DES SENS
Le cerveau peut recevoir, à travers chacun des cinq sens , une influence utile ou nuisible. Sans eux, où trouverait-on les joies, les tribulations, et plus de la moité des maladies du genre humain ?
Je parlerai d’abord de la vue. Le seul aspect d’une agréable et fertile campagne, peut améliorer
la condition d’une personne invalide; tandis qu’un lieu triste et mélancolique, produit sur la santé un effet tout différent. Il y a néanmoins des cas où des objets agréables attristent le malade par leur trop de splendeur; alors la nuit ou l’obscurité ramènent le repos mental et corporel. La présence d’une très forte lumière affecte certaines personnes de manière à leur occasionner des maux de tête; il y en a d’autres auxquelles les premières lueurs du soleil occasionnent des accès d’éternuement. Un éclair de tonnerre a produit et a guéri la paralysie. Laënnec cite un individu qui, voyageant à cheval, arriva subitement à une plaine fort étendue. La vue de cet espace, dont les limites n’étaient pas visibles, lui causa une oppression si désagréable, qu’il fut obligé de rétrograder. Après s’être senti soulagé, il voulut faire une seconde tentative pour continuer son voyage ; mais la suffocation se renouvela avec tant de force, qu’il fut obligé de renoncer à passer par-là.
L’effet ordinaire, quand on regarde d’une grande élévation , est le vertige ou trouble de la vue, et une sensation de malaise et de terreur. Néanmoins il y a des personnes qui n’éprouvent qu’une sorte de joie lugubre , et sont alors saisies d’un sentiment semblable à de Y inspiration, ou à une impulsion prophétique qui leur fait prononcer des discours extravagants. D’autres, au
contraire , ont une disposition involontaire à se précipiter du point où elles se trouvent placées. Sir Walter Scott, dans le comte Robert de Paris , fait dire à Ursel : — « Sauvez-moi de moi-même, empêchez-moi de satisfaire ce désir fou et irrésistible que j’éprouve, de me précipiter dans l’abyme aux bords duquel vous m’avez conduit. » Toute espèce de mouvement du corps est capable d’affecter le cerveau en bien ou en mal; et un mouvement inaccoutumé, à travers le medium de l’œil, agit sur lui d’une manière fort curieuse. Tout le monde a éprouvé des vertiges après quelques mouvements circulaires rapides. Il semble à l’œil que tout ce qui est présent tourne comme on le fait soi-même. Si, pendant un certain temps , on regarde par la portière d’une voiture qui va rapidement , on éprouve un étourdissement , on a un vertige , et la même chose occasionne quelquefois un mal de cœur. Il y a des gens qui ont un vertige et sont épileptiques après avoir fixé long-temps la vue sur un ruisseau qui coule; tandis que la même chose fait éprouver à d’autres une rêverie agréable, un besoin de sommeiller. Qu’on applique ces faits au magnétisme animal, qu’on les compare avec les soidisant manipulations, et on n’aura pas de peine à arriver à une juste appréciation de ce genre d’imposture.
Qu’est-ce que ce magnétisme animal? Il con-
siste à faire passer la main, de haut en bas, et tout doucement, devant les yeux de quelqu’un, avec un certain air de mystère; puis, tantôt parci, tantôt par-là, en les secouant de temps en temps, afin de donner plus d’importance à l’opération. Il faut nécessairement qu’on affecte une gravité imperturbable, et qu’on tienne ses yeux fixés sur la personne.» afin de maintenir sur elle son ascendant intellectuel. Pour rien au monde on ne doit permettre à sa figure de sourire. Si on exerce ses tours de passe-passe dans une chambre d’où la lumière soit presque exclue, on sera sûr de causer de l’impression. Mais quelle impression? Oh! comme celle qu’éprouve l’homme qui fixe son regard sur le ruisseau qui coule : on devient rêveur, on a sommeil , on éprouve de l’irritation, des convulsions, etc. Quelles sont les personnes qui ont recours à ce remède? les hommes atteint de dyspepsie, les femmes hystériques, les gens faibles, crédules et susceptibles d’émotion si on passe une plume devant leur nez ! qu’on lève le doigt, ils pleurent, qu’on le baisse , ils rient. Bien loin de m’étonner de tout ce que j’entends dire de ces gens, je trouve au contraire surprenant que le magnétisme n’en ait pas fait mourir. Pauvres frêles créatures! Il y a quelques années, il me vint à la pensée d’essayer cette farce dans un cas d’épilepsie. Elle eut l’effet d’en empêcher l’accès; mais combien de tours de gibe-
cière n’en ont pas fait autant? Dernièrement, je l’ai essayée sur un malade affecté d’un cancer ; mais la personne devint si impatiente , qu’elle serait tombée dans une crise hystérique si j’avais continué. Que des effets curatifs aient été obtenus de cette jonglerie, comme de beaucoup d’autres ? je n’en doute pas , et j’en parlerai plus tard. J’admets aussi qu’ils peuvent avoir lieu sans collusion ; mais je les crois plus faciles avec son aide. La nature de cet agent sera démontrée lorsque je viendrai à considérer l’effet des charmes et des talismans.
La plus grande partie de l’influence que les objets externes exercentsur les yeux, comme ils le font sur d’autres organes , dépend entièrement de leur nouveauté. La pompe des spectacles affecte les acteurs et l’auditoire d’une manière toute différente. Quelle similitude y a-t-il , par exemple , entre un vieux courtisan et une personne qui paraît pour la première fois devant le roi? Le premier cherche, avec calme, les occasions de tirer parti des circonstances; l’autre n’est occupé qu’à éviter de se conduire bêtement. Le fait est que le pape, dans toute la splendeur de sa sainteté, aimerait parfois à changer de place avec le paysan qui se met à genoux. J’ai souvent remarqué les différents effets produits par une punition exécutée à une parade en présence du vieux soldat et du jeune conscrit. Dans un régiment de
mille vétérans, pas un homme ne bouge de sa place, pas une figure ne pâlit, pendant que des coups retentissent et que le sang coule] sur le dos du malheureux attaché au poteau. La même scène reproduite devant des conscrits, changerait l’expression de toutes les figures ! Sur mille individus , une douzaine au moins tomberait en syncope; d’autres auraient mal au cœur, et quelques-uns seraient attaqués de convulsions et d’épilepsie. J’ai connu un élève en médecine qui, à la première vue d’une amputation, non-seulement tomba en syncope , mais perdit la vue pendant une demiheure. Le même étudiant est devenu célèbre par son sang-froid et sa dextérité dans les opérations chirurgicales! Quelle singulière sensation n’éprouve-t-on pas lorsque, pour la première fois, on sent le mouvement d’un navire sur la mer? Mais le jeune matelot, comme le jeune chirurgien , oublie bientôt ses premières répugnances. La disposition à avoir le mal de mer, cesse après un ou deux voyages. Or, ces faits doivent convaincre de la nécessité de changer les remèdes dans les maladies. C’est avec le corps comme avec l’esprit : la nouveauté fait des merveilles.
Est-il nécessaire de dire que , par I’Ouïe , on peut influencer toutes les sensations du corps? En vociférant seulement à l’oreille d’un malade, j’ai arrêté le commencement d’un accès d’épilepsie. Les atomes du cerveau, comme d’autres atomes,
ne peuvent pas faire deux choses à-la-fois. Ils ne peuvent pas, au même temps, maintenir l’état d’arrêt ou attention, et l’état de mouvement duquel dépendent des convulsions épileptiques. Qu ’on produise comme on voudra l’attention cérébrale, et il ne pourra exister d’épilepsie. 11 en résulte qu’un mot peut devenir aussi efficace qu’une médecine.
L’influence de la mélodie sur les maladies humaines, fut si bien connue des anciens, qu’ils firent d’Apollon , et le dieu de la musique et celui de la médecine. Mais les doux sons, comme toutes les douceurs possibles, n’ont pas la même influence sur tous les malades. Hippocrate nous dit que le son d’une flûte fit tomber Nicano en syncope. Que serait-il devenu s’il eût été obligé d’écouter tout un opéra? Beaucoup de personnes deviennent mélancoliques en écoutant jouer de la harpe. Le mélancolique Saül fut soulagé par la harpe de David. Tout le monde a entendu parler de cet air , le Ranz des Vaches , qui , selon les circonstances, anime le Suisse au combat, ou l’étend sur son lit de douleurs, d’où il ne se relève plus. Oh! que ces airs nationaux ont un effet merveilleux sur bien des gens ! Je les ai vus produire et guérir une infinité de maladies ; mais alors leur influence dépend beaucoup d’une association. Le capitaine Owen avait plus de confiance dans une vieille chanson pour guérir la
lièvre des tropiques, dont son équipage souffrait, que dans toutes les drogues que son chirurgien leur administrait. Il nous affirme qu’une stance d’un chanteur favori, en éveillant d’anciens souvenirs , produisait un effet très subit et très salutaire , dans les cas les plus désespérés. De quelles bagatelles dépend donc la vie de l’homme !
« It may be a Sound ,
A tone of mnsic , summer’s eve or spring :
A flower , the wind , the océan , which schall wound ,
Striking the Electric chain wiht we are darkly bound. »
Byron
Il est curieux de voir comme certaines personnes sont affectées par une odeur. Qui pourrait croire , sans en avoir été témoin , que l’odeur d’une rose ait produit la syncope , ou que l’héliotrope et la tubéreuse puissent occasionner l’asthme? Il y a des gens qui ne peuvent respirer l’air d’une chambre où il y a de l’ipécacuanha , sans être asthmatiques. Le parfum du musc sera agréable à certaines personnes, et en rend d’autres malades. Dans certains cas une odeur est tout aussi cordiale que du vin ; toutes les vieilles femmes connaissent la valeur de l’esprit de corne-cle -cerf et des plumes brûlées, pour rappeler de la syncope.
1 Ce peut être un son, un ton de musique, au déclin d’un jour d’été ou de printemps; une fleur, le vent, l’Océan qui nous toucherait, frappant la chaîne électrique qui mystérieusement nous enlace.
Je n’ose presque pas parler du Goût, car de gustibus non est disputandum. Lorsque la peau rouge est accusée par le visage pâle de manger de la vermine , ne peut-elle pas dire à l’autre qu’elle mange bien des mites? L’Esquimaux , qui refuse avec dégoût une chose sucrée , considère l’huile de poisson comme un régal de luxe ; mais quoiqu’il préfère une chandelle au beurre frais, il savoure l’eau-de-vie avec autant de plaisir qu’un Irlandais, c’est-à-dire avant que le père Mathieu et les sociétés de tempérance fussent devenues à la mode. Combien ne serait-on pas étonné de voir un homme manger de la chaux! Cependant j’en ai vu des centaines le faire à-la-fois. Je veux parler des Asiatiques, qui enveloppent un petit mor» ceau de chaux dans une feuille de betel , et chiquent l’un et l’autre comme nos matelots font avec le tabac. Or, cette habitude de chiquer le tabac, m’a toujours semblé fort singulière, et je ne m’étonne pas que de belles dames se trouvent dégoûtées à la vue d’une chique. Quel goût que celui des Chinois, pour une soupe faite de nids d’oiseaux! Morbifiques d’abord, de tels goûts, comme d’autres maladies, se répandent par imitation ou par contagion. Dans les îles, le nègre est sujet à une fièvre qu’on appelle mal d'estomac, et qui est causée par l’avidité avec laquelle il mange de la terre. Toutes ses sensations sont plus ou moins dérangées. Quelles singulières fantaisies
n’ont pas aussi les femmes enceintes! Les unes, veulent manger des cendres; les autres, des rats et des souris, et même des grenouilles, comme les Français. J’ai entendu parler d’une jeune et belle dame , qui donna cinquante louis pour obtenir la permission de mordre l’épaule d’un jeune boulanger, et elle tomba en hystérie, parce que le pauvre garçon refusa, à aucun prix, de se laisser mordre l’autre épaule. Si l’on sourit d’incrédulité à cette anecdote, que dirait-on de ce que je vais raconter? Lorsque j’étais moi-même étudiant à Paris, il y a quinze ans, on fit le procès à une femme pour avoir décapité un enfant. Lorsque le juge lui demanda par quel motif elle avait commis un crime si horrible, elle lui répondit que c’était l’envie d’une femme grosse .
Je crois avoir maintenant assez parlé du Goût. Je dirai quelque chose du Toucher. On me fera peut-être observer que cela n’en vaut pas la peine, attendu que le toucher ne peut produire ni bien, ni mal. Mais on aurait tort ; car bien des affections dangereuses pourraient résulter, si ce toucher venait de quelque chose de nouveau. Qu’on touche le blanc de l’œil avec le doigt ou avec une plume, et on en éprouvera une souffrance qui pourra durer une heure. L’application de l’un ou de l’autre dans la gorge, ou dans les fosses nasales , fait vomir aussi facilement que si l’on avait pris de l’ipécacuanha ou tout autre émétique. C’est ce que savent très
bien les nourrices. Un poil de cochon,, introduit dans les narines ou dans l’oreille, a souvent fait tomber en convulsions. Quels effets extraordinaires encore pourraient suivre le toucher de la vessie par une sonde ou une bougie! Je ne sais pas si d’autres médecins en ont été témoins; mais j’ai vu des accès de frissons, l’épilepsie, la syncope, le vomissement et la diarrhée produits par l’introduction de l’un de ces instruments. J’ai même observé, à la suite de cette opération , des douleurs rhumatismales et des éruptions. Tout le monde a éprouvé les effets du chatouillement, qui n’est qu’une succession d’attouchements. Qu’on remarque comme cela affecte certaines gens ! À force de les toucher ainsi on pourrait les rendre fous! Quelquefois le chatouillement a été porté assez loin pour occasionner des convulsions et la mort. M.Wardrop, au contraire, a trouvé ce genre d’attouchement fort utile dans des convulsions. J’ai déjà cité des cas où l’application d’une ligature, au bras ou à la jambe, a arrêté la manie, l’épilepsie , etc. Or, l’influence de cette application , insignifiante en apparence, dépend de Y attention cérébrale qu’elle excite , par la double influence de la vue et du toucher. Comme je l’ai fait observer aussi, la lancette a obtenu le crédit des bons effets produits par le bandage. La crainte d’une opération peut quelquefois avoir de l’efficacité.
Combien de vertus n’a-t-on pas attibuées au
toucher d’un roi, et, encore, à celai des reliques, des os et des vêtements des saints ! Prêtres et princes ont tour à tour gouverné les humains , quelquefois avec justice, et, plus souvent, en les trompant. La crédulité et la faiblesse des masses ont été bien, des fois leur véritable force ; mais les dupes n’ont pas toujours perdu au charlatanisme pratiqué , puisque les émotions de foi et d’espoir inspirées par lui ont assurément allégé et guéri les souffrances d’un grand nombre de malades, par les révolutions occasionnées dans la matière du cerveau. Singulière infatuation de l'espèce humaine , avec qui l’imposture réussit , lorsque la vérité perd son influence! En cpioi donc l’adulte diffère-t-il de l’enfant? L’homme est niais, facile à tromper, et donne son or pour un écho; de même que l’enfant caresse sa nourrice lorsqu’elle lui dit des mensonges pour l’amuser! Le degré de l’ignorance est la seule distinction entre le petit et le grand.