‹ Erreurs des médecins, ou système chrono-thermalChapitre 32 sur 74 · DE LA DYSPEPSIE OU INDIGESTION · texte numérisé non relu

DE LA DYSPEPSIE OU INDIGESTION

En traitant de la Phthisie pulmonaire, j’ai parlé brièvement de la Dyspepsie ou Indigestion. J’ai expliqué alors, on doit se le rappeler, qu’un individu ne pouvait souffrir d’une maladie quelconque, sans que sa digestion en fût plus ou moins affectée. Quand un malade est affligé de quelque désordre grave, tel que la Consomption , l’ Erysipèle ou la Goutte j il a tous les symptômes ou les ombres des symptômes attribués par les médecins à l’Indigestion; mais la gravité, la proéminence,

ou la localité des symptômes accessoires, qui portent le médecin à nommer la maladie Consomption, Érysipèle ou Goutte, le disposent aussi à négliger ou à regarder comme insignifiant, le dérangement coïncident de l’appareil digestif. Dans les fièvres lentes, souvent le malade n’éprouve aucune tendance marquée à la décomposition, dans un organe ou localité quelconque, mais par le dérangement , plus ou moins prononcé , de toutes ses fonctions, il porte communément son attention sur son estomac et sur ses entrailles, dont l’état maladif l’occupe plus immédiatement. Tel malade se plaindra de flatulence et d’acidité, ou de cette sensation pénible nommée par les Anglais TV citer Brask; si on lui parle de son appétit, il dira qu’il est couci concis ou qu’il ne se soucie pas de manger, ou bien que cet appétit est positivement excellent, ce qui veut dire, sans qu’il soit nécessaire de l’ajouter, qu’il est exigeant à un degré maladif. Il y a dix contre un à parier qu’il est capricieux, le malade désirant tantôt une chose, tantôt une autre, et rejetant ce qu’il désirait le plus, du moment où on le lui apporte. Il se fatigue par le moindre effort, il a peu de penchant à se lever le matin ; et quand il se lève, il est paresseux et ne peut s’appliquer sérieusement; il est apathique au moral, comme il est inactif au physique, et il est très porté au sommeil, particulièrement après ses repas. D’autres auront des symp-

tomes tout opposés : ils reviennent perpétuellement sur quelque sujet particulier, se tourmentent eux-mêmes et les autres pour des bagatelles, et voient les choses du côté le plus sombre. Quelques-uns s’emportent sans cause, ou à la moindre contradiction ; et une fois cet accès de colère passé, ils pleurent leur faiblesse morale. Leurs nuits sont sans sommeil, ou bien leur sommeil est interrompu et troublé par des rêve# pénibles. A ces moments, ils rêvent qu’ils sont assaillis par des voleurs, des mains desquels il leur est impossible de s’échapper, ou bien ils sont sur le point de tomber dans un abyme. Ils rêvent quelquefois dans un rêve, se demandant, même dans l’acte de rêver, s’ils rêvent ou non; et, par un procédé particulier de dèr abonnement * ils se convaincront qu’ils sont absolument éveillés et qu’ils se promènent en plein air. Pendant le jour, plusieurs de ces malades ont aussi des rêves ou des rêveries quelquefois agréables, mais plus souvent le contraire. Ils voient les objets obscurément , comme à travers un verre, ou leurs perceptions sont toutes exagérées et surnaturelles; des fantômes passent devant leurs yeux, en plein midi, tels qu’ils les voient dans leurs rêves la nuit; les couleurs mêmes se changent à leurs regards, le rouge leur paraissant vert, et le vert rouge; et les formes et les dimensions des corps peuvent subir avec eux une métamorphose semblable, quoiqu’il reste encore

au plus grand nombre assez de jugement pour savoir que cet effet provient simplement d’une illusion d’optique. John Hunter avait la sensation que son propre corps était réduit à la grandeur d’un pygmée !

La lumière et l’ombre produisent des effets merveilleux chez quelques malades. On voit les uns absolument malheureux s’ils ne sont pas au soleil, tandis que les autres ne peuvent en aucune manière soutenir la lumière. Les personnes qui ont la digestion facile, se plaignent souvent d’un tintement d’oreilles ou de surdité. Il y en a qui ne peuvent entendre qu’au bruit des voitures roulant dans une grande ville, ou de la chute des eaux, pendant que d’autres ont l’ouïe si sensible, qu’ils se plaignent du mouvement d’une pendule. Le toucher est quelquefois également vicié. Chez les uns on observe un engourdissement partiel ou général, chez les autres une telle sensibilité, qu’ilsreculent douloureusement si on les touche. De temps en temps, quoique plus rarement, on trouve des exemples tout opposés. En ce cas le malade dira : — « Oh! n’ôtez point cette main, la pression me fait du bien; elle agit comme le magnétisme. »

Les personnes d’une digestion difficile, se plaignent de toute espèce de douleur, du mal de tête le plus souvent, pour lequel, l’attribuant à la congestion cérébrale, on prescrit si souvent la saignée, les sangsues et les ventouses. En admettant

Futilité de cette théorie, on peut encore demander, avec Abernethy : — « La saignée guérit-elle les maladies quand il y a abondance du sang à la tête? On peut accorder qu’elle procure du soulagement pour le moment ; mais bien des fois aussi au lieu d’améliorer le mal, elle l’aggrave. »

Ces maux de tête, ces rêves de jour et de nuit, tous ces symptômes et sensations variés, que sontils, si ce n’est les effets d’un cerveau affaibli, déterminés par une cause ou par l’autre? J’ai connu des maux de tête les plus pénibles , qui provenaient d’une perte de sang ou d’un long jeûne. Assurément pour de tels cas la saignée et les sangsues ne sont pas des remèdes convenables. Mais le cerveau peut être affaibli par bien d’autres causes, il peut être épuisé aussi bien par un long travail littéraire, ou autre effort d’esprit, que par la faim ou la perte du sang. Mais si le cerveau est harcelé par une anxiété excessive dans les occupations de la vie, s’il s’applique toujours au même sujet, non-seulement il y aura mal de tête ou confusion dans la tête, mais encore la constitution en souffrira. Comment cet organe pourrait-il s’occuper continuellement des choses du monde extérieur, et donner simultanément une attention convenable à l’économie intérieure, sur laquelle il préside? Quand nous écoutons un orateur ou un prédicateur dont le discours nous affecte fortement, le cerveau en devient tellement préoccupé

qu’il ne peut pas en même temps, songer à la respiration. On se trouve ainsi forcé d'aspirer longuement, par intervalle, et de faire un profond soupir pour compenser la succession ordinaire des courtes aspirations et expirations qui constituent la faculté de respirer.

Or, si les fonctions des poumons se dérangent si facilement, peut-on douter que le cœur, l’estomac, les entrailles et autres organes, ne subissent pas les mêmes influences? Quelles sont les maladies des banquiers , des négociants et des avocats distingués? quelles sont celles des personnes âgées , dont le cerveau s’affaiblit peu à peu par l’opération lente, mais certaine du temps! Ne se plaignentils pas tous de maux d’estomac et d’entrailles? ne souffrent-ils pas souvent de palpitations de cœur, de migraine , de sensations comme s’ils allaient se trouver mal et tomber? Eh bien! cette sensation de migraine, cette disposition à défaillir, se manifeste ordinairement quand on dresse soudainement la tête, ou qu’on se lève de sa chaise. Est-il un signe plus clair de faiblesse cérébrale? Néanmoins, il n’y a pas long-temps que je soignais deux gentlemen, de plus de soixante-dix ans, auxquels on avait appliqué la lancette et les sangsues, par ordonnance de leurs apothicaires, pour cette maladie de pur épuisement cérébral. À force de le saigner et de le purger on peut, quand

on le voudra, réduire à cet état un homme de la plus parfaite santé.

Dans ces affections, un malade vous dira qu’il est atteint d’un affaiblissement ou d’une douleur à l’estomac, dont il n’est soulagé qu’en mangeant; un autre souffre d’un spasme ou d’une douleur au cœur et à l’estomac, acccompagné d’acidité et de flatulence aussitôt qu’il se met à manger; et, dans chacun de ces cas, la douleur devient quelquefois tellement aiguë, que si elle ne cessait pas promptement, elle ferait mourir le sujet. Or, ce genre de spasme , soit qu’il affecte le cœur ou l’estomac , est une maladie dont le malade entend qu’on le soulage de suite* et rien n’y réussit mieux qu’un verre d’eau chaude, aussi chaude qu’il est possible de la boire. Nous sommes redevables de cette pratique à John Hunter, qui ayant souvent souffert d’un spasme d’estomac, essaya tout ce qu’il pouvait imaginer , et , entres autres choses de l’eau chaude. Le bien qu’il en éprouvait le porta à en étendre l’usage à ses malades dyspeptiques , et l’expérience personnelle que j’ai acquise de son efficacité me met à même de confirmer par mon témoignage les éloges qu’il en a fait. Ce remède si simple fait céder parfois , comme par enchantement, les palpitations, les spasmes, les maux de tête et l’acidité. C’est un autre exemple, bien remarquable, de ce que le simple changement de

la température obtient sur le corps souffrant d’une maladie. Maintenant, comme l’acide liydrocyanique apporte fréquemment le même soulagement immédiat dans les affections que je viens d’indiquer, on voit sur-le-champ que son pouvoir médical doit dépendre du changement de température qu’il produit par l’effet électrique. Parmi les différents cordiaux auxquels on pourrait avoir recours pour la douleur spasmodique, soit du cœur, soit de l’estomac , il ne s’en trouve pas qui vaille la liqueur dite de Noyau > et la vertu de cette liqueur dépend sur-tout de Yacicle prussicjue qui y est contenu.

Parmi tous les remèdes que je connais, il n’y en a pas d’égal à cet acide, dans toute espèce de convulsions et de spasmes. Mais les malades dyspeptiques ne se plaignent pas seulement de spasmes d’estomac et de cœur, il y en a qui éprouvent une tension du cerveau, d’autres un serrement de la gorge ou de la poitrine, et quelques-uns, particulièrement les femmes, souffrent d’une affection spasmodique de l’œsophage , ce qui leur occasionne une sensation , comme si elles y avaient une boule. D’autres sont sujets à un point de côté causé par une crampe des muscles des côtes. Shakespeare décrit correctement la nature de ces douleurs, quand Prosper dit à Galiban , dans la Tempête :

« For this, be sure, to-night thou shalt hâve cramps ,

Side- stitches, thatshall pcn thy breath up i. »

Dans ces cas on vous dit communément : — « Prenez votre respiration. » Et si la douleur vous en empêche, le mot inflammation devient aussitôt la marotte théorique du docteur, et la saignée, sous quelques-unes de ses formes, est le remède auquel il a recours beaucoup trop promptement. Le jour viendra où on saura combien ce remède est inutile au malade et profitable à celui qui le soigne. De telles douleurs céderont souvent à de petites doses de nitrate d’argent, d’acide prussique ou de quinine, après avoir résisté à toute espèce de déplétion, c’est-à-dire, à l’emploi ordinaire des vésicatoires, des potions noires et des pilules bleues par-dessus le marché.

La grande erreur, tant du malade que du docteur, dans les cas de dyspepsie, est de supposer que quelques-uns des traits les plus saillants sont la cause de tous les autres. Tantôt ce sont les flatulences , tantôt l’acidité. Or, il arrive qu’au lieu d’être les causes > ces symptômes ne sont que les effets ordinaires et coïncidents d’une grande faiblesse cérébrale, et non pas, comme on l’imagine souvent, les résultats de la fermentation de la nourriture. Ce sont les sécrétions morbides de la membrane intérieure du canal alimentaire, et on peut

1 Pour ceci , sois certain , tu auras cette nuit des crampes, des points de côte, qui te boucheront la respiration.

s’en assurer, non-seulement par la manière dont

elles se produisent, mais encore par celle dont elles se guérissent quand la guérison a lieu. Qu’on fasse attention simplement à un individu dyspeptique, au moment où il reçoit une visite soudaine ou inattendue : immédiatement il souffre d’acidité, ses intestins s’agitent, et souvent font du bruit à un tel point, que les personnes qui l’approchent le plaignent. Cela démontre clairement que cette acidité, aussi bien que les gaz soudainement dégagés, sont les effets de l’affaiblissement du système nerveux, qu’ils sont en un mot le résultat ordinaire d’une sécrétion vicieuse. Mais le terme sécrétion est si constamment associé , dans l’esprit de l’étudiant, à l’idée d’un liquide ^ qu’il se peut que quelques personnes ne comprennent pas très bien comment le gaz peut se dégager. Mais le tissu tout entier du corps n’est-il pas le résultat de la sécrétion? Les cheveux, les ongles ne sontils pas aussi exactement produits par la sécrétion, que la salive ou la bile? Que l’on place seulement son bras nu dans l’eau, pendant quelques minutes, et on trouvera des bulles d’air s’y formant constamment, l’air étant en ce cas dégagé par l’appareil glandulaire de la peau. Peut-on, actuellement, éprouver quelque difficulté à concevoir comment les flatuosités se dégagent du canal alimentaire? S’il pouvait rester quelque doute, on n’aurait qu’à affaiblir le cerveau d’un animal, en

le soignant lentement, et ses intestins se rempliraient de vent au point de les faire crever. Quant à la guérison des dyspeptiques, une goutte ou deux d’acide prussique, administrées deux ou trois fois par jour pendant une semaine, ou bien un court traitement par la quinine , le nitrate d’argent, ou des doses alternatives ou combinées de ces médicaments, éloigneront souvent, pendant des mois et même des années, tout symptôme de flatulence ou d’acidité. Il n’en serait pas de même des cordiaux , des alkalis et des laxatifs doux ; ceux-ci ne font que soulager momentanément. Jamais je n’ai vu de bons effets résultant de cette pratique indécise. On ne doit pas s’en étonner quand on réfléchit que la constitution tout entière d’un dyspeptique est plus ou moins dérangée. Il y a, dans tous les cas de ce genre, une température physique qui n’est pas naturelle. Quelques malades se plaignent du froid ou de la chaleur, ou bien ils éprouvent l’un et l’autre, alternativement, au dos et à l’estomac, aux mains ou aux pieds. Alors la peau est, partiellement ou généralement , ou plus humide qu’en état de santé, ou bien elle est âpre et dure, et si elle transpire, c’est avec difficulté. Dans ce dernier cas , une autre sécrétion morbide peut se trouver en action. L’urine ou la bile peuvent être surabondantes ; ou le dépôt graisseux ou aqueux des cavités et de la membrane cellulaire, telle-

ment excessif qu’en voyant le malade, on juge mal de son état de santé. S’il se plaint de se mal porter, on se moque de ses lamentations , personne n’a de sympathie pour lui , et c’est un des cas qu’on rencontre souvent dans le monde, où les apparences sont trompeuses .

L’individu dyspeptique est ou engourdi' et difficilement excité à un effort quelconque, soit du corps, soit de l’esprit, ou bien tous les points de la rose des vents agissent sur lui. Son moral est abattu ou relevé par la plus simple bagatelle, et quant à ses actions ou à ses promesses, on ne saurait se fier à rien de ce qu’il fait ou de ce qu’il dit. Ce qu’il désire réaliser aujourd’hui le rendra malheureux demain, jusqu’à ce qu’il puisse le défaire. 11 passe sa vie à agir et à regretter, hésitant, espérant et craignant tour à tour; ayant toute confiance dans un moment, et, le moment d’après, se livrant au soupçon. Or, ceci n’est-il pas, parmi tant d’autres preuves , l’une des plus fortes pour établir combien notre travail intellectuel est l’effet de notre état matériel, le résultat de la condition du cerveau et de ses relations et révolutions atomiques? Ce fait est parfaitement d’accord avec ce que nous observons dans toutes nos fonctions corporelles. Si les muscles tremblent, peut-on s’étonner que l’esprit soit chancelant et capricieux ; ou, quand ils sont affectés par les crampes et les spasmes, doit-on s’émerveiller si l’on trouve un

— âOG —

entêtement analogue, une adhésion opiniâtre et dangereuse à une opinion erronée? Mens sana in corpore sano . On a beau discourir pendant des heures entières avec quelques malades, on ne peut attendre que le cerveau vicié d’un corps dérangé puisse raisonner juste. Ces personnes ressemblent à des ivrognes qui voient deux chandelles là où il n’y en a qu’une seule. Leurs perceptions étant faussées, leur façon de raisonner doit l’être aussi. Le bain à plongeon, ou un traitement chronothermal, leur fera plutôt changer d’avis que les plus puissants arguments de Cicéron ou de Démosthènes.

Lady Marie Montagne avait l’idée que les hommes haïssent la vérité. Elle forma sans doute son opinion en observant le peu de reconnaissance qu’a le monde pour ses plus grands bienfaiteurs. D’après ce que j’en ai vu moi-même, je serais porté à comparer ce monde à l’âne qui assaille de coups de pied le bonhomme qui tâche de le débarrasser du poids de ses paniers! Jamais je n’ai essayé de dessiller les yeux à une personne qu’on avait trompée, qu’elle ne m’ait accablé d’injures. Le poète avait donc raison quand il a dit :

« The pleasure surely is as great,

Of being cheated» as to cheat \ »

Le charlatan séduira ses dupes avec d’autant

1 Le plaisir d’être triché est sûrement aussi grand que celui de

tricher*

plus de certitude, qu’il sera sans scrupules et sans principes. Qu’il leur donne seulement l’espérance d’une impossibilité, et elles assiégeront sa porte pendant des mois entiers. Se prévalant d’un préjugé populaire, mais puérile, contre la médecine minérale ^ il a soin de marquer son remède du mot végétal j en disant au public qu’on peut le prendre, sans danger * sous toutes les formes et en toute dose et degré , ce qui étant contraire à toute chose dans la nature, est avidement accueilli par la multitude, comme une vérité irrécusable! Peut-on ainsi appliquer au corps humain, avec impunité, du poids, de la mesure, de la chaleur, du froid, du mouvement et du repos? Est-il possible, sans se faire du mal, de se couvrir d’un poids quelconque de vêtements, ou d’avaler une mesure quelconque de nourriture ; ou, peut-on tenir une partie du corps perpétuellement en action ou en repos, sans que cette partie en souffre? Non vraiment, répond un dyspeptique, qui croit que telle et telle médecine est sans danger, sous quelque forme, dose et degré qu’elle soit prise. Quand on traite des malades de cette classe, il vaut mieux ne pas leur dire ce qu’ils prennent; mais si par hasard ils découvrent qu’on leur a donné de l’arsenic, de l’acide prussique ou du nitrate d’argent, on sera sûr d’être ennuyé à la mort par des questions dictées, ou par leur propre timidité, ou par la sollicitude de quelque bienveillant ami, secrètement

poussé par un apothicaire également bienveillant. Or, comme les malades sont en général des partisans zélés de Fautorité, on n’a autre chose à faire que de dire la vérité , ce qui toutefois ne produira aucun effet dans neuf cas sur dix . Voilà pourquoi le charlatan et le praticien inférieur , qui peuvent garder leurs médecines secrètes, ont un avantage sur le médecin honorable, avantage si grand, que si les choses ne changent pas , je doute qu’on trouve, dans quelques années, une telle personne qui veuille pratiquer la médecine. On peut donc dire, et cela paraîtra du moins raisonnable aux amis des malades, si l’on n’obtient pas d’effet sur les malades mêmes, que les médecines qu’on a ordonnées se trouvent toutes dans les pharmacopées des trois collèges de Londres, d’Édimbourg et de Dublin ; partant , qu’elles sont reconnues pour remèdes de valeur par tous les médecins qui ont une réputation à gagner ou à perdre ; que la dose qu’on a administrée est parfaitement sûre, attendu que si elle ne convient pas à la constitution particulière, elle ne lui causera qu’un petit inconvénient momentané; et enfin, pour tout résumer, on peut citer Shakspeare, qui dit avec vérité :

In poison there is physic ». »

1 On trouve des remèdes dans îe poison meme.

Et ensuite :

« Oh ! mickle is the powerful grâce that lies In kerbs , plants , stones , and their true qualities ;

For nought so vile tliat on the earth doth live ,

But to the earth some spécial good doth give ;

Now aught so good but strained from that fair use,

Revolts from true birth , stumbling on abuse.

Virtue itself turns vice, being misapplied.

And vice sometime’s by action dignified.

Within the infant rind of this small flower, poison katk résidence , and medicîne power 1 ! »

En sorte que le poison , de même que la médecine, tant végétale que minérale > deviennent poison ou remède, selon qu’ils sont bien ou mal appliqués. Mais pour revenir à la Dyspepsie, ou à la fièvre ainsi nommée, je combine, dans ce genre de maladies, des remèdes chrono- thermaux avec ce que l’on peut appeler, si l’on veut, des médicaments symptomatiques. Par exemple, si la flatulence est le symptôme le plus marquant, j’ordonne la quinine, l’acide hydrocyanique , ou le nitrate d’argent, avec l’anis ou le cardamome;

1 Oh! grande est la puissance des herbes, des plantes, des minéraux et de leurs vraies qualités ; car il ne se trouve rien de si vil sur la terre , qui n’y apporte quelque bienfait spécial , ni rien de si bon qui, forcé dans son usage, ne se change en abus. La vertu même , mal appliquée , se transforme en vice , tandis que la forme de l’acte prête quelquefois de la dignité au vice. Dans le calice naissant de cette petite fleur, le - poison a fixé sa résidence, la médecine son pouvoir.

où il y a de l’acidité, je prescris l’un ou l’autre des deux premiers remèdes , avec de la soude et de la potasse, ce qui convient souvent très bien. Lorsque les intestins sont paresseux , la rhubarbe ou l’aloès, ou tous deux ensemble, sont bons à combiner avec quelques-uns des médicaments chrono-thermaux. En de tels cas, des potions purgatives, en effervescence, sont utiles : aussi, si le malade se plaint de douleurs musculaires ou autres, on peut ajouter du colchique ou du gaïac, et appliquer de même d’autres remèdes symptomatiques pour d’autres indications locales, sans oublier cependant que ces remèdes symptomatiques ne sont que des moyens d’une importance secondaire dans le traitement d’un désordre grave et général de la constitution. En outre de ces mesures, on peut recourir avec avantage, dans plusieurs cas de Dyspepsie, à des emplâtres sur le dos ou sur l’estomac, ainsi qu’aux différents genres dé bains. Les bains froids à plongeon et les douches sont ceux que je préfère, quoique je n’aie pas besoin de dire que les sensations du malade, quand il en sort, serviront mieux de guide, dans le choix et la continuité des bains, que toutes les théories que les docteurs aient écrites sur les maladies et leur traitement. Comment me trouvezvous maintenant., docteur? est une question qu’on m’adresse tous les jours, et à laquelle je donne tous les jours la même réponse : Comment vous

sentez-vous? Si le malade se porte mieux, il le dit; s’il est plus mal, il ne manquera pas non plus de m’apprendre que cela ne va pas si bien; et, selon sa réponse, je change ou je continue le traitement déjà appliqué. Je laisse à juger si cela est du senscommun ou non : ce n’est certainement pas de la science j ou ce que les gens très savants appellent science; car communément, quand le malade dit qu’il va de* pis en pis tous les jours, la science lui répond de continuer son traitement, qu’il n’en a pas encore assez usé,, et qu’il deviendra plus mal avant de se porter mieux. Je n’ai pas besoin de dire que c’est un mensonge, ou, pour parier plus poliment, une théorie. Si le malade meurt, alors c’est une mort naturelle, et il a eu les premiers secours; car non-seulement M. un tel, l’apothicaire à la mode, l’a soigné, mais aussi le l).r un tel, le grand médecin, était appelé, et il atout approuvé, en disant qu’on ne pouvait mieux faire. Si le docteur avait tout désapprouvé, il aurait pu être plus près de la vérité; mais alors quel apothicaire l’aurait appelé en consultation, ou aurait permis qu’on l’appelât une autre fois, si, par un manège honnête, il avait pu l’écarter? En ce qui me regarde, l’habitude de l’apothicaire a toujours été de se jouer de la crainte du malade ou de ses amis, à l’égard des remèdes violents, de hausser les épaules et de sourire avec un air de mépris. — « Oh! je pourrais vous dire quelque chose du

D.r Dickson; mais il ne faut pas me citer comme autorité. » Sur cela, l’apothicaire se met à mentir effrontément sur le compte du D.r Dickson; et quand, selon lui, il a assez empoisonné l’esprit du malade, il s’écrie tout d’un coup : — «Mais si vous désirez encore une seconde opinion, pourquoi n’appelleriez-vous pas le D.r un tel, ou tel autre; ce sont des hommes, vous le savez, de grande réputation?» Or, cela veut dire seulement que les médecins dont il s’agit sont des hommes que Fa» pothicaire protège, des gens comme luij, qui savent cacher leur mauvais ouvrage, et qui ne songeraient pas plus à différer d’avis avec ces soi-disant subordonnés , leurs véritables patrons , que d’aller chercher querelle à leur déjeûner, parce qu’il a été acheté avec le shilling ou la guinée d’un mort !

— - « Le grand succès des charlatans en Angleterre a été entièrement causé par le charlatanisme des médecins à diplôme . Que veut dire cela? Simplement que la moralité des médecins, même des plus renommés, n’est pas le moins du monde audessus de celle des Morison et des Saint-John Longs, dont les pratiques répréhensibles sont si souvent l’objet de leur censure! » Cette observation peut étonner, et sans doute il dépendra beaucoup de la réputation de celui qui l’a faite qu’elle soit accueillie avec le sourire du mépris, ou qu’on 1 ’écouteavec une attention respectueuse. L’homme

qui a écrit ce paragraphe, de propos délibéré, est Adam Smith, le célèbre auteur de la Richesse des nations !

Si telle était l’intime conviction de cet observateur clairvoyant du genre humain , est-ce que le dire affirmatif des individus intéressés à déclarer le contraire, pourrait avoir le moindre poids contre le témoignage de ses propres sens, quand on voudra prendre la peine d’examiner le sujet à fonds? Pour ce qui est de mon expérience personnelle, c’est-à-dire d’après ce que j’ai vu de la profession, à Londres et dans les villes de province en Angleterre , une réputation distinguée dans la médecine est moins une preuve de talent et de probité, qu’une raison de soupçonner celui qui l’a acquise, d’un mépris profond pour tous les deux ! Je dis soupçonner , car j’ai rencontré des exceptions à cette règle, quoique peu nombreuses. Si l’on pouvait voir, comme moi, la comédie d’une consultation médicale, je pense que l’on serait de cet avis, qu’un Peintre pourrait personnifier la médecine, comme le tableau de Garrick, avec la comédie d’un côté et la tragédie de l’autre. En parlant de la sorte, non-seulement j’ai agi contre l’étiquette médicale et la moralité de convention des escrocs de la profession, mais je ne manquerai pas, très certainement, d’être vertement réprouvé par le corps des médecins. Néanmoins , tout ce que j’ai dit est; c’est la vérité, mais non

pas la vérité tout entière; car le monde n’est pas encore assez mûr pour croire tout ce que je sais à ce sujet. Tout à l’heure, j’exposerai quelque chose qui lui fera tinter les oreilles!

Pour revenir à mes réflexions médicales, on voit maintenant que, dans tous les cas dont j’ai parlé, la constitution est d’abord affectée , et que les noms des maladies dépendent beaucoup de ce que quelques symptômes particuliers soient plus ou moins prononcés, et l’on peut facilement découvrir ces symptômes ou leurs nuances dans toutes les maladies. On trouvera des accès de mélancolie, de capricieuses fantaisies d’esprit, et des idées hasardées ou erronées, associés chez un ou plusieurs sujets, à tous les cas de dyspepsie. Quand cette mélancolie va jusqu’au désespoir, les médecins substituent au mot dyspepsie, selon le sexe du malade, les mots Hystérie ou Hypochondrie.

DE l’hYSTÉRIE ET DE L’HYPOCHONDRIE.

Quelques professeurs donnent bien des indications pour les distinguer l’une de l’autre. Que veut dire Hystérie? C’est une corruption du mot grec var?/3y? , matrice. Les anciens nommaient ainsi les symptômes particuliers que nous considérons maintenant, d’après cette théorie, qu’en de tels cas, la matrice était l’organe principalement affecté. Nous avons emprunté le mot Hypochondrie de la même langue, mot composé de dessous,

et /^opog cartilage, parce qu’on supposait que le foie ou l’estomac était le siège cle la maladie. On sait que les deux organes sont placés sous les parties cartilagineuses des côtes inférieures. Quand une femme est sous l’influence de la mélancolie ou du désespoir, qu’elle a de temps en temps des accès qui la portent à rire, à pleurer, à sanglotter ou à crier involontairement, il faut qu’on l’appelle Hystérique ; mais quand un homme est ainsi affecté, Hypochondriaque il faut dire. Or, il arrive que les médecins établissent que les hommes mêmes sont quelquefois hystériques , et ceci me rappelle un honnête quaker qui était aussi médecin. Étant très malade, il avait trois docteurs pour le soigner : Abernethy, le D.r Blundel et un médecin dont j’ai oublié le nom. Chacun d’eux eut un avis particulier sur la maladie : Abernethy, l’attribua à l’état des organes digestifs; le l).r *** soutint que le cœur était affecté, et le D*r Blundel , selon le véritable esprit d’un accoucheur, déclara que le malade n’était qu’hystérique. Or le malade, quoique quaker, était homme spirituel : il ordonna donc, par son testamment, qu’après l’autopsie de son corps ses organes digestifs seraient présentés à Abernethy; son cœur au D.r ***; et sa matrice auD.rBlundell, s’il en pouvait trouver une.

La plus simple réflexion convaincra que le cerveau est le principal organe atteint dans toutes les maladies , et plus spécialement dans celles qu’on

nomme hystériques ou hypochondriaques. Qu’on se représente un individu , de l’un ou de l’autre sexe , acccidentellement affaibli par une perte de sang, mais qui précédemment avait de bons nerfs et le système musculaire vigoureux ; qu’on suppose ensuite qu’une lettre lui arrive avec de mauvaises nouvelles; alors le malade fond en larmes, rit et pleure tour à tour, puis s’affaisse dans un sombre désespoir ; et tout cela il faut qu’on l’attribue à l’état de la matrice, ou de l’appareil digestif, selon le sexe du malade, et non pas à celui du cerveau et des nerfs, sans lesquels pourtant la lettre malencontreuse, l’origine de tout le mal, n’aurait pu affecter le moins du monde l’esprit de ce malade.

Une autre classe de praticiens , qui ne sont guère plus raisonnables que ceux auxquels je viens de faire allusion , soutient que les hystériques et les hypochondriaques ne sont point du tout malades. — « Oh! cet homme n’a rien, diront-ils, il n’est qu’hypochondriaque, » ou si c’est une femme : — « Elle n’est qu’hystérique. » Le D.r Radcliff, quand il refusa de venir voir la reine Anne, déclara qu’il ne bougerait pas d’un pouce, — « attendu qu’elle n’avait que des vapeurs. » Tel est le terme par lequel les médecins de ce temps exprimèrent les nuances diverses des symptômes appelés aujourd’hui hystériques.

Est-il nécessaire de dire que personne , ni

homme, ni femme, n’éprouve ni mélancolie, ni caprices, ni fantaisies, sans être positivement maîade? Quiconque est sujet à des illusions d’esprit ou au désespoir, éprouve alternativement des frissons , des chaleurs fiévreuses et des augmentations et diminutions de tous les symptômes les plus marquants qui caractérisent la maladie en toutes ses nuances. Feu lord Dudley, dans une lettre à l’évêque de Lavdaff , donne les détails de sa propre maladie, qui ressemblent tellement à à ce qu’on rencontre tous les jours dans la pratique de la médecine, que je vais les rapporter textuellement : — « C’est en vain, dit-il, que la raison me fait entendre que j’exagère le désagrément dé telles ou telles circonstances dans ma position. L’inquiétude, le regret du passé, la crainte de l’avenir, se sont emparés de mon esprit comme d’une proie. Je redoute la solitude ; je ne suis pas propre à la société, et toutes les erreurs de ma vie apparaissent constamment à mes yeux. J’ai honte de tels sentiments, quand je pense à toute la prospérité dont je jouis encore ; mais il me semble que je suis soudainement transporté dans quelque horrible région au-delà des limites de la raison ou du bien-être. De temps en temps ^ je jouis d’un répit de quelques heures (la rémission?) mais voilà ma condition générale. Le contraste est pénible, car vous vous rappelez que j’ai été gai et enjoué. »

Quoique lord Dudley se fût parfaitement remis de cet accès de sa maladie , elle lui revint plus tard. Mais alors il fut moins heureux ; car les symptômes empirèrent peu à peu , jusqu’à ce qu’il en résulta la plus complète folie.

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