DU CHOLÉRA
Le fléau des nations sera-t-il identique avec le type universel des maladies , la Fièvre ? On en jugera après que j’aurai établi un parallèle. Pendant mon service dans l’Inde, j’eus bien des occasions d’examiner la nature de ce désordre. L’action tremblante et spasmodique est un symptôme qui appartient également à la fièvre et au choléra. Le vomissement et les nausées caractérisent l’un et l’autre. Le fiévreux a quelquefois la diarrhée ou un relâchement ; l’oppression à la poitrine et le refroidissement de tout le corps, sont les symptômes primaires des deux affections. L’écoulement augmenté d’urine pâle, si souvent remarqué dans la fièvre, est aussi l’un des symptômes qui paraissent occasionnellement dans le choléra épidémique. J’ai souvent observé, dans l’Inde, que cette sécrétion échappait involontairement au malade, peu de temps avant sa mort. La suppression d’urine, si commune lorsque l’épidémie est récente, est aussi un symptôme fréquent dans la fièvre qu’on nomme W aie lier en. Lorsqu’il n’y a point d’accès de chaleur ou de réac-
tion , la mort est communément précédée, dans lune et l’autre maladie , de stupeur et d’assoupissement. La fièvre se présente aussi avec chaleur de peau et pouls bondissant, état analogue aux formes modérées du choléra, dans lequel on remarque le même phénomène. Lorsque le choléra n’est pas fatal, il a, comme la fièvre, des accès de froid et de chaud , suivis de transpiration. De plus, lorsque la fièvre termine l’existence par un seul paroxisme, on trouve, dans les corps morts, les mêmes apparences que dans le choléra. Enfin , le changement Frénétique , Hépatique et Splénique , avec la Dyssenterie et l’Hydropisie , sans compter l’Épilepsie et l’Apoplexie, sont encore parfois les suites des deux maladies.
Quels sont les remèdes les plus utiles dans le choléra? L’attention à la température, comprend tout ce qui a réussi ou manqué. Si j’étais moimême attaqué de cette maladie , je serais plus disposé à me fier à une bouteille d’eau-de-vie, 'qu’à tous les remèdes du Materia Meclica. J’ai yu, pendant mon séjour dans l’Orient, plusieurs centaines de cas de choléra ; mais je n’ai jamais pu me convaincre de la supériorité d’un mode de traitement sur un autre. Dans mon ouvrage sur les maladies de l’Inde, j’ai prouvé que la grande majorité de ceux qui mouraient du choléra, offraient la paralysie de la huitième paire de nerfs, c’est-à-dire, les nerfs qui dirigent les fonctions des
poumons et de l’estomac. Si l’on divise ces nerfs chez un chien, on observe les symptômes essentiels, savoir : la perte de la voix, le vomissement, toujours la difficulté de respirer, fréquemment des crampes et la flatulence, et l’animal dépasse rarement le troisième jour. En le disséquant, on trouve les vaisseaux de la tête, les poumons et les intestins remplis de sang noir, ce qui se rencontre exactement dans le corps des personnes mortes du choléra.
ÉTAT ACTUEL DE LA PRATIQUE MÉDICALE EN ANGLETERRE» — DYSPEPSIE. — HYSTÉRIE ET HYPOCHONDRIE. —FRÉ- NÉSIE.—EFFET DES LIGATURES. — SYNCOPE. — CONGES- TION ET SA NATURE. — CONVULSIONS DES ENFANTS.
Après un long commerce avec le monde, et un examen sévère de ce qui, de son temps, était appelé du savoir, lord Bacon , méditant sans doute sur ses propres découvertes philosophiques, écrivait : — « Lorsqu’on se promène sur les bords de la mer, on voit avec une sorte de plaisir, un navire battu par la tempête ; ou bien, si l’on est renfermé dans une ville fortifiée, on assiste volontiers au spectacle de deux armées qui s’entrechoquent dans la plaine. Mais c’est une jouissance plus grande encore , pour l’esprit de l’homme , que d’être sur la voie de la vérité, que de la découvrir,
et de signaler les erreurs et la confusion qui existent encore dans les travaux des autres hommes. » Quel que soit cependant le degré de ce genre de plaisir, pour celui qui se contente simplement d'observer pour lui-même j la publicité a ensuite ses désavantages, puisque, pour me servir des paroles de Johnson, — « Les révolutions et les diverses questions , plus ou moins importantes, sur lesquelles l’esprit et la raison ont exercé leur pouvoir, font déplorer le peu de fruit qu’a produit l’examen , l’avancement peu rapide de la vérité , et prouvent qu’une grande partie du travail de chaque écrivain, n’est employée qu’à détruire l’édifice de ceux qui l’ont précédé. Le premier soin de l’architecte d’un nouveau système , est en effet de démolir les fabriques qui se trouvent debout. Mais, après cela, comment serait-il possible de balayer les toiles d’araignées amassées, pendant des siècles, aux croisées de la vérité, sans éveiller les reptiles et les insectes qui ont, si long-temps, fait leurs délices de l’obscurité et du mystère qui enveloppaient leur impureté ? Pour les chauves-souris et les araignées, le jour n’est-il pas la mort ! La vérité, comme un flambeau, offre un doublq avantage : non-seulement elle fraie un sentier à l’espèce humaine, pour l’aider à sortir des buissons épineux qui l’environnent; mais en dissipant les ténèbres de l’ignorance, elle découvre aussi, aux yeux de celui qui vient de s’éveiller, les misérables qui se pré-
valaient de l’obscurité pour l’abuser et le détrousser? Qu’est-ce que la vérité pourrait attendre de cette tourbe? rien que d’être en butte à la calomnie , et persécutée par les fripons et les sots que des motifs d’intérêt liguent toujours ensemble comme des partisans. Qui me parlera de conciliation , qui osera me dire que des mesures douces et modérées peuvent jamais amener des ennemis aussi implacables à subir volontairement la loi de celui qui cherche à les réduire au néant; ou que des voleurs , se partageant les dépouilles d’une victime , auront égard à sa plainte, quelque touchante qu’elle soit? Peut-on, avec du bon sens, imaginer qu’un exposé quelconque de la vérité , sera accepté par des hommes dont les profits sont principalement tirés d’une mystification étudiée et systématique? par des professeurs qui attirent les élèves à leurs écoles à l’aide des plus belles promesses, et qui, une fois qu’ils les ont dans leurs filets , les y retiennent par tous les artifices que la déception et la corruption peuvent inventer? qui les enveloppent un jour dans un tissu d’arguments sophistiques , et un autre , les poussent à gaspiller leur temps pour des bagatelles ; puis les encouragent à poursuivre des ombres, ou bien à se livrer, entre camarades, à des disputes de mots sans but? Je le demande, cette manière n’est-elle pas le plus communément employée? n’est-ce pas ainsi que la meilleure partie de l’existence
d’un jeune homme se passe dans nos écoles de médecine? n’est-ce pas de la sorte qu’il consacre cinq à six années à de vains efforts pour connaître une profession qu’il n’est que trop souvent forcé de commencer à exercer, sans connaissance réelle des principes de l’art , sans autre titre que les vains certificats et diplômes pour l’obtention desquels il a été constamment dupe? Comment ensuite cet étudiant peut-il se rembourser du temps et de l’argent qu’il a avancés pour acquérir ce qu’il appelle son éducation, si ce n’est en trompant et en mystifiant à son tour, les malades qui s’adressent à lui pour obtenir du soulagement? Du soulagement? Vaine espérance! qu’on fasse attention au nombre de personnes qui vivent ou lâchent de vivre par la médecine : les médecins, les chirurgiens, les apothicaires, les droguistes, ceux qui ventousent et les garde - malades , et qu’on se demande à soi-même si un dixième seulement de ces personnes peuvent atteindre leur but, sans flatter alternativement les passions et les préjugés , les espérances, les craintes et l’ignorance du public , soit en lui faisant subir des visites trop fréquentes pour être nécessaires, soit en employant des remèdes trop souvent et trop inutilement répétés pour être favorables au seul malade? Croira-t-on que les sentiments des membres de la profession médicale diffèrent du reste du genre humain, qu’ils aient l’esprit tellement constitué,
qu’en présence des tentations les plus grandes, ils puissent résister aux exigences impérieuses du besoin, et accueillir, à bras ouverts, dans l’état encombré et famélique où se trouve actuellement leur profession , un système qui menace d’une ruine complète la plupart d’entre eux? Est-il dans la nature des choses, qu’ils acceptent, avec plaisir, une amélioration pratique par laquelle le médecin peut, en quelques heures, venir à bout des crises d’une maladie , laquelle par une visite et trois potions par jour, pourrait se prolonger un mois, surtout si le médecin accompagne le système qui est la base de son traitement d’un langage calme, doucereux et flatteur? On pourrait tout aussi raisonnablement attendre que le capitaine d’un vaisseau à voiles écoutât, avec patience, l’éloge de la vapeur, ou que le propriétaire d’une diligence admît la sûreté et la supériorité du transport par un chemin de fer, quand ils calculent, l’un et l’autre, la perte que leur causera l’usage trop général du nouveau pouvoir moteur. J’admets que la condition actuelle de la pratique médicale soit moins le crime de la profession que la faute de la législation qui permet aux hommes revêtus de l’autorité universitaire d’attirer annuellement, par des promesses mensongères, des milliers de jeunes hommes, confiants et crédules, dans un sentier jonché, même dans les meilleurs temps, d’épines et de ronces innombrables. Mais alors il serait infi-
niment mieux que la moitié de ces jeunes gens abandonnât une fois pour toutes un état où la concurrence est si grande , qu’à peine un petit nombre peut aujourd’hui en obtenir des moyens de vivre honnêtement, que d’être réduits, plus tard, à manquer de pain, après avoir fait le sacrifice de leur temps, de leur honneur et des intérêts de leurs malades. Me dira-t-on que des demimesures peuvent servir à quelque chose dans de pareilles circonstances? Dans les temps corrompus et difficiles, les demi-mesures, loin de fructifier, sont regardées comme le signe d’une cause faible ou d’un timide avocat. Loin de nous donc les demi-mesures ! loin de nous l’idée de concilier les hommes quand il faut saper l’arbre , déjà nourri, qui les alimente, et le système long-temps affermi, dont l’existence dépend, non pas d’un vertueux attachement pour la nature et la vérité, mais d’une dépravation frauduleuse et de la collusion des coupables! Quand des personnes peu au fait de l’état actuel des affaires médicales voient des hommes d’une réputation établie appuyer un système de déception et d’erreur, trop souvent ils perdent confiance dans les lumières de leur propre raison. Messieurs tels ou tels , demandentils , tiendraient-ils un pareil langage, s’ils n’y croyaient pas eux-mêmes ? Ce sont des hommes si respectables, si gracieux dans leurs relations particulières! Mais i’on pourrait dire à ces imbécilles ,
que le pain du docteur un tel dépend de sa croyance, que la famille de monsieur un tel serait sans ressources , si son chef, dans le langage de M. Karlitt, — « cessait de soutenir ce qu’il a si long-temps soutenu pour se soutenir lui-même. » On avancera alors un argument sinon tout-à-fait incontestable, du moins propre à forcer d’examiner de plus près le système que l’on désire dévoiler et écraser. On a blâmé le ton et l’esprit avec lequel j’ai parlé de mes adversaires. On m’a demandé pourquoi j’attaquais leurs principes, pourquoi je ne me ralliais pas moi-même à leurs erreurs ! Je réponds que dans cette circonstance, je ne suis que l’humble imitateur d’un grand maître, dont le nom n’éveillera que des sentiments de vénération : je veux parler de l’indomptable Luther. Magnis componere parva, j’ai marché sur ses traces. Que ne puis-je dire passibus œcjuis! Pense-t-on que la réforme de l’Église aurait pu avancer avec la même rapidité, si son athlète le plus hardi eût eu la parole doucereuse, le sourire à la bouche et le langage maniéré? s’il se fût borné à diriger seulement l’attention, par des phrases sans portée et sans feu, sur les erreurs des doctrines de Rome? Non, il tonna, il dénonça, il entassa invectives sur invectives , il se permit toutes les formes de langage propres à terrasser ses ennemis, soit en les démasquant soit en les attaquant. Trop expérimenté pour leur laisser l’influence morale de
l’honnêteté présumée qu’ils étaient loin de mériter, il eut le courage de leur arracher le manteau de la sainteté et de la sincérité dont ils n’avaient été que trop long-temps revêtus aux yeux du vulgaire. S’il eût fait autrement, il n’aurait pu obtenir l’éloge posthume de la modération qu’au prix de la défaite et du bûcher.
Qu’on ne suppose pas un seul instant, toutefois, qu’en portant ainsi une accusation générale contre la profession médicale, comme corps, j’aie la plus légère idée d’insinuer que , parmi ses membres individuels, il n’y ait pas de nombreuses exceptions à la conduite que je signale. Dans tous les grades et conditions de chirurgiens, de médecins et d’apothicaires, j’ai le plaisir de rencontrer des hommes qui, non-seulement déplorent avec moi le honteux état de la pratique, mais encore qui m’aident de leurs meilleurs efforts à le dévoiler et à l’améliorer. Toutes ces honorables personnes reconnaissent qu’à moins que la législation n’introduise quelque grande et prompte réforme dans la manière d’élever et de récompenser les médecins, la médecine doit cesser bientôt d’être considérée comme une profession libérale ; car, dans l’état actuel des choses, le médecin n’arrive avec certitude à la popularité et à la richesse que par le sacrifice complet de sa conscience et de ses principes. En ce qui me concerne particulièrement, combien de fois ne m’a-t-on pas dit
qu’en faisant ma cour à l’apothicaire et qu’en encensant les faux dieux de la profession, j’aurais pu facilement, et à peu de frais, obtenir de la réputation par leurs suffrages, tandis qu’en signalant les intrigues et la corruption du monde médical, non-seulement je serais seul contre la multitude, mais encore que je m’exposerais aux attaques de mille assassins invisibles. Je n’avais qu’une même réponse pour tout individu qui espérait m’influencer de cette manière :
« Slave ! I hâve put my life upon a cast,
And I will stand the hazard of the die 1 ! »
Ce hasard est maintenant petit, Dieu merci! car le nombre des praticiens honnêtes qui adoptent mes vues, augmentant chaque jour, cet appui me place déjà assez au-dessus de mes ennemis pour me mettre à même de les mépriser, et pour m’inspirer de la confiance dans un succès que naguère je craignais de voir se transformer en une défaite! Jusqu’ici je n’ai fait qu’attaquer le système , en évitant soigneusement d’assaillir les personnes. J’ai repoussé, il est vrai, les critiques d’autrui, et cela assez vertement ; mais c’était pour ma propre défense. Si, en arrachant le voile de l’iniquité, je ne suis pas resté absolument sans blessure, j’ai du moins la satisfaction desavoir
* Esclave! j’ai risqué ma yie sur un coup, et je veux en courir le hasard.
que mes ennemis n’ont eu aucune envie de rire de mes coups. Si on me reproche de m’être servi d’un langage trop acerbe pour l’occasion, je répondrai par ces paroles de Burke : — « Quand l’i- GNORANCE et la CORRUPTION Ollt USUjpé la CHAIRE DU professeur , et qu’elles se sont placées sur les sièges de la science et de la vertu, c’est bien le temps de parler. Nous savons que les doctrines de la folie sont utiles aux propagateurs du vice; nous savons que c’est l’un des signes d’un siècle corrompu et dégénéré, et l’un des moyens d’en augmenter la corruption et la dégénération, que de donner à cette corruption et aux crimes des épithètes adoucies. » A celui qui n’aime pas ma manière de combattre, je ne puis que répondre : Capit^ ille fecit. Maintenant passons à une matière plus orthodoxe. .