DE L’EFFET DES LIGATURES
J’aurai plus tard l’occasion de parler du pouvoir des mots sur les mouvements maladifs du corps. Je fournirai maintenant un exemple frappant de l’efficacité d’un fit ou d’un ruban pour arrêter le paroxisme maniaque. — « M. ***, chimiste, d’un naturel doux, se présenta volontairement pour être admis dans une maison de fous au faubourg Saint-Antoine , à cause d’un désir
incessant qu’il éprouvait de commettre l’homicide. Il se jeta au pied de l’autel, et supplia le Tout-Puissant de lui ôter cet abominable penchant. Il ne pouvait rien dire sur l’origine de sa maladie; mais quand il sentait Y accès du fatal désir, il avait l’habitude de se rendre en toute hâte auprès du chef de l’établissement et de le prier de faire lier ensemble ses pouces avec un ruban . Quelque légère que fût la ligature, elle suffisait pour calmer le malheureux R. ***. Cependant, il attaqua enfin l’un des gardiens, et périt dans ce paroxisme de fureur. [Annqles d’ Hygiène publique et de Médecine légale .)
Chaque médecin tant soit peu intruit dans sa profession, sait que l’application d’une ligature au bras ou à la jambe, arrête souvent un accès de fièvre dès son commencement. Le D.r Davis, dans son traité sur la fièvre de Walcheren , nous dit qu’il l’arrêtait aussi en saisissant simplement la jambe ou le bras. Mettant donc de côté toute réflexion sur le genre de manie dont je viens de parler, qui tend naturellement à s’affaiblir, et sur le changement thermal et autres qui précèdent tout accès de manie, on ne pourrait manquer de trouver, dans la très simple mesure qui peut également réussir à empêcher ou à arrêter l’accès de manie ou de fièvre, un nouveau lien pour unir, dans la même catégorie , la fièvre et la manie. Mais ces maladies ne sont pas les seules dans les-
quelles on peut employer la ligature avec avan~ tage. Dans l’Épilepsie , l’Asthme et d’autres affections convulsives, j’ai souvent obtenu le même résultat salutaire. Il y a peu de temps, je me trouvais dans la chambre d’un médecin, quand il lui prit soudainement une forte crampe dans le dos et les reins. Le voyant devenir pâle et tout frissonnant, je le saisis tout à coup par le bras et la jambe opposée. — « Mon Dieu! s’écria-t-il, je suis soulagé! » Et son étonnement fut extrême; car il devint, immédiatement après , chaud et à son aise , quoiqu’il eût souffert pendant plusieurs jours du froid aux pieds et d’une faiblesse générale. La Manie, l’Asthme, l’Épilepsie, la Crampe et la fièvre, établissent donc complètement leur Parenté par la ligature; car, n’eussions-nous d’autres faits, d’autre lien d’association que celui que nous fournit cette ligature, nous serions encore porté à l’irrésistible conclusion que, malgré leur diversité apparente, ces maladies du moins ont un principe commun qui en détermine l’unité. Quand je viendrai à expliquer la manière dont agit la ligature, on trouvera que le cerveau est le lien commun. Elles sont toutes le résultat de l’affaiblissement et de l’épuisement de cet organe, état qui n’est cependant pas produit , comme l’avait cru feu le D.r Mackintosh d’Édimbourg, par une congestion ou plénitude de ses vaisseaux. C’était, comme on le sait , sa doctrine sur la cause de la fièvre , et
comme il était très éloquent et par dessus le marché homme du monde très agréable, il fit beaucoup de prosélytes à ses opinions, non-seulement parmi ses propres élèves qui étaient très nombreux, mais aussi parmi les médecins en général. A l’appui de sa théorie, ou plutôt de son rêve, il détaillait les apparences que présentaient à l’autopsie, les têtes des personnes mortes pendant le frisson de la fièvre, et puis il faisait appel au soulagement que procurait souvent une saignée au commencement de la crise. — « Voyez le fait, s’écriait-il , voyez comme le frisson cesse du moment même que vous ouvrez la veine. Gomment opposer une preuve plus triomphante à ceux qui s’élèvent contre la saignée! » Mais qu’on observe combien ce fait même induit en erreur ^ qu’on remarque combien le trop confiant docteur est trompé par sa propre expérience. Le soulagement momentané dont il se vantait, au lieu d’être la conséquence de la très petite quantité de sang perdu avant qu’on éprouvât ce soulagement, n’était, en réalité, que l’effet de la ligature appliquée nécessairement au bras, pendant l’opération! Feu le D.r Parr, quand il était appelé près d’un malade souffrant d’un accès à' Asthme, avait l’habitude de lui lier le bras comme s’il allait le saigner, et quoiqu’il ne fît que lui égratigner la peau avec sa lancette, l’accès se trouvait toujours arrêté. Mais la Fièvre, l’Asthme, et chacune même des maîa-
dies dont je viens de parler, ont été causées par une perte de sang. En ce cas du moins elles doivent être des maladies d’épuisement , en peu de mots , les effets d’une diminution de la puissance cérébrale . Mais lorsqu’on réfléchit que dans toutes les circonstances où les causes sont connues, le cerveau a toujours été soudainement affecté le premier, comme à la suite d’un coup, par exemple, ou du poison, d’un purgatif ou d’une passion, on ne peut hésiter à former une opinion sur la véritable nature de ces maladies : elles tiennent toutes à la faiblesse cérébrale, et ont plus ou moins d’analogie avec l’évanouissement. Celui-ci peut en être un symptôme qui avertit par avance. La fièvre de Walclieren, particulièrement, commence d’ordinaire par une syncope, quelquefois assez alarmante pour causer dans l’esprit de ceux qui soignent le malade , la plus grande inquiétude touchant le résultat immédiat. Or, quel est l’état du corps dans cet état ?