‹ Erreurs des médecins, ou système chrono-thermalChapitre 19 sur 74 · DE L’ABSTINENCE OU STARVATION · texte numérisé non relu

DE L’ABSTINENCE OU STARVATION

Prenez garde de porter ce régime trop loin ! — - « Car, dit Shakspeare, — l’abstinence engendre aussi des maladies , » et la nature répète aussi la même chose à la barbe de tous les médecins du monde. L’abstinence peut en effet produire toutes les affections que comprend le domaine de la médecine. C’est une autre preuve de Funité de l’action morbide , quelle qu’en soit la cause. On se rappelle, peut-être, ce que j’ai dit des prisonniers du Pénitencier; mais je rapporterai ici, de rechef, les propres paroles du D.r Lathane : — « une tête de bœuf, pesant quatre kilogrammes, était convertie en bouillon pour cent personnes, ce qui faisait trente-neuf grammes pour chacune d’elles. Après avoir vécu de cette nourriture pendant quelque temps, elles perdirent

leurs couleurs, leur embonpoint et leurs forces, et ne purent faire le même ouvrage qu’auparavant. À cette débilité constitutionnelle , succédèrent plusieurs maladies, telles que le Scorbut, la Dyssenterie, la Diarrhée, la Fièvre lente, et, en dernier lieu, les affections du Cerveau et du système nerveux. Il résultait donc, de cet état, des maux de tête, des vertiges, le délire, des convulsions, Fapoplexie et même la folie. Lorsqu’on essayait la saignée (pourquoi essayait-on?) les malades s’évanouissaient par la perte seulement de cinq, de quatre onces de sang, et même moins. Un examen autopsique fit trouver une augmentation vasculaire du cerveau , et quelquefois un fluide entre les membranes et les ventricules. » N’est-ce pas une confirmation de ce que j’ai dit précédemment, qu’une tendance au développement d’une hémorrhagie ne dépend pas autant d’une surabondance de sang , que de la faiblesse des membranes des vaisseaux qui le contiennent? Ici, la diète sévère, on le voit, a déterminé cette maladie dans le cerveau.

La nourriture des animaux les soutient en raison de ses éléments à' assimilation avec la matière des organes variés et des tissus qui composent leur structure. Lorsqu’une simple sécrétion continue à sortir du corps, que les rognons ou les entrailles ne poursuivent leur office qu Imparfaitement , il est manifeste qu’un accroissement diététique doit,

tôt ou tard, épuiser tellement les atomes élémentaires de l’animal, qu’elle les laissera dans un état incompatible avec la vie. Gomment alors, qu’on me permette de le demander, peut-on chercher à faire coïncider une organisation saine avec la pratique d’une diète rigoureuse? Comment aussi peut-on espérer trouver, même l’apparence de la santé, lorsque, par l’emploi d’un moyen barbare, la saignée , on enlève aux organes une portion de la somme vitale qui leur est nécessaire? La quantité de nourriture que prennent les animaux, augmente ou diminue selon qu’elle contient plus ou moins de cette substance que les chimistes nomment Azote ou Nitrogène. On sait qu’elle est plus abondante dans la viande; mais tous les légumes en contiennent plus ou moins. Le riz en est moins pourvu que tout autre grain, et c’est pourquoi les Orientaux peuvent en manger une si grande quantité. On est surpris , en effet, lorsqu’on voit les Indiens , par exemple, à l’heure des repas , assis les jambes croisées sur des nattes, et ayant devant eux de grands bassins de riz, avaler sans relâche d’énormes poignées de ce mets, en renversant leur tête en arrière. On se demande comment leur estomac peut contenir tout ce qui est introduit par leur bouche.

L’examen le plus superficiel de nos dents, peut, en dehors de toute autre considération, convaincre l’observateur qui possède le moindre sens

commun, que l'homme n'a pas été destiné à se nourrir exclusivement de végétaux. Il est vrai qu’il peut, durant un certain temps , prolonger son existence avec du pain et de l'eau seulement ; mais qu’il ait, avec cette nourriture, la faculté de se maintenir en bonne santé, c’est aussi impossible que de faire subsister le lion et la panthère avec le régime végétal de l'éléphant. L’organisation dentale de la race humaine participe de la nature des dents des animaux herbivores et de celle des carnassiers. Sa nourriture doit donc être, nécessairement, un mélange des aliments de ces deux ordres ; et c’est avec ce mélange qu’elle existe le plus long-temps possible, ainsi que nous le confirme l’expérience des siècles. La personne forcée, au contraire, à se soumettre à la diète exclusive, est toujours dans un état misérable. Yoici comment Walter-Scott parle de la diète végétale qui lui avait été infligée : — « Tant qu’il me fallut la subir, dit-il, j’étais atteint d’une agitation nerveuse que je n’avais jamais ressentie auparavant, que je n’ai point éprouvée depuis. J’avais une disposition à tressaillir au plus petit bruit. Il existait chez moi et contre mes habitudes normales, une indécision complète dans mes actes et mes sensations. Les plus petites contrariétés me causaient une irritabilité extrême ; et l’appréhension constante de malheurs imaginaires , était aussi la conséquence de ce régime végétal, » N’est-ce pas

une leçon pour les médecins qui condamnent leurs malades à ce genre de diète? En effet, comment un système diététique qui affaiblit la structure entière de l’homme , aurait-il la faculté de rétablir les forces des parties du corps qui se trouvent affectées, de celles dont les attractions atomiques sont tellement défaillantes que le moindre souffle les compromet? N’est-il pas évident que ce système aggravera l’état de l’homme prédisposé à la consomption , et ainsi de suite dans toutes les maladie^ héréditaires? Que l’abstinence soit convenable au commencement de la plupart des affections aigues 3 personne ne le conteste , et le fait est d’ailleurs démontré par l’éloignement du malade à prendre ses repas accoutumés ; car son estomac est alors inapte à digérer les aliments, comme ses membres sont incapables de locomotion. L’un et l’autre demandent le repos. Mais affamer un malade qui est en état de manger, est une insigne folie. Aucun animal ne pourrait se conserver en santé , s’il était nourri exclusivement d’une seule chose. Le chien à qui l’on n’a fait manger que du sucre, a rarement survécu à la sixième semaine. Le cheval, s’il ne mangeait que des pommes de terre, déchoirait de jour en jour, quand bien même on lui en donnerait autant qu’il en pourrait dévorer, et il mourrait lentement de faim. Combien de personnes, même dans les hautes classes , sont condamnées à vivre ainsi !

L’apothicaire n’a qu’à soufflerie mot inflammation ^ et le malade se soumet à la diète la plus étonnante. La diète végétale est si peu apte à opérer la guérison d’une maladie , comme beaucoup de médecins niais le déclarent, que, à l’exception de la petite-vérole et de quelques autres affections contagieuses, je ne connais pas de maux que la diète n’ait produits. La seule chose incontestable qui en résulte, c’est de confiner le malade dans sa chambre, et de tenir constamment la voiture du docteur à la porte de la maison. C’est aussi la pratique la plus profitable pour l’apothicaire. Je parierais ma tête que le premier médecin qui a mis la diète en vogue, a fait sa fortune; qu’il n’y a pas un vendeur de drogues et une garde-malade dans le royaume, qui ne chantent encore ses louanges; pas un chimiste ou un apothicaire, depuis Gretna- Green, jusqu’à l’autre extrémité de l’Angleterre, qui ne vante les miracles que cette méthode a réalisés! Comment veut-on, après cela, que l’homme qui entend bourdonner, chaque jour, la même chose à ses oreilles , puisse douter de ce que chaque Grec proclame de la grandeur de la Diane des Éphésiens?

Lorsque mes malades me demandent quelle diète il faut observer, j’ai la même réponse pour tous : — « Prenez ^ leur dis-je , ce que vous aimez le mieux > si cela ne vous fait pas de mal. » La propre expérience du malade, de ce qui convient ou ne

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convient pas à sa constitution particulière, est une autorité au-dessus de toutes nos théories. Eh! bon Dieu ! dans beaucoup de maladies chroniques, le régime qu'un individu suivrait aujourd’hui, serait repoussé par lui, le lendemain, avec

dégoût : pourrait-on alors, avec bon sens, lui prescrire une nourriture qui le contrarierait? Je ne le pense pas.

Le seul conseil qu’un médecin doit toujours donner à ses malades, en ce qui touche un régime, c’est d’observer la modération ^ modération dans l’usage des choses qui leur plaisent Je mieux. On peut leur prescrire de prendre leur nourriture en très petite quantité à la fois, à de courts intervalles, deux ou trois heures, par exemple, et les engager à bien la mastiquer avant de l’avaler, afin d’éviter à un faible estomac le double travail de la mastication et de la digestion, opérations qui, même en pleine santé, sont entièrement distinctes. S’ils n’étaient convenablement broyés et mélangés avec la salive e, les aliments deviendraient sans cesse une source d’incommodités pour les personnes sur-tout que la moindre bagatelle dérange. Je me souviens d’avoir lu une anecdote du docteur Abernethy, qui trouve naturellement sa place ici. — Un Américain, qu’on avait introduit un matin dans son cabinet de consultation , se mit à vider le contenu de sa bouche sur le parquet. Notre médecin, tenant ses mains dans ses poches, selon

son habitude, regardait cet homme avec surprise. Celui-ci, s’expliquant enfin, demanda au docteur ce qu’il devait faire pour sa dyspepsie. — Payezmoi d’abord mes honoraires, et je vous le dirai, répondit Abernethy. — L’Américain paya à l’instant. — Il faut, lui dit alors gravement le docteur, garder avec soin votre salive pour mastiquer votre nourriture, au lieu de la répandre sur mon tapis, qui n’en a nul besoin. » Or, je déclare, sur ma parole, que le docteur ne pouvait donner un meilleur conseil.

Je terminerai ce chapitre par la lecture de plusieurs des communications que j’ai reçues de médecins distingués , depuis la première publicité donnée à mes doctrines en 1836. Le D.rFosbroke, de Ross, commença sa carrière médicale dans une association avec l’immortel Jenner ; il vécut dans sa maison, et concourut matériellement à propager la grande doctrine de la vaccination. On appréciera assurément le témoignage d’un gentleman aussi éminent dans l’histoire de la médecine. Yoici quelques passages d’une 'lettre qu’il m’écrivit au mois de janvier 18/|0 :

— « C’est en avril 1835 que notre connaissance et nos rapports commencèrent. Votre manifeste contre la saignée, et la déclaration que vous fîtes que, dans une clientelle qui comprenait annuellement plusieurs milliers de malades, vous n’usiez ni de la lancette, ni des sangsues, me causèrent

une grande surprise, et il m’en resta une vive impression, quoique d’abord vos idées fussent reçues par moi avec une sorte de répugnance. » Que l’impression favorable ait été fortifiée par le temps, on le verra par l’extrait qui suit : « Rien n’est plus frappant que l’immense disproportion qui existe dans les personnes que j’ai saignées dans la ville de Ross, en 1834 et 1835 (c’est dans cette dernière année que j’ai connu votre doctrine), et les trois années suivantes, 1836, 37 et 38. Dans les deux premières, je saignai un malade sur sept ; dans la quatrième , un sur vingt-huit seulement ; et, dans la cinquième, je renonçai toul-à-fait à la lancette. Cette année 1839 est maintenant finie, et, pendant son cours, je n’ai pas tiré une seule goutte de sang!

« Votre crime, aux yeux de beaucoup de gens, est d’avoir devancé le siècle dans lequel vous vivez. Mais n’auriez-vous fait autre chose que de placer une bride dans la bouche des amateurs de la saignée, que vous n’en mériteriez pas moins la gratitude éternelle de vos semblables , au lieu de la calomnie et de l’oppression de ces imbécilles à deux pattes, de ces vandales qui persécutent leurs plus grands bienfaiteurs. Mais comment pourriezvous vous attendre à être plus heureux que ceux de vos prédécesseurs qui ont fait des découvertes utiles à l’humanité? La santé de sir Humphrey Davy ne fut-elle pas sérieusement affectée par l’in-

gratitude de ses compatriotes? — Un esprit, dU sait-il, doué d’une grande sensibilité, pourrait se décourager et se demander à quoi sert de travailler pour les hommes, lorsqu’on n’en reçoit que des injures? Je suis souvent irrité plus que je ne devrais l’être; mais je deviens plus sage, lorsque je me souviens des Galilée et des temps où les philosophes et les bienfaiteurs du monde étaient brûlés pour les services qu’ils avaient rendus. » D’où cela vient-il donc ? — « L’orgueil, la pauvreté , le désappointement, les difficultés et l’envie, me disait Jenner dans ses derniers jours, sont la malédiction de ce pays. » Ils sont maintenus par la plaie des partis et par la corruption.

« Un des plus grands obstacles à la réforme, en matière de saignée et de vésicatoire, est la perspective de la perte des guinées, demi-guinées , cinq shillings et petits écus. L’été dernier, je vis entrer un fermier dans la boutique d’un droguiste. Quelque ignorant lui avait donné le conseil de s’appliquer des ventouses. Ainsi fit-il son marché , et il passa dans une arrière-boutique pour se livrer à l’opération. Je dis tout haut : — Cet imbécille n’a pas besoin de ventouses? — Il n’en a pas trop l’air, me répondit le droguiste ; mais nous ne devons pas repousser nos petits bénéfices. »

Les deux communications qui suivent sont d’un médecin de l’armée, M. Hume, du 43. e régiment d’infanterie, gentleman qui, par la nature de ses

fonctions, se trouve parfaitement à portée d’examiner la valeur d’une doctrine quelconque, et qui, s’il faisait un rapport inexact, serait de suite démenti par les archives de son corps. Ses déclarations méritent donc d’obtenir plus d’autorité et de confiance que le dire de tous ces officiers de santé des hôpitaux et des dispensaires. D’après les tables de M. Farr, nous voyons que les derniers établissent le nombre des morts de leurs établissements dans une proportion infiniment moindre que celui des décédés par tout le pays, en sorte que si leur relevé était vrai, les maladies seraient presque une protection contre la mort. La première lettre de M. Hume est datée de Douvres, le 6 décembre 1838.

— « Je vous écris exprès pour vous féliciter du courage moral que vous avez montré dans vos deux derniers ouvrages. Yoilà maintenant à peu près treize années que je suis au service, la plupart du temps chargé des soins de l’hôpital, et il vous sera sans doute agréable d’apprendre qu’un de vos anciens camarades d’études adopte toute l’étendue de vos principes dans sa pratique journalière. Je ne me suis pas servi de la lancette depuis deux ans. Tous les cas qui se sont présentés à moi ont cédé facilement à l’action des bains chauds, des douches froides, de l’émétique et de la quinine. Tous me demanderez peut-être ce que je suis devenu? J’ai passé quatre années à la Jamaï-

que, plusieurs autres clans F Amérique du Nord, et le reste de mon service en Angleterre. Si vous avez vu le Dig este de Marshall , sur les rapports annuels des médecins de l’armée, depuis 1817, vous pourriez le citer comme preuve de votre remarquable doctrine sur l’unité des maladies. Plus je lis votre volume, plus je suis convaincu que vos opinions reposent sur la vérité, et sont parfaitement en harmonie avec le sens-commun et les lois de la nature. Quelle que soit l’appréciation que vos travaux obtiennent dans ce siècle, quelles que soient les persécutions que vous ayez à supporter d’une certaine classe de médecins, tout esprit généreux rendra justice à votre zèle infatigable. Lorsque vous exposez au ridicule l’une des erreurs médicales les plus dangereuses, celle de saigner un malade jusqu’à ce qu’il en résulte un calme temporaire et ensuite une faiblesse incurable, on devrait vous regarder comme l’un des bienfaiteurs de l’humanité. »

Le même gentleman m’écrit une seconde fois du dépôt de Naas Barracks, Irlande, à la date du 5 décembre 1839 :

— « Mon cher Dickson, il y a maintenant douze mois, depuis que je vous ai écrit pour vous dire que je ne m’étais point servi de la lancette pendant deux années. Je vous répète aujourd’hui que je suis de plus en plus convaincu de son entière inutilité dans le traitement des maladies. L’expé-

rience de chaque jour me confirme la vérité de vos doctrines. Durant cette dernière année, je n’ai pas saigné, ni appliqué les sangsues ou les ventouses dans aucun cas, et je n’ai pas perdu un seul malade, homme, femme ou enfant. Le Dépôt n’a jamais été dans un état plus sanitaire, et je t’attribue principalement à ce que je me suis abstenu, pendant tes trois dernières années , de toute espèce de déplétion dans le traitement des maladies. Je suis tout-à-fait persuadé que la Pneumonie et l’Entérite, qui sont actuellement la bête noire de la Faculté, doivent principalement leur existence aux remèdes qu’on emploie communément , savoir : la saignée, la diète et les purgations sans utilité. Je n’ai jamais observé un seul de ces cas (et j’en ai vu beaucoup) où le malade n’eût été précédemment traité dans un hôpital , c’est-àdire soumis au régime antiphlogistique, et par conséquent réduit à un état débile comme celui qui résulte d’une longue résidence dans un climat chaud. Je ne suis pas surpris, au surplus, de l’opposition que vous rencontrez; car il a toujours été dans la destinée de ceux qui ont fait quelque bien à l’humanité d’être offerts comme victimes sur les autels de l’ignorance et de l’opiniâtreté. Il y a un fait curieux cité par Harvey, c’est qu’il n’a pu trouver un médecin au-delà de l’âge de quarante ans, qui crût le moins du monde à la circulation de ce sang dont vous avez démontré avec

tant de force la valeur dans l’économie animale. Bien que je vous cède, comme cela vous est dû avec justice, l’initiative dans le nouveau principe pour le traitement des maladies, je ne m’en loue pas moins d’avoir été l’un des premiers à la mettre en pratique, et je doute fort qu’un médecin qui n’a qu’une clientelle privée, puisse assez surmonter les préjugés pour employer le bain froid avec confiance, comme je le fais dans toute espèce de fièvre. Sa puissance ajoutée à celle du bain chaud, est vraiment étonnante en ce qu’elle égalise la température du corps. Lorsque je compare le succès de ma pratique, dans ces trois dernières années, avec celle que je suivais auparavant, je suis disposé à donner ma malédiction au professeur qui m’a enseigné le premier à ouvrir une veine avec une lancette.

« Mille amitiés,

« T. D. Hume.

« D.r Dickson, Clarges Street, Picadilly. »

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