensaire Ross, qui a eu le bonheur d’être associé aux travaux de

Jenner, et qui a eu une grande part dans le succès et la fortune de cet homme illustre h Dans quelques numéros de la Lancette, le D.rFosbroke a donné connaissance de plusieurs cas de maladies du cœur, qu’il a traités avec succès, sans recourir à la saignée ; et, avec une rare loyauté , il avoue qu’un écrit de moi sur le cœur et la circulation, a eu une grande influence sur sa détermination de ne point faire usage de la lancette dans le traitement de ces affections.

Ce n’est pas aisément que l’esprit humain se détourne des erreurs dont l’a imbu l’éducation , et bien des hommes , quoique blanchis par les années et l’expérience, ne se donnent jamais la peine d’examiner au fond certaines coutumes qui, heureusement pour eux , se trouvent enveloppées dans les préjugés de leur temps. Quant à moi, ce n’est aussi que pas à pas, très doucement, que je me suis décidé à abandonner la saignée dans le traitement des maladies. J’ai substitué à cette dangereuse méthode, les remèdes variés que j’ai déjà eu l’occasion de mentionner, et, dans un autre chapitre , j’examinerai plus amplement leur mode d’action. Que quelques-uns soient dangereux en de certaines mains, je l’ai admis plus haut. J’ajouterai même que plusieurs d’entre eux, tels que le mercure et les purgatifs, ont, par l’abus

• Voir la biographie de Jenner, par Baron.

qu’on en a fait, envoyé plus de monde au tombeau, qu’ils n’en ont sauvé. C’est un fait dont tout praticien sincère doit convenir ; mais il faut dire aussi que cela n’a jamais été la faute des remèdes, mais bien des hommes qui les ont administrés sans comprendre parfaitement le principe de leur action. Pour me servir du langage de Johnson, ces hommes — « ont mis des corps dont ils savaient peu de chose , dans des corps dont ils ne savaient rien ! »

Je n’ai pas toujours eu cette horreur de la saignée. Autrefois, je me suis servi de la lancette dans plusieurs cas , où , selon mes connaissances actuelles, j’eusse obtenu de meilleures cures sans elle; mais ce fut durant mon noviciat, lorsque j’agissais sous l’influence d’autrui, et sans des données assez exactes pour que je pusse penser par moi-même. Dans les hôpitaux militaires , soit dans les colonies, soit chez nous, j’ai eu l’occasion d’étudier beaucoup de maladies , et jai vu de superbes soldats saignés jusqu’à la syncope pour soulager un symptôme. Et qu’est-ce que ia syncope? c’est une perte de toute perception organique, un état qui ressemble à la mort et qui n’en diffère que par la possibilité d’un rappel à la vie. Qu’on le prolonge d’une manière permanente, c 'est la mort! Les symptômes primitifs étaient nécessairement domptés par les mesures employées ; mais comme mon séjour à l’hôpital m’avait rendu fa-

milière la physionomie du soldat, je remarquais constamment que cette figure pâle revenait rarement à l’apparence de la santé , que les malades étaient victimes , pour la plupart , de la consomption , de la dyssenterie et de l’hydropisie; que leur constitution , enfin , se trouvait anéantie par le premier remède de déplétion auquel on les avait assujettis.

De pareils cas, trop nombreux pour échapper à mon observation , me firent naturellement me demander s’il était possible que la pratique fût bonne ? G’était assurément la méthode générale, l’usage de tous; tous pouvaient-ils se tromper? Mais la réflexion , l’étude des choses m’a enseigné que les hommes agissent rarement par eux-mêmes , qu’ils prennent, pour le plus grand nombre , leur ton et leur manière de faire d’un maître quelconque.

By éducation, most hâve been misled ,

So they Believe, because they were sobred *.

Quant à moi, j’ai eu la résolution de penser par moi-même, et d’agir d’après mes convictions. Une longue expérience m’a démontré que toute espèce de maladie peut être traitée avec succès sans recourir à la saignée ; et que lors même que celle-ci produit un soulagement temporaire , elle

1 Plusieurs ont été mal dirigés par l’éducation : Ils croient ce qu’on les a élevés à croire.

n’en est pas moins , sans exception , nuisible à la santé générale du malade. Anglais ! vous avez traversé les mers , vous avez bravé les climats les plus dangereux pour détruire le trafic du sang! Eh bien ! êtes-vous sûrs que chez vous il n’y ait pas encore un semblable trafic, un trafic comme celui de la Guinée?

En alliance avec la saignée, dans le traitement de l’inflammation, on recommande, communément, l’abstinence ou la diète.

Page 1