‹ Erreurs des médecins, ou système chrono-thermalChapitre 49 sur 74 · DES PASSIONS · texte numérisé non relu

DES PASSIONS

Quelles sont les passions? La crainte, la douleur, la joie. Sont-elles des entités ou des actions?!^ travail des démons au dedans * ou des variations corporelles causées par les impressions du dehors? Toutes les passions n’ont-elles pas quelque chose de commun , quelques traits ou ombres de traits si exactement les mêmes, quelles

forment un lien d’unité par lequel elles peuvent être réunies ensemble ? Les ressemblances ne sont-elles pas quelquefois si fortes, qu’on ne peut les distinguer les unes des autres ? Une personne est pâle , ses lèvres tremblent , tout son corps est agité ou convulsif. Est -ce crainte, amour, colère ou haine? Ne sera -ce pas l’effet d’un changement de température? Bailly, sur l’échafaud, fut raillé parce qu’il frissonnait. — - « C’est que j’ai froide » répondit-il. Tous êtes pâle, Monsieur, vos craintes vous trahissent? — « Si je suis pâle, c’est d’ étonnement d’être accusé d’un tel crime. » — « Yous rougissez, Monsieur,» vous avez honte de vous-même» — Pardonnez - moi , c’est votre effronterie qui fait venir le rouge de la colère à ma figure. » Nous voyons donc combien les passions se ressemblent, et combien il est difficile de les distinguer les unes des autres d’après la simple apparence.

Semblables aux maladies dont j’ai eu occasion de parler, les émotions mentales, ou plutôt ce qu’on appelle les actions corporelles, ont toutes été associées avec de certains organes et sécrétions. Leurs noms mêmes ont changé avec les changements de la doctrine médicale. Qui , parmi nous , songerait à placer le chagrin dans le foie? Que les anciens l’aient fait, la chose est évidente d’après le nom qu’ils ont donné : Le mot mélancolie signifie littéralement bile noire. Nous nom-

nions encore l’envie et le dépit spleen , et lorsqu’un homme est en colère, nous disons sa bile est montée. Les Européens placent le courage et la crainte dans le cœur; les Arabes et les Persans associent l’un et l’autre avec le foie, et foie-blanc est l’épithète qu’ils donnent au couard. Shakspeare se sert du mot foie-cle-lis dans le même sens.

On parle souvent de tempérament ^ et des professeurs de philosophie nous disent qu’il y en a de quatre espèces. Si un homme est irritable ou violent, on dit qu’il est colérique ou bilieux ; s’il souffre de dépression mentale, il est mélancolique ou il a la bile noire; s’il est d’une disposition joyeuse et heureuse, on le qualifie de sanguin; et s’il est lourd et apathique , son tempérament est appelé phlegmatique. Ce mot est tant soit peu difficile à traduire , attendu que son origine est une fantaisie , un fantôme que les anciens imaginaient être un élément du corps, et qu’ils nommèrent phlegme. Il y en a qui ont un autre tempérament que l’on nomme leuco-plilegmalique ou phlegme-blanc. Le fait est que ces termes sont des sons que la friponnerie a inventés pour duper l’imbécillité ; ou , comme disait Horne Tooke : — « C’est un modèle de l’art subtil de sauver les apparences et de parler savamment et profondément d’un sujet qu’on ne connaît pas. » Il n’est jamais venu à la pensée des sophistes des écoles, que la disposition mentale de l’homme , comme

— im —

ses attributs corporels, est tous les jours changée par des circonstances indépendantes de lui. Fautil répéter cpie la maladie a fait trembler les plus braves à l’aspect de leurs propres ombres , et a transformé la personne la plus joyeuse en un être sombre et mélancolique? Lorsque les doctrines de l’école humorale eurent prévalu , le mot tempérament donna sa place au mot humeur ; et bonne et mauvaise humeur usurpèrent le trône du gai ou morose tempérament. Nous sommes dans l’habitude journalière de parler des esprits.

Nous disons esprits tristes et esprits animés. On peut faire remonter ces formes de langage à l’époque où les médecins étaient assez ignorants pour supposer que les artères , au lieu de conduire le sang, étaient remplies d’air ou cl ’ esprit : de là vient leur nom. La confusion qui entre dans toutes les langues a matériellement arrêté notre connaissance de l’homme matériel et moral. Locke devait avoir senti cela lorsqu’il disait : —

« Le vague des paroles et l’abus du langage, ont si long -temps passé pour des mystères de la science, et les mots inusités, avec peu ou point de signification , sont tellement imposés comme un titre de profond savoir et d’une haute spéculation, qu’il n’est plus facile de persuader ceux qui les prononcent, ou ceux qui les écoutent, que ces mots ne sont que le masque de C ignorance et un obstacle aux vraies lumières. » c

— <( Nous ne pouvons pas clouter, disait le chevalier H. Davy, que tous les changements dans nos sensations et nos idées 3 doivent être accompagnés d’une modification correspondante de la matière organique du corps. » Par le moyen d’un ou de plusieurs des cinq sens , quelque circonstance externe doit en premier lieu opérer sur le cerveau, de manière à changer les relations et révolutions existantes des atomes, avant qu’il ne puisse exister ce qu’on appelle une passion . Toute chose qui altère les atomes cérébraux, doit aussi changer les actions de toutes les parties du corps, tantôt plus, tantôt moins. Selon la prédominance et la localité d’une classe d’actions ou d’une autre , on la nomme ordinairement passion. Une plaisanterie fera rire un homme et en désolera un autre. Quels sont les traits communs à toutes les passions? Un frémissement, le changement de température et celui de sécrétion. Est-ce que cela ne constitue pas un accès de fièvre? Shakspeare, avec sa pénétration habituelle et en parlant de Y accès de la peur, étendit l’analogie au monde qui l’entourait :

« Some say tlie earth was fever’cl and did shake. »

La haine et 1’ amour sont également remarquables par leurs changements fébriles. Il faut se

On dit que la terre fut fébrile et tremblante.

souvenir de ce que dit Iludibras de l’amour : — «Ce n’est qu’un accès de fièvre renversé. » On peut en dire autant de I’espérànce , de la joie, de la crainte et de la colère; car, dans ces passions, Y accès chaud attaque le premier le malade . Quelle que soit au surplus la nature des passions, joie, chagrin et crainte , le cercle constitutionnel d’actions est toujours le meme; dissemblable seulement là où il y a dissemblance en nuance, place et prédominance; mais au même degré qu’une fièvre diffère d’une autre. En outre, il n’y a pas d’affection constitutionnelle que ces passions ne puissent exciter ou guérir. Sous ce rapport aussi , elles ressemblent à la fièvre, type de toute espèce de perturbation, soit de l’homme, microcosme, ou du globe qu’il habite. J’ai déjà démontré, jusqu’à un certain point, l’influence de certaines passions sur la production de certaines maladies. J’ai également prouvé, que les mêmes actions morbifiques que l’on désigne sous tant de noms différents , qu’elles soient le résultat d’un coup ou d’un poison, peuvent aussi provenir d’impressions mentales. J’ai établi leur identité absolue ^ en les guérissant par les mêmes remèdes. Si donc , de cette manière , on a amélioré ou guéri des maladies qui doivent leur origine à une impression mentale , l’histoire de la médecine nous fait voir également des exemples innombrables de l’action salutaire de ces mêmes passions, dans toute espèce de

maladie, quelle qu’ait pu être la nature delà cause primaire. La foi, la confiance, l’espoir, l’enthousiasme, ou plutôt leurs causes, sont des agents aussi puissants pour la guérison d’un malade , que tout autre remède que le docteur puisse employer. Elles produisent, comme le quinquina et le vin , non-seulement une excitation salutaire, une fièvre douce et suffisante pour prévenir les accès des maladies les plus malignes, mais de même que ces agents, elles arrêtent et guérissent ces affections après qu’elles ont pris pleinement leur cours. Une pierre ou une bague, avec un conte vrai ou imaginé; un verset de l’alcoran ou de la bible cousu dans un morceau de soie, et porté, tantôt sur une partie du corps, tantôt sur une autre, ont inspiré une fermeté mentale et produit une assurance corporelle , qui ont donné au malade la force de résister à l’influence de la contagion et de l’épidémie réunies. Si les Arabes ont leurs talismans, et les Indiens leurs amulettes, les nations de l’Ouest n’ont pas cessé de vanter les cures et autres miracles effectués par leurs reliques , leurs puits saints et leurs eaux bénites. Lorsque nous nous vantons d’une mesure particulière , nous disons qu’elle a agi comme un charme . — Qu’est-ce qu’un charme? D’où vient son origine ? tout bonnement d’une corruption du mot latin carmen ^ une chanson, un vers. Dans tous les temps et dans tous les pays il y a eu des

hommes qui ont tiré partie de l’ignorance et de la crédulité de leurs semblables. Celui qui voulut passer pour plus savant que les autres eut toujours recours à l’imposture; et, attendu que les fonctions du prêtre, du poète, du prophète et du médecin furent souvent réunies dans la même personne, il n’est pas étonnant que cette personne ait masqué ses momeries, son mysticisme dans des vers. Savoir lire ou écrire était jadis la marque d’un esprit supérieur; et celui qui savait faire l'un et l’autre n’avait qu’à marmotter son sortilège pour guérir ou tuer. Dès la plus grande antiquité, nous trouvons qu’un charme fut employé dans l’art de guérir. Homère, dans son Odyssée ^ introduit les fils d’Antolycus avec des charmes pour étancher le sang; et les médecins aujourd’hui, dans l’Égypte et dans l’Inde, emploient aussi des charmes. Les hommes du Nord faisaient usage des rythmes runiques pour charmer les maladies. Chez les Norwégiens et les Islandais, des vers et des chansons étaient regardés comme tout-puissants. Un de leurs poètes s’exprime de la manière suivante sur la croyance de son temps et de son pays :

— « Je sais une chanson avec laquelle je pourrais adoucir et enchanter les armes de mes ennemis, et les rendre inoffensives. Je sais une chanson que je n’ai qu’à chanter, lorsque les hommes m’ont chargé de chaînes, et au moment où je la chante, mes fers tombent, et je m’en vais librement. Je

sais une chanson utile à tous les enfants des hommes; car, dès que je la chante, les haines se dissipent entre eux. Je sais une chanson d’une telle vertu, qu’avec elle j’imposerais silence aux vents, et apaiserais les orages. » Telle est l’origine des sortilèges ou incantations * termes dérivés du mot latin canton je chante. Chez les Juifs, la simple expression du mot mystique abracalan > avait assez d’influence pour dissiper une maladie. Quintus Severinus Simonicus se vantait d’avoir guéri une fièvre hémitritique , en prononçant mystérieusement le mot abracadabra, combinaison phonique de son invention. Le faiseur de pluie parmi les Caffres, le danseur du diable des Gingalais, et le sorcier indien , peuvent opérer dans le corps de leurs compatriotes , avec leurs charmes et leurs chants, des métamorphoses qui mettraient en déroute toute la science tant vantée des professeurs. Ils agissent en inspirant de la confiance ; et en voici une autre preuve dans ce qui arriva devant Breda , en 1625. — - « Cette ville, après un long siège, souffrait de toutes les misères que la fatigue, la mauvaise nourriture et le découragement pouvaient infliger à ses habitants. Entre autres fléaux, le scorbut avait enlevé un grand nombre de citoyens. Cette maladie, ajoutée à tant d’autres calamités, disposait la garnison à livrer la place, lorsque le prince d’Orange, désirant la conserver, mais dans l’impossibilité de venir à son secours,

trouva moyen d y introduire des lettres , promettant aux défenseurs de leur envoyer du renfort. Ces lettres furent accompagnées de remèdes pour le scorbut , lesquels étaient, soi-disant, d’un grand prix et d’une grande efficacité. Beaucoup plus leur était encore envoyé : la déception, qui produit toujours des effets étonnants. Trois petites fioles furent données à chaque médecin. On proclama que trois ou quatre gouttes suffisaient pour communiquer le pouvoir de guérir à quatre litres d’eau. (Remarquez cela, MM. les homœopathes ! ) Alors nous déployâmes nos moyens merveilleux. La fraude n’était pas même connue des généraux. Les soldats nous entouraient en foule, chacun sollicitant sa part. La gaîté reparut sur toutes les figures, et tout le monde eut foi dans les vertus souveraines de notre panacée. Un grand nombre de malades, qui n avaient pas marché pendant plusieurs mois j se promenèrent dans les rues, avec leurs jambes droites et agiles; tous se vantaient d’être rétablis par le remède du prince ! » Remède purement imaginaire. Faut-il, après cela, engager les docteurs, lorsqu’ils visitent les malades, à ne pas leur montrer une figure lugubre et triste? Une telle conduite est impardonnable! Néanmoins il y a des praticiens si bas et si sordides, qu’ils s’empressent toujours de dire que les malades sont en danger. Quelle politique infâme! Us trouvent du plaisir à croasser, attendu que c’est le moyen in-

faillible de prolonger la maladie. Mais je laisse de tels hommes à Dieu et à leur conscience.

Si Ton est disposé à douter de l’influence décourageante des figures tristes sur les malades , on fera bien de lire le voyage de lord Anson, dans lequel il dit : — « Tout ce qui avait une tendance à décourager et à attrister les matelots augmentait l’intensité de leur maladie ( le scorbut ). Ordinairement cela faisait mourir ceux qui étaient les plus malades, et envoyait dans leurs hamacs ceux qui étaient en état de faire la besogne. »

On voit par-là ce que peut produire sur un malade une contenance empreinte de frayeur ou de tristesse. Je recommande donc aux médecins de conserver un regard calme et même souriant en présence des malades, et je leur dirai avec Byron : Employez-vous

« To render with your precepts less The sum of human wretchedness,

And STRENGTHEN HUlIl WITH HIS OWN MIND \ »

Que signifie , en comparaison , toute la farce de pathologie, et toutes les connaissances acquises dans la salle de dissection? On peut tailler et dépecer le corps mort pendant vingt ans, sans savoir le moins du monde la manière d’influencer les mouvements du corps vivant. Néanmoins des pro-

1 A diminuer, par vos préceptes, la somme de la misère humaine , et à fortifier l’homme par son propre esprit.

fesseurs vous disent gravement que l’anatomie est la fondation de la médecine! Ceci me rappelle ce qu’a dit un poète contemporain, le célèbre Béranger : — « Exista-t-il jamais un âne capable de cou- *per en morceaux la graisse de mouton, et d’éplucher les mèches de chandelles, afin de découvrir d où vient la lumière, ou pourquoi elle peut jaillir de la graisse? Oui, il y en eut un, plus curieux et plus bête, qui, le scapel à la main, chercha à apprendre de la mort quelles sont les lois de la vie. Oh! pour moi, j’aimerais mieux demander à une vieille nourrice un remède pour mon rhume, que de me confier à un cerveau aussi pédant, pour faire revivre en moi la flamme prête à s’éteindre b » Plaisanterie à part, j’ai connu dans mon temps un grand nombre d’anatomistes de premier ordre; et cependant il y a de vieilles femmes que je préférerais consulter, pour mon propre compte, que ces savants adroits à fendre un cheveu. Ces hommes sont, pour ainsi dire, comme des géographes qui indiquent des rivières, des villes, des côtes, des vallons et des plaines, mais qui ignorent les mœurs, les usages, et comment on influe les atomes vivants qui entrent et sortent continuellement du corps qu’ils décrivent. Si quelque créature d’un esprit mécanique s’avise de plaisanter sur ce point,

1 Nous avons reproduit ce passage d’après le Ü/ Dickson ; mais nous ne l’avons pas trouvé dans les œuvres de Béranger.

( Note du traducteur. )

il faut l’engager à surveiller les blessés de deux armées, et à expliquer ensuite pourquoi les mêmes blessures sont si faeiles à guérir parmi les vainqueurs et si fatales aux vaincus ! Il pourra faire, tant qu’il voudra, une dissection des nerfs après la mort, sans découvrir la plus petite trace de cette occulte influence de Famé, qui donne la force ou la faiblesse au corps vivant.

Le pouvoir déprimant du chagrin est familier à tout le monde ; mais il y a des cas où un effet contraire en résulte. Shakspeare, avec sa pénétration accoutumée, en explique la cause :

« îo poison tîiere is physic — and these news,

Having been well, that would bave made me sick,

Being sick, bave in sonie measore made me well;

And as the wretcli wliose fever-weakened limbs,

Like strengthless hinges bnckîe under life,

Impatient of bis fit, breaks like a tire Ont of bis Keepers’ anus, even so my limbs,

Weakened witli grief, being now enraged with grief,

Are thrice themselves k »

La force communiquée à la constitution, dans les cas de cette nature, a une relation avec les

1 Dans le poison on trouve le remède. Il y a de bonnes nouvelles qui pourraient me rendre malade, tandis que si j’étais malade, elles me rappelleraient à la santé. Il en est de même de l’être souffrant, dont les jambes, sans force, fléchissent sous lui, mais qui, pendant l’accès de la fièvre , s’élance comme une flamme hors les lisières de son gardien. C’est ainsi que mes jambes, affaiblies par le chagrin, et devenant enragées par le chagrin, sont trois fois elles- MÊMES.

nouvelles révolutions atomiques causées par le désespoir, ou avec cette détermination d’agir avec énergie, qui vient en aide à l’homme dans des cas extrêmes. De semblables réactions ressemblent à l’ardeur que l’on sent après un bain froid. Il y a des gens qu’une succession de petites contrariétés abaissent à l’excès, et qui tout d’un coup, dans une circonstance importante, deviennent de véritables héros.

Il serait facile d’apprendre de tous ceux qui ont profité de leur expérience dans la vie, que la moitié du monde existe par le parti qu’elle tire des passions et des préjugés de l’autre moitié. Le parent du préjugé, c’est l’ignorance. Néanmoins il n’y a pas d’homme qui ne sache quelque chose que d’autres ignorent. Les juges les plus savants ont fait des folies par ignorance ; ils se sont laissé duper par des individus d’une classe qu’ils méprisent : de pauvres misérables créatures décrépites, qu’on appelle sorcières, en ont imposé aux hommes les plus instruits de la nation. Lord Bacon et sir Mathew Haie, par exemple, croyaient au sortilège. Ce dernier juge condamna à la mort des malheureux qui en furent accusés , et les fit exécuter. Samuel Johnson croyait aux revenants et à la faculté de lire dans l’avenir. Où est donc le pays si éclairé, que les meilleurs et les plus savants citoyens ne se prêtent pas à la mystification ? Si un tel pays existe, ce doit être l’Angleterre au moment

actuel. S’il y a une profession où la déception n’est pas mise en pratique , ce doit être la médecine ! Heureuse Angleterre! heureuse médecine! où tout est parfait et pur, où l’ignorance n’existe pas, où le public n’est pas trompé par un écho, ni conduit parles partis pour les intérêts d’un parti! Ici la corruption est inconnue dans les collèges, et des collusions dans les corporations ne sont qu’un rêve! Ici il n’y a pas de certificats à vendre, de critiques à acheter; point de docteurs Connolly ni de docteurs James Johnson, point d’écoles de balivernes, point de professeurs à l’ame vénale! Ici, où il n’y a pas de paille dans nos yeux, nous pouvons ôter plus facilement celle du voisin! Qui ose douter de notre supériorité à cet égard sur toutes les nations du monde? ou qui me demandera en quoi consiste notre excellence?... Vilain sceptique! Qu’on lise le docteur Stawkins , qu’on lise le docteur Bisset Stawkins, voyage sur le continent, et on y trouvera enregistré que le trait le plus brillant dans la médecine britannique, le point qui distingue le plus le traitement anglais, est la saignée copieuse qui est en usage. — « La négligence des saignées copieuses, dit Stawkins, est la grande erreur des hôpitaux du continent ! » Rions donc de ce rien faire, de cette médecine expectante des Français; tournons en ridicule l’homœopathie des Germains ; et faisons des grimaces à la doctrine des contrestimulants des Italiens. Que sont les plus grands

professeurs médicaux du continent, en comparaison de nos plus pauvres apothicaires , sans parler de nos grands chirurgiens et médecins, et de nos présidents et vice-présidents de sociétés savantes! Qu’on admire le grand nombre de corps scientifiques auxquels appartiennent ces grands petits hommes! on trouvera leurs noms inscrits dans toutes les institutions littéraires et scientifiques (ou soi-disant ) du pays, dans toutes les académies astronomiques, botaniques, géologiques, antiquaires et royales ! Aimables et respectables gens, bien dignes de vous promener dans vos voitures et de porter des armoiries ! Gentilshommes pleins d’urbanité et de désintéressement ! vous devez votre élévation à votre propre industrie, vous conservez vos positions par votre incorruptible intégrité, vous vous recommandez les uns les autres par vos talents et votre honnêteté, vous êtes tous gens d’honneur! Peu semblables aux gens honorables cl’un autre endroit honorable , qui ont été achetés, vous, membres d’une profession également honorable ^ vous n’êtes pas à vendre ! Gela est dit et redit dans vos collèges et vos coteries, et cru et apprécié par ce monde si capable de bien distinguer! Qui, à l’exception des reptiles qui ne savent ni penser ni réfléchir, oserait dire : tout ce qui brille n’est pas de l’or ! Quelle est la différence entre un louis d’or pur et sa contrefaçon? L’œil peut-il découvrir l’imposture ? non. Ce n’est

que par Yessai de leur poids et de leur son respectifs que l’on peut distinguer le bon du mauvais. Pense-t-on que l'homme puisse être jugé autrement? Pour qu'un individu soit un escroc achevé, il faut qu'il ait l’extérieur de la dignité et de l'intégrité, comme la mauvaise pièce a besoin de recevoir l’apparence de la bonne pour entrer dans la circulation. Ne nous montrons donc pas satisfaits de beaux noms et d'apparences seulement; n’acceptons pas des hommes pour ce qu’ils se prétendent, parce qu’ils ont des titres, parce qu'ils sont professeurs des collèges ou de l’Université. Qu’est-ce qu'une place de professeur, sinon une place ? — « Celui qui possède le meilleur talent pour attraper la place, a communément les moindres facultés pour la bien remplir; et l’on fait des hommes pour enseigner la morale, la médecine et les mathématiques, par les mêmes ruses et moyens indignes qui fournissent des douaniers et des inspecteurs de cuisines ( Sidney Smith). vW est bien sûr que des professeurs ainsi élus se soutiendront mutuellement; à tort ou à raison , ils maintiendront toujours le même système. En cela, ils ressemblent beaucoup aux bandes de filous qui travaillent par coteries et collusions; et, comme ces professeurs, iis sont tous respectables en apparence , quelques-uns faisant même leurs affaires en voiture l

Où est l’individu qui n’a pas sa faiblesse morale

autant que matérielle? Sur ce point nous sommes tous sujets à être dupés. Ici nous sommes imbécilles comme des enfants ; nous sommes aussi parfaitement à la merci du charlatan, que le bambin l’est de l’influence des parents dont il reconnaît le pouvoir. Qu’on parle à cet enfant de la chambre des revenants, et sa figure pâlit; avec l’adulte, qu’on ait un air de mystère, qu’on marmotte obscurément et vaguement, et l’on dérangera son cerveau. Est-il sain, il devient un instrument; estil dans un état maladif, on le dupe et on le dirige à sa guise. Et comment s’étonner de l’effet de cet agent sur des individus, lorsqu’on voit une nation tout entière aveuglée par une coterie de docteurs? Je fais allusion à ce qui est arrivé lorsque le choléra parut en Angleterre. L’inlluence de la crainte pour propager une maladie, est connue autant que le pouvoir de la confiance pour l’arrêter. Quelle fut la conduite du collège de médecine lorsque le choléra commença ses ravages ? Essayat-on de calmer les alarmes de la population? chercha-t-on à inspirer l’espoir et la confiance, afin que le corps pût gagner de la force par le moyen de l’esprit? Point du tout : le collège déclara, par proclamation, que la maladie était contagieuse ! Sans la moindre preuve, sans une ombre d’évidence, il déclara que, semblable à la petite-vérole, elle était communicable d’homme à homme! C’était le signal pour établir leurs comi-

tés du choléra, qui devaient publier des bulletins sur cette maladie. A cette époque, je venais d’arriver de l’Inde, où, malgré que j’eusse vu plus de cholériques que tous les professeurs du collège ensemble, je n’avais jamais entendu parler de la contagion du choléra, ni de comités pour en régler la marche. Dans cet Orient si barbare, les autorités civiles et militaires avaient agi avec sangfroid et avec calme; lorsqu’on ne pouvait arrêter, on attendait avec fermeté le résultat. On se plaçait, ainsi que ses affaires, à la merci de la Providence; tandis qu’en Angleterre, nation si éclairée, les législateurs, sous l’influence des médecins, passèrent des lois honteuses et permirent des actes d’agiotage déshonorants pour la Faculté. On imposa une nouvelle taxe pour enrichir ces comités du choléra ! La conséquence de ces turpitudes fut qu’une panique et une tristesse universelles se répandirent dans le pays. Les riches se renfermèrent dans leurs maisons, chacun étant rempli de la crainte d’avoir le moindre contact avec son semblable. Les classes moyennes souffrirent de la stagnation générale de tous les métiers; car il n’y avait que le cours des livres sterling (servant à payer les honoraires du docteur ) qui allait bien. Les premières victimes furent arrachées de leurs foyers ( en vertu de la loi du parlement ) et entassées dans les hôpitaux destinés aux cholériques. Là, s’ils ne crevaient pas de misère, les malades

étaient injectés d'eau et de sel par des médecins enragés! Privés de toute consolation et de sympathie de la part de leurs parents ou de leurs amis, et torturés de toutes les façons par des docteurs pédants, on ne doit pas être surpris qu’un si petit nombre ait pu s’échapper de ces lieux pestiférés. Toutes ces horreurs furent cependant autorisées parles sommités de la société, par des pairs, des juges, des membres du parlement, subissant tous l’influence d’une puérile crainte de contagion > que l’ignorance ou la cupidité du collège de médecine avait propagée. Lorsqu’ils cèdent à l’intimidation, à quelles misères les gens faibles ne se soumettent-ils pas?

« Eveil the wisest and, the hardiest quail To any goblin hid Bebind a veii * ? »

N’est-ce pas un sujet qui mérite une profonde réflexion ? Il devrait faire naître la honte chez certaines personnes ! Parlons de la honte. En général, cette passion attriste, et, sous son influence, des hommes et quelquefois des femmes se suicident. Je citerai une circonstance où elle a produit un effet contraire. Les vierges de Milet furent saisies d’une manie qui leur faisait croire que se donner la mort était un acte d’héroïsme, et un grand nombre mirent fin à leurs jours. Des remèdes et

1 Même les plus savants et les plus téméraires tremblent en présence d’un démon caché derrière un rideau.

des arguments ayant été employés sans effet, les magistrats, pour arrêter le progrès de cette rage destructrice, ordonnèrent que les corps des suicidées seraient traînés nus à travers la ville. De ce moment la manie cessa. Mais il dépend toujours d’événements contingents qu’une passion quelconque ait un effet salutaire ou déplorable dans une maladie. En fait de honte, le passé ou le futur établit une grande différence.

On serait peut-être disposé à me parler de l’efficacité de la peur dans la guérison des maladies ; mais, dans ce cas, la peur ne devrait pas être la crainte de la maladie ni de ses effets, mais bien la crainte de quelque circonstance qui lui fût étrangère : ainsi le chevalier Malcolm, dans son Histoire de la Perse „ nous parle d’un certain Hukeem qui guérissait la fièvre par la bastonnade. Dans ce cas, le docteur persan employait la double influence de la crainte et de la douleur, qui, ni l’une ni l'autre, n’avaient nulle relation avec la maladie. L’effet de la terreur sur le mal de dents est connu de beaucoup de gens qui ont frappé à la porte d’un dentiste. La goutte, également, a été guérie et causée par toutes les passions que l’on puisse nommer. Il ne se passe pas un jour, sans que nous n’entendions parler de gens qui tombent, par l’effet de la peur, dans des accès d’épilepsie. Néanmoins Boërliaave fit disparaître une épilepsie devenue endémique dans une école, en déclarant

qu’il brûlerait avec un fer rouge le premier écolier qui en aurait un autre paroxisme. J’ai vu l’asthme guéri par la colère et par le chagrin. Toutefois, si nous voulions croire ce que l’on nous dit, il y a des gens suffoqués par l’un et l’autre!

Peu de personnes contesteraient Finiluence des passions dans le traitement de la fièvre. Que l’on parle de l’impression mentale, telle que la foi, la crainte, la colère ou la joie, comme ayant eu du succès dans un cas, et on le croira; mais s’il s’agit d’un changement de volume dans la structure, tel qu’un gland grossi ou un ulcère, on tournera en ridicule l’efficacité d’un charme. Des excès de scepticisme ou d’incrédulité sont également des maladies de l’esprit. Le cerveau sain est toujours ouvert à la raison , et celui qui croit que le sortilège ou le toucher magique d’un monarque peut opérer sur le système nerveux, de manière à empêcher ou à interrompre les mutations de mouvements et de température qui constituent un accès de fièvre, doit hésiter avant de nier leur influence sur un ulcère ou une tumeur qui ne peut être développée ou guérie que par un changement de température. D’après tout ce que j’ai dit, il est impossible qu’on ne soit pas convaincu qu’aucun individu ne peut être le sujet d’une impression mentale, sans avoir éprouvé un frisson ou un accès de chaleur, un tremblement ou un spasme, avec un changement plus ou moins grand

dans les relations atomiques de tous les organes et sécrétions.

Alibert mentionne une Parisienne qui avait une loupe au col ( un goître }, et à qui cette difformité causait un grand chagrin. Cette tumeur, qui avait résisté à toute espèce de traitement médical, disparut pendant le régné de la T erreur époque où cette dame, comme toute autre de son rang, avait éprouvé les plus terribles angoisses. Mais l’agonie et la suspension se rattachaient à tout autre chose qu’à sa maladie. Que l’on s’occupe beaucoup de son mal, et on l’augmente, tandis que toute distraction de l’esprit est salutaire. D’après ma propre expérience, je peux garantir que des abcès d’une dimension considérable ont été guéris par la crainte et la joie. Peu de chirurgiens qui ont de la pratique, ont négligé d’observer que des gonflements purulents peuvent céder à l’influence de la crainte. Le chirurgien s’assure de l’existence de la matière; il propose d’ouvrir la tumeur; le sujet, effrayé, remet l’opération au lendemain, et le lendemain la tumeur a disparu!

A coté de la Terreur est le Dégoût, c’est-à-dire , le genre de sensation qu’on éprouve , par exemple , la première fois que l’on touche un crapaud ou un aspic. Cette passion a fait des merveilles dans les maladies. Les anciens médecins en ont tiré parti dans leurs prescriptions ; car ils étaient très singuliers dans quelques-unes d’elles,

comme de faire de la soupe avec de la chair de petits chiens, de vipères, de limaçons et de mille-pieds. Le célèbre chef mohawk, Joseph Brant , se guérit, pendant une marche, dîme fièvre tierce , en prenant un bouillon fait de chair de serpent à sonnette! A la vérité, la chair de ce serpent est très inoffensive, et même, d’après ce que j’en sais , elle serait , au contraire, tout aussi nourrissante que celle d’une anguille ; mais du moment où l’on pense au reptile vivant et au poison de sa dent , on ne saurait le manger sans éprouver un tremblement , une agitation , un frisson ; sans ressentir , en un mot , les horripilations de la fièvre. Une toile d’araignée , de la suie , la mousse d’une tête de mort, et toucher un criminel qui vient d’être pendu, sont autant de remèdes employés par le vulgaire en Angleterre, dans certaines maladies. Chez les Romains, le sang du gladiateur mourant était estimé, par ses vertus, dans les épilepsies. De nos jours même, dans certaines contrées de l’Europe, le bas peuple se guérit de l’épilepsie, en buvant le sang du criminel qui vient d’être décapité. Dans le dernier siècle, le peuple croyait aussi qu’un crapaud, pendu au cou, arrêtait le saignement du nez. Maintenant , que l’on sait que le crapaud n’est pas vénéneux, il n’aurait peut-être pas le même effet.

En considérant le pouvoir des passions pour guérir et causer des maladies, on trouve la meil-

leure réfutation des erreurs de la médecine, et la preuve la plus patente de ses variétés. C’est par une épreuve semblable que je désire que mes doctrines soient jugées. Que l’on prenne seulement l’influence de la crainte : quelle maladie n’at-elle pas causée? Quelle est celle qu’elle n’a pas guérie? Le mode de son action établit, évidemment, non-seulement l’unité des maladies, mais aussi l’unité d’action du remède et de la cause. En définitive, quel est l’effet d’un traitement convenable , si non de changer le mouvement et la température du corps? Cet acte accompli, le malade est guéri. Qu’on fasse la même chose lorsque l’on est en bonne santé, et la maladie est reproduite. Tout ce qui peut changer les mouvements causera ou guérira une maladie. C’est ainsi qu’agissenttous nos remèdes.

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