DE LA FRÉNÉSIE
Ce qui précède est la preuve que le caprice hypocbondriaque et la fantaisie hystérique, ne diffèrent de Y aberration d’esprit et du dédire que par une simple nuance, et que ce n’est qu’en degrés, que les frissons et les ardeurs fiévreuses qui les précèdent ou les accompagnent, diffèrent des alternations froides et ardentes de la fièvre la plus violente. Le maniaque n’a-t-il pas des intervalles lucides ou rémissions? un adoucissement de symptômes dans toutes les nuances du désordre?
Les professeurs, les pathologistes, les profonds raisonneurs sur la médecine, parlent de démence et autres maladies, comme si elles étaient les effets de quelque conformation vicieuse et permanente du cerveau , au lieu d’être les conséquences d’inlluences extérieures agissant sur l’instabilité atomique de ce cerveau. Ils vous disent qu’elles sont guérissables ou non selon la cause. Ils cherchent dans le corps mort la cause d’une action vivante , l’origine de l’hypochondrie et de l’aliénation mentale , maladies qu’eux-mêmes peut-être ont attribuées à l’étude excessive, ou à une forte passion.
Des influences extérieures sont donc les véritables causes, et non pas une conformation vicieuse découverte par le scapel après la mort. Étudiants en médecine, jeunes hommes ardents à la poursuite de la science! pour l’amour de votre profession et de vos malades futurs, apprenez à penser par vous-mêmes. Arrêtez-vous, examinez, pesez avant de recevoir servilement, comme vraies, les opinions de vos professeurs. Quand ceux-ci vous disent que la démence est une essence inflammatoire, ou quelle dépend de quelque tumeur, ou d’une conformation vicieuse ou désorganisée du cerveau, demandez-leur comment ils accordent des intervalles lucides pendant des heures, peutêtre pendant des jours entiers, avec une conformation permanente et vicieuse, ou désorganisation du cerveau. Que les médecins, mystifiés dès leur première jeunesse par leurs professeurs, tombent en de pareilles erreurs , on le conçoit mieux que de voir les chefs de notre littérature périodique se fourvoyer également. Est-il rien de plus complètement absurde, par exemple, qu’une observation échappée à un critique des lettres de lord Dudley, dans le quarterly Review ? — « Les dons de la fortune et de l’ intelligence j dit-il, étaient compensés par un vice organique de conformation du cerveau. » Comment la puissance intellectuelle peut-elle, pour un moment, s’accorder avec une organisation défectueuse? Comment la cause d’une maladie inter -
mittente peut-elle se transformer en un être matériel, ou quelque chose de fixe et permanent? Qu’on ne permette pas d’éviter de répondre à cette question, par des mots sonores ou des raisonnements sophistiques.
Le maniaque, qui a des intervalles lucides, est généralement guérissable ; l’hypochondriaque , qui pendant le jour ou la nuit éprouve une interruption momentanée de sa sombre mélancolie, est également susceptible d’amélioration par des remèdes bien combinés. Le traitement médical de nos jours étant essentiellement aggravant, on ne doit pas être surpris que ces maladies soient si rarement guéries, ou qu’un sourire sceptique soit la récompense de l’individu qui, par ses soins du moins, a cessé d’être l’opprobre de la médecine !
Quel a été le résultat du traitement antiphlogistique de la démence? G’est aux médecins qui ont donné leurs soins à lord Dudley pendant sa dernière maladie à répondre ; car, dans cette occasion , ils ne ménagèrent ni la lancette, ni les sangsues. Dans la maladie de lord Byron, le délire (autre terme pour manie ) fut absolument causé par la saignée. Je donnerai ici un court extrait d’une lettre que j’ai reçue récemment de M. Kenne, du &3.e régiment d’infanterie , le même chirurgien militaire, à l’heureuse pratique duquel j’ai déjà fait allusion. Gela peut aider à dessiller les yeux
sur les mauvais effets du cruel système à la mode aujourd’hui dans des cas pareils. — « J’ai dernièrement visité avec notre payeur, écrit-il, l’hôpital des aliénés à Armagh. Etant l’asile des pauvres de quatre comtés , c’est-à-dire de Monaglian, de Fermanagli, de Cavan et d’Armagh, il contient , ordinairement , environ cent cinquante aliénés. Après avoir parcouru les différentes salles , j’ai demandé des renseignements au directeur, M. Jackson, sur le traitement qu’on y suivait, voici sa réponse : — Quoique je ne sois pas médecin, j’ai fait grande attention au traitement des aliénés, pendant vingt-cinq ans, et le résultat de mes observations est que l’habitude ordinaire de saigner et d’appliquer les sangsues ou les ventouses, ne fait qu’aggraver la position des malades. Parmi ceux qui ont été saignés en entrant à l’hôpital je n’en ai jamais vu un seul qui se soit remis. — C’est un fait curieux , attesté par un simple praticien de beaucoup d’expérience qui, s’il avait su que j’étais médecin, n’aurait peut-être pas été aussi franc dans ses remarques. » Le D.r Conolly , dans son rapport sur l’hôpital des aliénés à Hanwel , est forcé d’admettre qu’il en meurt un grand nombre bientôt après leur entrée dans cette institution. Les saignées copieuses dont il fait l’éloge dans son ouvrage sur l’aliénation mentale , expliqueront facilement le malheureux résultat des cas qu’il a traités.
Eh bien ! l’hystérie, rhypochondrie et la manie, ne sont que de simples modifications de la fièvre lente et chronique. Depuis que j’ai commencé à les traiter comme telles, j’ai eu des succès pratiques et une satisfaction d’esprit qui s’accordent assez mal avec la mesquine opinion que j’avais formée des ressources de l’art, et les vexations que j’avais éprouvées, quand j’entrai dans ma carrière de médecin. Il faut cependant que je fasse cette remarque, qu’en de telles affections on est forcé de changer quelquefois de remèdes; car, dans les maladies chroniques, ce qui réusssit à merveille un jour, aura souvent un effet tout opposé le lendemain , ce qui du reste arrive communément dans la vie. Le joujou qui aujourd’hui empêche l’enfant de pleurer, le fera crier plus fort demain; il faut , en ce cas , changer son hochet pour quelque autre brimborion. Il en est de même des maladies que nous venons de considérer, et dans lesquelles le tempérament du corps , comme le tempérament de l’esprit , varie constamment. Qu’on observe, sur un grand nombre de ces malades , l’excellent effet des voyages : cet effet provient sur-tout du changement continu des scènes qui s’offrent à leurs yeux , et des excitations nouvelles qu’elles produisent. Sous quelque nom que l’on désigne la maladie du sujet, on n’éprouvera que du désappointement, si on attache sa confiance exclusive à un seul genre de médicament.
Le grand art de bien traiter les maladies chroniques, est de changer souvent les remèdes chrono-thermauxet autres, et de les bien adapter à des cas particuliers. Aujourd’hui, un émétique procurera du soulagement; demain , le fer, l’opium , le musc, la quinine ou les bains, produiront de bons effets pendant une semaine; l’arsenic sera un remède divin , et la semaine suivante , s’il perd son efficacité, on peut lui substituer l’acide prussique , la valériane , la créosote , la strychnine ou l’argent. A l’égard de l’argent , je suis dans l’habitude de l’administrer en nitrate: c’est un admirable remède qnand on l’emploie avec jugement. Boërhaave , le plus grand médecin qui exista jamais, parle avec enthousiasme de ses heureux résultats dans les maladies nerveuses. Cullen , Pitcairn , Baillie , chaque médecin enfin , si non l’apothicaire illettré , ou le médecin également ignorant , témoignent aussi de la sûreté et de la valeur de ce médicament. Cependant, on a abusé du nitrate d’argent comme on abuse de tout ce qui est bon, et on pourrait citer un certain nombre d’exemples, où tel en a été l’abus, que la peau du malade en a toujours conservé une teinte bleuâtre; mais dans ces cas, le médecin qui l’employa, commit la double erreur de le donner trop long-temps et en trop fortes doses. — Toutefois, avoir pour cela un préjugé contre lui, ne serait pas plus raisonnable que de craindre de se chauf-
fer quand il fait froid , parce que notre voisin se serait brûlé les doigts au même feu. Quant à moi, quoique j’aie ordonné du nitrate d’argent à des milliers de malades., jamais je n’ai eu le regret d’avoir déterminé la teinte la plus légère sur la peau d’un seul d’entre eux. Si cependant, après une explication comme la mienne , un malade persistait à faire des objections contre Fusage de ce remède, on pourrait être sûr que quelque rival ignorant ou intéressé se serait exercé contre la timidité de ce malade.
Telles sont les nuances variées de la tristesse d’esprit, tels sont les caprices sans nombre et les pensées déraisonnables, pour ne pas dire les actions, des malades de la classe que je viens de considérer, que ce serait une perte de temps et de travail sans profit, que de tâcher de les décrire tous. Mais, quelles que soient leurs différences apparentes, ils proviennent tous d’une même infirmité générale du corps, et cèdent, c’est-à-dire quand ils cèdent, au même système de traitement médical. Quelques exemples à l’appui suffiront pour le démontrer.
t.er Cas. — Une dame mariée me consulta dans les circonstances suivantes. Tous les deux jours, à peu près à la même heure , elle éprouvait un désir insurmontable de tuer ses enfants; et quand il lui arrivait de voir un couteau, sa terreur était extrême, car elle craignait de succomber à la ten-
tation. Or, comme chaque fonction du corps de cette dame était plus ou moins dérangée , je lui prescrivis de la quinine avec de l’acide sulfurique. De ce moment, elle n’éprouva aucun retour du sentiment homicide.
* 2.e Cas. — Un gentleman éprouvait un accès de jalousie et de soupçon contre sa femme, sans la moindre cause, comme il me l’avoua le jour où, ce symptôme de maladie se trouvant dans un état de calme , il vint me consulter. Quelque absurde et déraisonnable que fût l’idée qui l’obsédait, il lui était impossible de la chasser de son esprit. L’acide prussique et le bain à plongeon le guérirent complètement.
Quiconque, en avançant dans la vie, se donne la peine d’étudier le caractère individuel, doit être frappé certainement des perversités, des inconséquences et des bizarreries de l’esprit humain. Bien des gens, par exemple, commettent des folies, des fautes et même des crimes, involontairement et sans sujet apparent. Quelques personnes peuvent se rappeler l’affaire de Moscati, qui, doué de talents remarquables, avait cependant une telle disposition à mentir , que personne ne voulait le croire, même quand par accident il disait la vérité. Une dame, que j’ai soignée autrefois, me disait que, toutes les fois qu’elle devenait grosse, elle se surprenait constamment à mentir sans motif quelconque. J’ai connu un gentleman, des plus
honorables , qui , sous l’influence du vin , volait les couverts à sa portée. On peut facilement imaginer sa désolation, le lendemain, quand il fallait renvoyer à leurs propriétaires les objets soustraits. On peut voir, d’après ces faits, combien le moral de chaque individu doit dépendre de son physique . Si je sais quelque chose, c’est que j’ai appliqué mon attention à la température matérielle , plus utile à l’amélioration morale de quelques individus, que les homélies les mieux écrites.
Combien de phrases n’a-t-on pas débité pour ou contre la moralité du suicide ! Je voudrais qu’on pût toujours s’en abstenir; mais je pourrais apporter bien des preuves que la tendance à le commettre peut, comme maintes autres mauvaises dispositions, être guérie par la médecine. Cependant, comme le temps me manque pour approfondir ce sujet aussi complètement qu’il le réclame , je me contenterai de transcrire en ce moment quelques passages d’une lettre que j’ai reçue, il y a peu de temps, du D.r Selwyn, naguère de Ledbury, maintenant de Chaltenhary. En parlant de M. Samuel Averik, de l’hôtel de la Charrue, à Dynock, dans le comté de Glocester , le docteur dit : — « Avant de venir me consulter, il s’était déjà adressé à M. ***, de Ledbury, et à d’autres médecins, sans utilité, comme vous le comprendrez facilement, puisqu’ils se bornèrent à l’ancienne routine , c’est-à-dire aux ventouses ,
aux purgatifs , etc. Les symptômes de M. Averik étaient 3a mélancolie, qui allait jusqu’aux larmes, les pensées de suicide, la crainte de devenir idiot, des nuits sans sommeil., et généralement parlant, la tristesse d’esprit la plus profonde. Il rendait une immense quantité d’urine pâle et transparente comme de l’eau. Ne trouvant aucun organe particulier en plus mauvais état qu’un autre, je crus que c’était une bonne occasion pour mettre vos doctrines en pratique. Ainsi j’employai tour à tour le nitrate d’argent, la strychnine, le musc, l’acide prussique, la créosote, le fer, la quinine et l’opium, variant et combinant ces médicaments selon les circonstances, avec la valériane, l’essence de corne-de-cerf, la pilule bleue, etc. Tous auriez été étonné de l’amélioration produite dans une quinzaine. Au bout de six semaines environ , le malade était rétabli; et il était chez moi, il y a environ un mois, offrant une guérison complète.
« J’ai traité un grand nombre de cas de Dyspepsie avec bonheur, en faisant attention au principe intermittent, et j’ai dernièrement soigné une personne pour le tic douloureux, laquelle, après avoir été dirigée, sans succès, par plusieurs médecins distingués, dut sa guérison aux remèdes chrono-thermaux. Miss T***, de qui il s’agit, fut autrefois l’une de vos clientes pour quelque autre maladie. Je soutiens encore que, dans les affections chroniques, nous tirons de vos principes un
grand secours, et je ne perds point de vue ces maladies anomales, que je défie un nosologiste ou un pathologiste de nommer ou de classifier. Souvent, quand je ne saurais que faire avec le système scholastique, j’agis, sans hésiter, d’après le principe intermittent, et j’ai tout lieu d’être satisfait des résultats, — Croyez-moi votre fidèle,
« CoNGREVE SeLWYN. »
« D.r Dickson; Cîarges Street, Piccadilly. »
On pourrait prouver, d’après une infinité de faits, que les nombreuses maladies groupées ensemble par les médecins dans la catégorie de la Dyspepsie, de l’Hystérie et de l’Hypocondrie, sont causées par des circonstances extérieures agissant sur une instabilité atomique du cerveau ; mais cette instabilité peut être produite, ou plutôt mise en action, par différentes influences chez divers individus, un malade n’étant affecté que par une seule, tandis qu’un autre l’est par chacune des mille circonstances qui ont lieu journellement dans la vie.
Feu le général d’Hara était si sensible au vent d 'Est qu’avant de se lever, le matin, il savait si ce vent soufflait, par l’influence qu’il exerçait sur son humeur ; et pendant sa durée, il éprouvait une irritation que nul effort de sa part ne pouvait vaincre.
Sir Woodbine Farish, dans un livre qu’il a ré-
cemment écrit sur Buenos-Ayres, raconte qu’un nommé Garcia fut exécuté, il y a peu d’années, pour meurtre. C’était un homme d’une certaine éducation, estimé par ceux qui le connaissaient, et remarquable ordinairement par la douceur et l’aménité de ses manières. Il avait la figure ouverte et belle, les dispositions franches et généreuses; mais quand le vent du Nord soufflait, il paraissait perdre tout empire sur lui-même ; et telle était son extrême irritabilité, que, tant que ce vent continuait à souffler, il ne pouvait guère parler à un individu dans la rue, sans lui chercher querelle. Dans une conversation avec la personne de laquelle je tiens ces détails, quelques heures avant son exécution, il avoua que c’était le troisième assassinat dont il s’était rendu coupable , et qu’en outre , il avait pris part à plus de vingt combats à coups de couteaux , dans lesquels il avait donné et reçu de graves blessures. Il ajouta que c’était le vent du nord, et non pas lui, qui avait répandu tout ce sang. Dès que ce vent se levait le matin , il était aux prises avec sa maudite influence ; un sombre mal de tête le saisissait d’abord, puis un sentiment d’impatience envers tout ce qui l’entourait , agissait tellement sur son esprit, qu’il s’offensait même contre les membres de sa propre famille pour la moindre chose. S’il sortait, son mal de tête empirait toujours ; une masse semblait peser sur ses tempes; il voyait les objets
pour ainsi dire à travers un nuage , et ne savait presque pas où il allait. Tel est le récit que ce malheureux faisait de son état. Il fut confirmé plus tard par ses parents , qui ajoutèrent que la cause de son excitation n’était pas plutôt passée, qu’il déplorait sa faiblesse et ne se reposait qu’après s’être réconcilié avec ceux qu’il avait blessés ou offensés. Il n’y a peut-être rien de plus curieux, dans l’histoire entière des maladies, que la facilité avec laquelle les paroxismes de plusieurs affections cèdent à des mesures si simples , et en apparence si inefficaces, qu’il paraîtrait presque puéril d’en suggérer l’application. Qui supposerait par exemple , à priori ^ la possibilité d’arrêter un accès de manie avec un fil, ou qui croirait, à moins d’avoir assisté à quelque chose de semblable , que des douleurs et des fièvres ont été guéries par une chanson? Cependant la vérité est que ces cures ont eu lieu!