‹ Erreurs et mensonges historiques (volume 2)Chapitre 13 sur 15 · LES CRIMES DE SAINTE GLOTILDE · texte numérisé non relu

LES CRIMES DE SAINTE GLOTILDE

au lorités considérables, telles que le père le Gointe (1), l'abbé de Camps (2) et depuis, en Allemagne, M. Ki-iès (3). Enfin, pour le passage qui a occupé M. l'abbé de Barrai, on a l'autorité du comte Carlo Troya (4) et de M, Alphonse de Boissieu (5): ces deux auteurs pensent qu'il y a ici interpolation, c'est-à-dire qu'on a, — peu importe à quelle époque, — ajouté à l'histoire des Francs le récit de la prétendue démarche de Clotilde auprès de ses trois fils, pour les exciter à porter la guerre en Bourgogne.

(I) Annales ecclesiastici Francorum.

('2) M.inii!;pri's (Je la Bibliothèque royale (de Paris), de Camps, n'^Q.

(3) De Gre^-arii Turonensis epis!0(ji vità e( scripÉis. (BresTan, t839, in 8".)

(■|) Storii/lltalia, tome XI, p. 19. .

(5) Inscriptions antiques de Lyon, dernière livraison.

On ne saurait assez appeler l'attention sur une erreur et un mensonge tout à la fois, dont une des trop fameuses figures de l'histoire de notre pays, au vu* siècle, a été la source ou, pis encore, le prétexte : avons nous besoin de nouimer la reine Brunehaul, dont quelques auteurs se sont faits les apologistes, forts (disaient-ils), du témoignage de saint Grégoire, évèque de Tours, et du pape saint Grégoire le Grand. Ainsi, il ne s'agit rien moins ici que de dissiper une erreur capitale et de réfuter un énorme mensonge dont on voudrait rendre complices deux illustres, deux saints prélats, les hommes les plus éclairés et les plus courageux à dire la vérité, aux temps troublés où ils vécurent tous deux.

« L'histoire de la première race de nos rois, — dit Gaillard (1), — ne présente rien de plus frappant que les fureurs et les crimes de Frédégonde et de Brunehaut ; ces deux femmes, si implacables dans leurs haines, si terribles dans leurs vengeances, si impétueuses dans

(1) Mémoire sur Frédéponde et sur Brunehaut, conlenant la réfutation de rajiologie de Brunehaut, eiiire[ni?e par quelques auteuis. (Méni. de l'Acad. des Inscript., tome XXX de l'édit. in-4", p. 633-697.) Le mémoire de Gadiard fut lu par lui, eu 1760, en séance publique.

•RTDS DE BRUNEHAUT. 89

tes leurs passions, si jalouses de l'autorité, si peu scrupuleuses sur les moyi-ns de l'acquérir et de la conserver, étonnèrent à force de cruautés leur siècle barbare. L'une (Frédégonde), avec une plus insolente audace, employant presque publiquement contre tous ses ennemis le fer et le poison, parut outrager l'humanité en général par un plus grand nombre d'attentats; l'autre (Brunehaut), ménageant avec plusd'art ces détestables ressources, mais les employant presque toujours contre son propre sang, parut ou. rager plus particulièrement la nature. Leurs noms, trop fameux, semblaient également dévoués à l'exécration éternelle de la postérité.

« Cependant la différence de leur sort a mis une autre différence entre elles dans l'opinion de quelques auteurs; les crimes de Frédégonde furent heureux, elle vécut toutepuissante et mourut tranquillement dans son lit : les malheurs de Brunehaut égalèrent ses forfaits ; un vainqueur rigoureux, sans égard pour son rang, sans pitié pour sa vieillesse, lui arracha la vie dans l'opprobre et dans les tourments. Si le crime triomphant révolte, le crime puni contente et apaise, la pitié succède naturel-

ment à la justice satisfaite : la pitié, comme toutes les passions, a ses sophismes et ses erreurs; elle tend toujours à justifier ceux pour qui elle s'intéresse : c'est sans doute ce qui a procuré des apologistes à Brunehaut, tandis que le plus grand amour du paradoxe n'a pu faire élever une seule voix en faveur de Frédégonde (1). »

Pour juger de l'apologie de Brunehaut, il ne s'agit pas tant, — ce qui nous mènerait trop loin^ — de retracer ou de rappeler, même si succinctement que ce soit, les prin-

(t) L. c. su[).,p.G33et634.

cipaux événements historiques et politiques auxquels cette reine fut mêlée (1); il nous suffit pour légitimer, en les motivant, nos conclusions contre elle, d'entendre d'abord les témoins à charge, puis d'écarter les témoins à décharge : les premiers sont nombreux et surtout dignes de foi, les autres sont bien clair-semés et très-récusables. D'ailleurs, les premiers sont contemporains ou à peu près, tandis q^ue les autres ne commencent à se produire q^u'environ sept ou huit siècles après la mort de la prévenue...

L'heure de la justice venait de sonner enfin pour cette femme sanguinaire (613); faite prisonnière par Clotairell, qui lui reprocha la mort de dix rois qu'il lui nomma tous, elle fut condamnée par tous les Francs à une mort affreuse; livrée pendant trois jours aux tortures, enfin attachée à la queue d'un cheval furieux, les restes sanglants et déchirés de son cadavre furent jetés au feu (1).

Ce jugement fut aft'reux, sans doute; mais fut-il équ,itable? Brunehaut l'avait-elle mérité? Était-elle coupable de tous les crimes qu'on lui imputait ou du moins d'une partie ? C'est ce qu'il faut examiner.

11 faut d'abord faire quelques réflexions générales qui trouveront, à tout moment, leur application dans cet examen.

En premier lieu, les écrivains français qui ont cru devoir se rendre les apologistes de Brunehaut ont trouvé beau de défendre une reine malheureuse; la dignité de ce personnage les a éblouis; ils se sont regardés coniinc de généreux chevaliers, vengeant l'honneur d'une dame

(1) Frédépaire, Sigcbert de Gemblours, Aimoin, append. ad ciiron. Marii, Jonas, 6aint-Adon, Reginou,

qui n'a pas manqué de leur paraître vertueuse, paçce qu'ils voulaient qu'elle le fût; ils ont cru menue servir la France en diminuant le nombre de ses.reiaescfjlminelles^ Mais leur zèle les a trompés; si Brunehaut fut innocente, combien Clotaire H ne fut-il point coupable?

Ce roi dont tous les historiens vantent k l'envi les vertus (1), dont le règne fut celui de la paix et de la justice, qui répara tous les désordres des règnes précédents,, qui, d'ailleurs, ayant réuni tout l'empire français et l'ayant rendu heureux, doit être bien plus précieux à des Français qu'une étrangère (2) dont l'autorité précaire ne s'est étendue que sur une partie de la France ; ce roi, le meilleur des rois de la première race, aura surpassé par un crime épouvantable tous les crimes de Ghilpéçic et àe Frédégonde ! Il y a plus, — Clotaire ne fut c^ue l'accusa teur de Brunehaut; la nation entière 1^ jugea. Que de coupables, si une femme seule est inutocente ! Quand, on n'aurait à prononcer qu'entre Brunehaut et Clotaire, il faudrait se déterminer pour Clotaire; peut-on donc balancer entre une femme décrire et une nation entière réuûie à un roi tel que Clotaire II ?

C'est donc venger l'honneur de la nation" cl d'un roi dont le souvenir lui est cher, encore au bout de. plus de douze siècles, que de détruire ce paradoxe, — d'ailleurs insoutenable, — de l'innocence de Brunehaut.

(l) Ciotarius monarchiam ^liciter religiose que gubernavit. (Âpp. ad chron. Mani.) Omne regnum Francorum féliciter tetiuit, pacemhabenscum omnibus gentibus vicinis. Iste Clotari iHtientise deditus, litleris eruditus, timens Deum, ecclesianim et sacerdoiuui magnua muneçator, pauperibus eleemosynam tribuens, benignum se omnibus et pietale plenuDj ostendens. (Fredégaire, chron., cap xlu.) Clolarius erat soiers in amore sapienli*. Cf. le bel éloge qu'en fait Junas, dans la vie de saiBt Coiomban, cap. ixiu.

i^l) firuaeUaul était Espagnole.

92 LES VEUTUS DE BKUNEHAUT. .

En second lieu, ses apologistes, — s'ils n'élaienl pas si tém -raires, — auraient dû être effrayes de la nature et de la multitude des obstacles qu'ils avaient à vaincre. Que d'his'uriens à démentir? Que de faits h renverser ou à expliquer d'une manière forcée? Car, sans parler ici de s- s attentats contre son propre sang, attentats que ses d fensi^urs prennent le parti violent de nier malgré les autorités les plus décisives, comment excuser les faits mémos qu'ils avouent?

En troisième lieu, les défenseurs de Brunehaut disent que les historiens qui l'ont décriée (et malheureusement ce sont tous les historiens qui peuvent être regardés comme sources), étaient pour la plupart des moines qui vivaientdes libéralités des successeurs de Clotaire, et qui étaient obligés d'adopter toutes les calomnies que Clotaire avait inventées contre Brunehaut.

Quoi ! l'intérêt de diffamer une femme innocente était encore assez puissant au bout de cinquante ans, cent ans, deux cents ans, trois cents ans, que ces différents auteurs ont écrit, pour qu'on ne pût obtenir ou conserver les libéralités des rois qu'en la calomniant! Mais cette allégation n'est qu'une vaine conjecture, proposée au hasard, qui n'est appuyée sur aucun fait et qui n'est pas même plausible : plusieurs de ces historiens n'étaient pas moines ; on n'a aucune preuve ni aucun indice tiré, soit de leur caractère, soit de leur état, qui induise à penser qu'ils ont été calomniateurs par flatterie. Une telle licence de conjecturer serait très-dangereuse et tendrait à renverser tous les fondements de l'histoire. Ainsi on ne pourra plus rien croire, et un pyrrhonisme aveugle engloutira toutes les vérités historiques.

Mais un mot suffit pour détruire toutes ces conjectures.

Connaissez-vous Brunehaiit par une autre voie que par le récit de ces historiens qu'il vous plaît de regarder comme suspects? Écririez-vous son histoire sans leur secours? En ce cas, peignez-la comme il vous plaira; mais si vous ne la connaissez que par eux, tenez-vous-en donc à leur témoignage, voyez-la donc telle qu'ils l'ont peinte.

Ces auteurs ne sont pas toujours d'accord, ils se contredisent quelquefois les uns les autres; ce défaut leur est commun avec les historiens de tous les temps et de loi; s les lieux; ils ont beaucoup d'autres défauts encore, qui leur sont propres : mais enfin il faut renoncer à connaî re Brunehaut, ou il faut consentir à ne la connaître que par eux.

Les plus grands défauts de ces historiens servent même à garantir leur sincérité; ce sont pour la plupart de froids et secs chroniqueurs, qui indiquent les faits plutôt qu'ils ne les racontent; ils ne cherchent ni à tracer des Itableaux, ni à établir des opinions, ni à lier les faits, ni à Iles ranger méthodiquement ; ils ne veulent ni émouvoir jni persuader, et on sait combien de fois ces deux désirs ont nui à la fidélité hislorique.

Ils ne paraissent pas même avoir écrit pour être lus ; ils ne font que noter les faits, sans raconter ni réfléchir, à peu près comme on fait des extraits pour son usage particulier; c'est dans ce goût que sont faites les chroniques de Marins et de son continuateur, de Frédégaire, de l'auteur des Gestes des Français, de Paul Diacre, d'Aimoin et de tant d'autres (1 ),

En lèle d^s auteurs anciens qui ont parlé de Brunehaut, le premier et le plus important, dont on invoque le

(1) Gaillard, i. c. nip., p. 65j-6û7.

témoignage en fa.veur de Tinnoconce de cette reine, est saint Grégoire, évêque de Tours, le père de notre histoire nationale.

« Grégoire de Tours, — ditGai-liard (1), — est, de tous historiens qui on-t parlé de Brunehaut, celui qui mérilc le plus de confiance; il était contemporain de cette reine, ii ^l'a beaucoup connue : mais il est mort en 535; son 'Histoire des Francs ne s'cteïid que jusqu'en 554 ; ainsi elle ne coniient qu'une partie de l'histoire de Brunehaut, qui n'est morte qu'en 613, et qui n'a commis ses plus grands crimes que dans sa vieillesse. »

On ne peut donc invoquer en faveur de Brunehaut le témoignage de saint Grégoire, ni arguer de son silence en faveur de cette reine.

Au silence de saint Grégoire de Tours les apologistes de 'Brunehaut joignent ce qu'ils appellent le témoignage formel du pape saint Grégoire le Grand.

Les lettres de ce pape, mises en avant pour innocenter brunehaut, sont au nombre de dix; elles sont, en effet, remplies de compliments sur la piété de cette reine, sur sa charité, sur ses talents pour le gouvernement, sur la sage éducation qu'elle donnait à Ghildebert, son fïîs, principalement sur la protection qu'elle accordait aux prêtres et aux njoines qui allaient en Angleterre prêcher l'Evangile.

^ Je réponds,— dit -Gaillard (2) : — 1° que le pape saint Grégoire est jnort en 604, que par conséquent il n'a ^■■' voir les plus grands crimes de Brunehaut; qu'elle n'av point encore fait périr saint Didier, ni chasser saint Coionotban; qu'elle ri'avait point encore fait massacrer Théo-

Ci) /6id., p. 659 et 660.

debert, ni écraser Nérovée contre un rocher, m empoisonné TModoric, ni même porté à leur comble les 4 'sordres de la cour de ce prince; elle n'avait point encore (du moins lorsque ce pontife lui écrivait) sacrifié le vertueux Berloald à Tintérêt de ses voluptés et à l'avancement de -Protade; elle n'avait point encore consommé txiîs ses crimes, qui réunirent, après une longue patience, lanaUon entière contre elle. »

.Quant au silence de saint Grépoire de Tours et de saint (iré|;oire pape on joindrait encore les vers que saint Fortunat, évêque de Poitiers, fit pour Brunehaut, à l'époque de son maxiage avec Sigebert et même quelque temps a irès, et dans ]esquelsil l'appelle «belle, modeste, pleine « de décence, vive, gracieuse et douce; pleine des charmes a de l'esprit, ,^e la beauté et de la noblesse (1), » ces vers, faits longtemps avant ses crimes ne prouveraient pas plus en sa faveur que ces rimes de Ronsard, dans sa Franciade, faites si longtemps après ces mêmes crimes, ne prouveraient contre elle, s'ils étaient seuls :

De Brunehant, princesse misérable,

■Fera' ponir le vice abominable....

Bien qu'un grand roi ne puisse avoir lonange

Quand' par Fa mort d'une femme se venge,

Pourtant Clntaire «st absous des François

D'avoir vengé le sang de tant de rois,

f)ne par poison, par glaive'et par cantelle (2;

jVvait occis cette reine cruelle. - ■ •

C'est donc au témoignage des liistoriens contemporains qu'il faut en revenir, et c'est lui qui assure la diffamation de Brunehaut...

(1) Pulchra, mo'lesta, decens, solers, {;rati alque benignn, iugenio, vultu,nobilitate polens.

(2) Ruse.

9G LES VEUTIJS DE BRI; N j'.n A L T.

Parmi les auteurs, — relativement très-modernes, mèm le plus ancien, — qui ont essayé de réhabiliter Brunebaul, le premier qui se présente est Boccace, plus connu par ses contes libertins que comme un historien même de dernier ordre; encore n'est-ce pas dans une dissertation, mais simplement dans une fiction, un pur jeu d'esprit, qu'il imagina de justifier celte grande coupable (1). Essayons une analyse aussi rapide que possible, mais cependant exacte et complète, de ce très-singulier article. Boccace feint qu'une femme ou un génie (2) se présente à lui, une couronne sur la tète, les cheveux épars, le visage baigné de larmes ; elle se frappait la poitrine, elle poussait de longs soupirs ; elle lui dit qu'elle se nomme Brunehaut et qu'elle n'est pas plus indigne de sa pluni qu'Arsinoé de Cyrène, que Gléopatre d'Egypte et que la Gépide Bosomonde. On voit que Brunehaut commence par se mettre en assez singulière compagnie. Boccace lui dit : « J'ignore vos aventures, je n'ai même jamais entendu prononcer votre nom. ») Il consent cependant à écrire son histoire sous sa dictée, après avoir pris la précaution de la faire jurer de dire la vérité; mais elle tient bien mal sa parole, elle ment d'abord sur toutes les choses les plus indifférentes : elle donne au roi son mari et se donne à elle-même une généalogie qui ne se rapporte à rien de connu ; elle se dit fille de Lémichildon, roi d'Espagne, tandis que l'on sait qu'elle était fille d'Âthanagilde; elle suppose entre son père et les quatre fils de Clotaire I" une guerre chimérique, qu'elle fit (dit elle) cesser par son mariage avec Sigebert.

(!) De Claris miilieribus, cap. civ.

(2) Mulier qusdaiu, imo daemon.

LES TERTUS DE BRLNEHAUT. 97

« J'avais cru, — interrompt Boccace, qui tout à Iheure r/avait jamais entendu parler d'elle, — que c'était avec Tilpert oi Tilcepert. — Je sais, — répond-elle, — qu'il y a des gens qui Je croient ainsi, mais il n'en est rien; de mon mariage avec Sigebert (ajoute-t-elle) naquit Clotaire III. La guerre s'allume entre les princes français; f bilpéric est assassiné par des satellites, dans un lieu où .pni'a^vait ifai| yenir sous prétexte de traiter de paix : peu ^près, moi? pari meurt pa)-Jo même infortune.

-- .Oh! you§ mentez, — du Boccace à Bruuehaut, — c'est vous qui ayez /ait périr yolre inari, au retour de la ""^Tsse, parce que vous craigniez qu'il ne fût instruit de

: e passion pour Landri, maii-e du palais.

— Quel est cet homme, — s'écrie avec raison Brunehaut, — qui de si ignorant qu'il était devient si vite un yiolent accusateur I »

Elle lui explique que la femme dont il a entendu parler ^st Fr-édégon^e, ^pi^l par piodération elle avait tù le nom jusqu'alors.

« iMais, — lui dit^pcçacç, qui avait caché d'abord toute sa science, -- Clo.taire n'était point votre fils ni le lils de Sigebert; vo^re fils çt^it Ghildebert, et vos petits-fils, nés de lui, Théodebert et Théodoric.

— Théodebert et Théodoric, —répond elle, —étaient les petits-fils de Sigebert t non les miens : Théodoric massacra Théodebert, son frère, roi d'Austrasie; luimême périt par le poison, et ses fils par le glaive.

— Mais, insiste Boccace',— tous ces crimes sont les vôtres, c'est vous qui les avez armés les uns coolre les autres; pour régner en Austrasie, vous fîtes massacrer Théodebert par son frère , et celui-ci vous ayant reproché le crime que vous lui aviez fait commettre, vous

VOUS êtes défaite de lui et de ses enfauls par le poison d le fer. »

A ce discours, Brunehaut fond en larmes et s'écrie qi telle est la tyrannie de la fortune qu'elle ôte aux malheureux les moyens même de se faire croire (1 ) ! Elle continue son histoire, et raconte comment l'envie souleva contre elle tous les grands du royaume; elle peint vivement l'abandon où se trouvait une étrangère parmi tant d'ennemis : ils séduisent Clotaire son fils, ils l'obligent de se porter son accusateur, et sa sentence de mort est prononcée. Elle fait une peinture énergique de toutes les circonstances de son supplice : une fureur barbare éclatait horriblement sur tous les visages, tous regardaient ses tourments d'un œil sec, la pitié était partout muette, la haine et la rage se montraient seules : cette malheureuse femme voulait en vain se dérober à un si cruel spectacle en fermant les yeux, elle ne pouvait s'empêcher d'entendre les cris injurieux dont tout le camp retentissait contre elle.

« Voilà certainement, — fait observer Gaillard (2), — une fiction intéressante, poétique et surtout très-bizarr- Mais est-il permis, en matière d'histoire, d'alléguer uî semblable autorité? Qu'est-ce qu'un Lémichildon, père d : Brunehaut? Q l'cst-ce qu'un Tilpert et qu'un Tilceperl, que Boccace voulait lui donner pour mari? Que veutdiie un Chil,)(Tic assassiné avant iigebert? Que signifient ce Théodeb. r. et ce Théodoric, petits- fils do Sigebert et non de Brun'^haut? Qu'est-ce enfin qu'un Clotaire III, fils do Brunehaut et auteur de sa mort? »

(I) Horum vcrbis aufcit fidem quibus bona caetera abstulit.

(.-') Ibid., 1). CG5 etGGG.

LES VERTDS DE BRUXEnAlIT. 99

Tels sont les premiers efforts qu'on ait faits en faveur de Brunehaut, et c'est au bout de plus de sept cents ans, et vers le milieu du xiv* siècle, qu'on s'avisa de les faire (1).

Un autre Italien, sur la fin du xv' siècle ou vers le commencement du xvi», a fort applaudi à l'idée de Boccace : c'est Paul-Emile (2).

Cependant Boccace ni Paul-Émile ne firent pas d'abord un grand nombre de prosélytes; on continua de s'en tenir à l'ancienne opinion. Robert Gaguin, général des Trinitaires, qui écrivait sous Louis XI, Charles VIII et Louis XII (3); Nicole Gilles, secrétaire de Louis XII (4); Belleforèt, qui écrivait sous Henri III (5), auquel il a dédié son histoire, sont tous contraires à Brunehaut. Ils ont le mérite d'avoir rendu hommage à l'opinion consacrée et de ne s'être pas laissé éblouir par des paradoxes.

Jean du Tillet, évèque de Meaux, mort en 1570, est le premier Français qui ait montré quelque doute sur la justice du jugement prononcé contre Brunehaut. « Les annales et histoires, — dit-il (6), — font mention de la mort de Brunichilde et racontent d'elle des méchancetés et malheureux actes par elle commis, lesquels je pense être controuvés, au moins la plus grande partie. Saint Grégoire, Boccace et assez d'autres auteurs en écrivent comme d'une bien sage et vertueuse dame. Aimoin, chroniqueur, raconte les grands biens et les aumônes qu'elle faisait aux pauvres et aux églises. »

(1) Bocace, né en 1313, mourut en 1375. , (2) De rébus gestis Francorum.

''^' De j-'eslis Francorum.

Cliro.iiques et annales de France.

^-^ Grandes annules et histoire gém^rale de France. (6) Ctironique abrégée des rois de France.

L'association de Boccace au pape saint Grégoire le Grand est au moins singulière. Il suffit, au reste, d'opposer au doute dç Jean de Tillet la décision de son frère, qui a bien plus d'autorité que lui dans l'histoire, et qui dit formellement que Brunehaut avait fait mourir plusieurs rois et enfants de rois. (S).

L'évèque de Mcaux n'avait eu que des doutes sur les crimes attribués à Brunehaut; mais l'historien Mariana, qui écrivait dans un temps oii il était beau à un Espagnol d''insuller les Français (2), est sûr de son innocence absolue, de saverlu suprême et de l'injustice énorme de nos ancêtres à son égard; il annonce, avec faste, qu'il a résolu de la venger : Quam nobilissimam fœminam (dit-il) liberare melioribus argumentis testimoniisque cotistituimus (3). On attend ensuite ses meilleures preuves et ses meilleurs témoignages : de preuves, il n'en rapporte pas : et le moyen? Ses témoignages se réduisent à celui de Boccace, qu'il appelle, d'après Paul-Émile, « un écrivain certes c( d'un poétique génie, mais surtout animé du désir de « connaître l'antiquité et excellent dans cette étude (4). »

Il cite pourtant les lettres adressées à Brunehaut par le pape saint Grégoire; il s'autorise aussi du silence prétendu de Grégoire de Tours sur les crimes de Brunehaut|J et on a déjà répondu à ce silence; il parle des églisesy élevées ou ornées par ses mains, des captifs rachetés par ses aumônes, et ne veut pas croire que qui a fait de

(1) Recueil des rois de France.

(2) Son ouvrage, intitulé : Uistoria de rébus Eispaniœ, fut publié en l'592.

(3) Lib. V, Cap. x.

(4) Poetici quidem ingenii scriptor, sed antiquitatis cof noscendœ studio incitatus praestansque.

bonnes actions en ait pu faire de mauvaises; il conclut qu'on a vraisemblablement mis sous le nom de Brunehaul les crimes de Frédégonde, sa rivale.

L'illustre Baronius, — qui ne croyait nullement à l'innocence de Brunehaut, — se moque en ces termes de Mariana : « Nous rions en voyant qu'un auteur très-moderne s'efforce d'excuser Brunehaut; c'est comme s'il lavait un Éthiopien (1) d'essayer d innocenter cette femme, que tous les historiens ses contemporains ont proclamée sacrilège, sanguinaire et en tout abominable (2). »

Adrien de Valois n'a pas traité avec plus de respect l'opinion de Mariana, qu'il qualifie de songe et de délire (3).

Quoi de plus?...

Jonas, contemporain et biographedesaintColomban, est (avec Frédégaire) le plus ancien chroniqueur par qui on puisse connaître l'histoire de Brunehaut; tous deux s'accordent parfaitement sur tous les détails de la persécution de saint Golomban par cette autre Jézabel (comme l'appelle Jonas); on peut les voir dans le xxxvi» chapitre de la chronique de Frédégaire.

Jonas a écrit la vie de saint Golomban, et malgré l'acharnement que Gordemoi (4) lui impute contre Brunehaut (car c'est le reproche qu'il fait à tous ceux qui ■ '^ndamnent cette reine, c'est-à-dire à tous les auteurs

I Ou un nègre.

I ^^ Risimus recentiorem auctoreno, qui conalus est eandem Brumichildetn cxcusare, Aethiopem lavans, quae ab omnibus historiis hujus tempoiis sacrilega, sanguinaria et ubique nefaria cotxlanaalur.

(3) Quam bomiiiisopiniontm (ne soninium el deliramentum d'caiii). supcrior rei gestac relatio abunde rctellit.

(4) Hist. de France (Paris, 1869, in-fol.).

originaux)^ il est certain que Jonas parle très-peu de Briinehaut, qu'il n'en parle qu'autant que l'exige son sujet, dans lequel il se renferme scrupuleusement, et qu'enfin on n'a aucune raison de se défier de lui. Ce reproche de partialité, de prévention contre Brunehaut, si légèrement fait par Gordemoi à Jonas et à Frédégaire est bien injuste ; si ces auteurs diffamment Brunehaut, c'est toujours par les faits, jamais par la déclamation; et ces faits ne sont jamais préparés, jamais arrangés; nul art, nul dessein, ni apparent ni caché : de plus, ces deux auteurs sont ceux qui ménagent le plus Brunehaut.

<c Jonas s'emporte, — dit Gordemoi; — il appelle 6runehaut une seconde Jézabel; cet emportement le rend récusable. »

Jonas appelle Brunehaut une Jézabel (l) k cause de ses cruautés envers les envoyés de Dieu; il eût pu l'appeler encore une Athalie, à cause de ses fureurs envers h princes de son sang. Grégoire de Tours est-il récusable ; Gordemoi le récuse-t-il jamais? Getévêque appelle cependant Ghilpéric le Néron et YHérode de son siècle (2j, et il l'insulte durement à sa mort, dont il ne veut pas même qu'on recherche les auteurs : Ce sont ses crimes, — dit-il, — qui ont causé sa mort (3). Gordemoi cherche à rendre ridicule le récit de Jonas, parce qu'il dit que saint Golomban refusa sa bénédiction aux bâtards de Théodoric, qui lui furent présentés par Brunehaut. « Apparemment, — dit Gordemoi, — un saint n'eût pas fait un refus si injurieux. »

(1) Secundae, ut erat, JezabelU. — Jonas. Vie de saini Colomban, Cliap. XVII.

(2) Lib. VI, cap. xlvi.

(3) Lib. VIII, cap. iv.

LES VKRTLS DÉ BRL'XEHAUT. 103

« Vuici ma réponse, — c'est Gaillard qui parle (1) : — Chilpéric avait fait un livre où il soutenait les erreurs de

bellius; il consulta Grégoire de Toufs, qui l'assura i|u aucun théologien n'approuverait cet ouvrage. Chilpéric piqué lui dit qu'il le ferait voir à des gens plus instruits que lui : a Vous ne trouverez (répondit l'évêque) que des insensés qui soient de votre opinion (2). » C'est Grégoire de Tours lui-înènie qui rapporte ce trait. Grégoire de Tours est au nombre des sàinis ; apparemment un saint n'eût pas tenu à un roi un discours si injurieux. » Jugerons-nous toujours de tout par tios mœurs et nos usages ?

a Suivant le récit de jonas (3) et de Frédégàire (4) (qu'encore un coup il faut absolument croire, sous peine d'ignorer l'histoire de Brunehaut), cette reine fit chasser saint Cùloinbah des États dé Théodoric avec toutes sortes d'ignominies et de violences ; on trouve le méine fait rapporté dans Sigebert de Gemblours et dans d'autres àûtëufs. »

Que les apologistes de Brunehaut, pour nous àttend)'ir en sa faveur et nous révolter contre ses juges, s'étudient à tracer d'énergiques peintures du supplice d'une reine âgée de près de quatre-vingts ans, tille, femme, mère, aïeule, bisaïeule de tant de rois; qu'ils nous la montrent exposée aux injures d'une soldatesque effrénée, traînée par un cheval furieux, déchirée eu pièces... qu'ils s'interrompent en s'écriant ; « La plume se refuse à de pa-

2} NuDquam erit sapiens, sed stullas, qui hse que propiinis sequi voiuerit.

(3) Cap. xviiietxix.

(4; Cap.xxxvi.

reilles horreurs, » tout cela, réduit à sa juste valeur, signifie que le supplice de Brunchuut fut affreux, si l'on «considère son rang, son sexe et son âge; mais il l'ut juste «ôi l'on considère ses crimes.

Mais, dit-on, Clotaire était-il son juge? La nation même avait-elle le droit de juger une reine? A cela nous répondrons que le jugement fut juste et non pas qu'il fut régulier.

Quant à ceux qui, — comme Paul-Émile et du Tillet, — ont douté de la réalité du supplice de Brunehaut, il suffit de lus renvoyer à l'auteur de la continuation de la chronique de Marius, qui l'avait certainement vu; à Frédégaire, qui lavait vu aussi vraisemblablement; à Jonas, qui avait pu le voir, et qui certainement avait vu des gens qui y avaient assisté; enfin à la foule des historiens et des critiques des deux partis — pour et contre Brunehaut, — dont les témoignages réunis forment un corps de démonstration que le pyrrhonisme le plus téméraire doit respecter.

(îùtsT-CE oi:e tartuffe? (î)

Plus odÎ avance dans l'étude critique dès erreurs ei des mensonges historiques, plus la perspective, — loin de se rapprocher, — semble au contraire grandir, en s'éloîgnant presqu'à perte de vue : je m'explique. A mesure que l'on marche de découverte en découverte, c'ést-a-dire de lumière en lumière, on voit que ce qiie Ton a trouvé n'est rien en comparaison de ce qui reste a explorer et que la trop courte durée d'une existence d'homme , sî infatigable au travail soït-iï, suffit à peine à entrevoir. Une question mène naturellement à lïne autre, à plusieurs antres, et le cercle des investigations s'élargit dans des proportions immenses. Comnïe où ne peut pas

(l) Celle étude est basée, en grande partie, snr «n remarqnable travail •do M. l'abbé Davin, chanoine de Versailles, qui, — dans le jonrna! le Monde (fè73). — a publié, sous ce titre : Les sources dit Tartcffe, nne série d'articles pleins d'intéressantes révélations, et qui ne sont eux-mêmes que l'esquisse d'un travail capital qui traitera de Port-Royal et Molière. Autour des recherches profondes de M. l'abbé Davin, nous avons groo^vé dans nos notes de bas de page et à la fin de notre propre travail des do«Hments qui donnent, sous une forme rapide mais non moins précise, le sens vrai du Tartuffe, et rétablissent ic;- traits authentiques du courageux peintre de l'hypocrisie janséniste, h pire de toutes, celle dont les suites ont été le plus fatales à la France, au point de vue reli^eux et politique.

106 qu'est-ce que tartuffe?

tout embrasser à la fois, il faut nécessairement choisir et par conséquent borner, en le limitant, le champ de ses observations.

Parmi les découvertes réalisées par la critique et l'érudition modernes, dans le domaine historique et religieux en même temps, il faut sans aucun doute signaler tout particulièrement celle qui répond au titre de l'étude qui va suivre.

Un des plus grands événements du règne de Louis XIV, ce fut la représentation du Tartuffe, de Molière; cette comédie eut pour inspirateur le roi lui-même. Mais, contre qui cette terrible machine de guerre était-elle dirigée ? Était-ce, — comme l'ont écrit et le disent encore les libres penseurs; — était-ce contre la religion, les prêtres et notamment les Jésuites? Oui, les Jésuites, ainsi que le croient encore, à l'heure qu'il est, tant do catholiques et des meilleurs, imbus d'une erreur qui est le résultat du mensonge le plus audacieux?... Cette nouvelle donnée ou plutôt cette remise en son vrai jour du sens attribué au Tartuffe par les contemporains de Molière, semble un paradoxe audacieux et nest pourtant que l'expression la plus simple de la vérité vraie, pleine et entière.

Et en cette révélation, nous invoquerons avec un égal succès le témoignage des vrais dévots et celui des pharisiens du xvii'' siècle, — les jansénistes, pour les désigner par leur vrai nom; les jansénistes, ces grands ennemis de la religion et de l'État , — l'un ne va jamais sans l'autre, — les fils naturels de Calvin et les ancêtres directs de nos moderuîs catholiques libéraux flétris avec tant d'éloquence par î e IX, qui a su les démasquer avec uDB si constante vigueur.

ql'f.st-ce que tartuffe? 107

« Les janséuistes, — comme le dit très-bien M. l'abbé Devin (1), — ont remué les enfers, la terre et le ciel même pour donner le change au public sur leur courageux et terrible peintre. Ils ont trop réussi à faire croire qu'il était l'ennemi de la religion, parce qu'il était le leur , et qu'il se moquait de la vertu , parce qu'il mettait à nu leur scélératesse. Le change a été plus ou moins pris en France. L'art des méchants, leur audace, le peu de réflexion, sinon de sagacité, des bons, leur faiblesse, leur routine, leur entêtement, ont fait que nous avons renoncé au bénéfice d'avoir pour nous un des plus grands génies de l'humanité, et avec un si excellent esprit, merveille parmi les lettrés! le plus excellent cœur. Nous l'avons laissé comme une aYme aux impies contre la piété, en mettant les gens honnêtes et droits dans la plus étrange perplexité sur l'attitude des hommes religieux et sur les principes de la religion elle-même. L'hypocrisie serait-elle donc une vertu admise dans l'Eglise ou un vice privilégié? Suffirait -il d'atteindre le comble du crime pour jouir de la consécration de l'impunité? Damnerons-nous Molière pour avoir, du fer chaud de son génie, stigmatisé ce qui semble, malgré tout, ce qui est, quoi qu'on dise, la plus infernale scélératesse?

c Au nom des intérêts de l'Église, au nom de la vérité

torique.... écartons ces méchantes ou malheu:*euses ■bres, rappelons la lumière et la justice. »

Pour cela, il nous faut aborder de front, — avec M. l'abbé Davin,— le chef-d'œuvre de Molière, Tartuffe ou l'Imposteur, l'œuvre capitale de celui que ses contemporains avaient si bien susnommé le Contemplateur; cette comédie

1, Les sources du Tartuffe, I" arlicle.

108 QU'ÊST-Ci; QUE TARTUFFE?

magistrale occupa neuf années de la vie de son auteur, c'est-à-dire plus de la moitié de sa carrière illustre.

Mettons d'abord sous les yeux du lecteur une appréciation importante, que l'on peut considérer comme étant celle de la saine théologie, la théologie romaine, et celle, ,èn quelque sorte, de l'Eglise parlant, au milieu des dé-^ bats contradictoires, par la bouche du représentant so-, lennel du Pape et des bons évèques français, en majoritérelative, d'accord avec lui.

C'était à la naissance même du Tartuffe, en 1664,^ au milieu des cris des jansénistes, qui vourâierit atout prix n'être pas joués en public par ce chef-d'œuvre.

Molière écrivait alors au roi ces lignes, qui, — pour^ l'exactitude des faits, — sont une page d'hi'stoire de la plus haute importance, dont oh ne peut nier l'imoiense portée.

« Malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi « du monde et du plus éclairé, malgré Vapprobalion en- « core de M. le légat et de la plus grande partie de nos pré- «. lats, qui tous, dans les lectures particulières que je leur « ai faites de mon ouvrage, se sont trouvés d'accord avec' « les sentiments de Votre Majesté; malgré tout cela,' a dis-je, on voit un livre composé par le curé dé... (1), « qui donne hautement un démenti à tous ces augustes a témoignages. Votre Majesté a beau dire, et M. lé légat « et MM. les prélats ont beau donner leur jugement, ma « comédie, sans l'avoir vue, est diabolique, et diabolique « mon cerveau ; je suis un démon vêtu de chair et ha-ç

(1) Roulés, curé de Saint-Barlhélemy, auteur du libelle intitulé : le Rc rjlorieux au monde contre la comédie de l'Hypocrite que Molière a fat et que Sa Majesté lui a défendu de représenter. Ce curé parlait comn les curés jansénistes de Paris, et, plus ou moins, en leur nom.

qu'est-ce que tartuffe? 109

K bille en homme, un libertin (1), un impie digne d'un

K supplice exemplaire. Ce n'est pas assez que le feu expie en public mon offens?, j'en serais quitte à trop bon marché : le zèle charitable de ce galant homme de bien n'a garde de demeurer là; — il ne veut point que j'aie de miséricorde auprès de Dieu; il veut absolument que je sois damné : c'est une affaire résolue. » a Sire, — ajoute Molière, — les tartuffes, sous main, ont eu l'adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté, et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle fût et quelque ressemblante qu'on la trouvât. »

Et dans un second placet, de 1667, à l'apparition en

jublic du Tartuffe, suivie à l'instant de sa disparition : « En vain... j'ai déguisé le personnage sous l'ajuste-

i ment d'un homme du monde... j' ai eu beau retrancher avec soin tout ce que j'ai jugé convenable de fournir

« l'ombre d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire : tout cela n'a de rien servi...

ï Les gens que je peins dans ma comédie ne sauraient me

« pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde... On s'est étonné que des personnes

a d'une probité si connue aient eu une si grande dcféreni-e pour des gens qui devraient être l'horreur de tout le monde et sont si opposées à la véritable piété dont

«elles font profession. »

Enfin, dans la préface magistrale de l'édition du Tartuffe

noforieux, en 1669, Molière dit :

« Les hypocrites n'ont point entendu raillerie; ils se sont effarouchés dabovd et ont trouvé étrange que

(l) C'est-à-dire un libre penseur, un esprit fort.

IIQ qu'est-ce que tartuffe?

« j'eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces et de vou- « loir décrier un niélier dont tant d'honnêtes gens se « mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauraient me parce donner, et ils se sont tous armés contre ma comédie c< avec une fureur épouvantable, »

Quels sont ces hypocrites, ces originaux bien connus? Pas autre chose que les jansénistes. C'est ce qu'il s'agit de prouver et ce que nous allons faire, pièces en main et d'après le témoignage même des intéressés, qoe leur acharnement contre Molière et son œuvre dénonce assez hautement, à défaut de toutes autres preuves.

Mais, d'abord, est-il besoin de dire qu'il ne s'agit nullement des Jésuites en tout ceci; y songer un seul instant, ce serait méconnaître complètement le temps et les hommes.

Est-ce que Louis XIV eût permis de jouer des jésuites sur le théâtre en sa présence, lui qui avait un jésuite pour confesseur et qui donnera son nom au principal collège des jésuites à Paris? Est-ce que le légat eût accordé son approbation à ce jeu, et, avec le légat, la plus grande partie des évèques présents à Paris, et amis comme lui d jésuites? Est-ce que Racine aurait pu écrire des jésuit (qui sont tout d'abord pour le Tartuffe) : « Les jésuites « flattaient qu'on en voulait aux jansénistes (1)? » Estquc le Père Rapin eût pu écrire à un grand seigneur de .s amis, six mois avant la mort de Molière : « Molière est de nos amis (2) ? » Est-ce que le Père Bouhours eût fait l'épiiaphe de Molière (3)? Est-ce que les jansénistes,

(l) Seconde lettre à l'auteur des Hérésies imaginaires, du 10 mai iGi (T) Lettre à Bussi Rabutin, du 13 août 1672. ^ (3) Estce q'.ie !c père Vavassor, &u lendemain des funérailles sans pomjte de Molière, tc fut plaint de l'ingratitude de la France pour lliomme de

qu'est-cb qdb tartuffe? 111

enfin, qui venaient de jouer avec tant de plaisir les jésuites dans les Provinciales, se seraient tous armés contre la comédie de Molière avec une fureur épouoanlai'h, comme il nous l'apprend lui-même?

Non, quoi qu'en ait dit M. Sainte-Beuv« (1), le Tat^luffe ne donne pas la main aux Provinciales ; loin d'en être le COTollaire, il en est le contre-poison, en démasqnaul les jansénistes et leurs sourds complots.

C'est donc uniquement au sein du jansénisme, et non ailleurs, qu'il faut chercher et que Ion trouvera les sources de tout genre du Tartuffe.

Écoulons d'abord Boileau, ami des jansénistes :

« Quand Molière, '— disait-il à Brossette, — composait « son Tartuffe, il en récita au roi les trois premiers actes. « Cette pièce plut à Sa Majesté, qui en parla trop avantatt geusement pour ne pas irriter la.jalousie des ennemis « de Molière, et surtout la cabale des dévots. M. de Péroa fixe, archevêque de Paris, se mit à leur tête, et parla au « roi contre cette comédie (2). Le roi, pressé là-dessus à

bien qui a corrigé ses mœars : Gens ingrata I tuis invide, Galle, bonis, et parmi les ouvrages de Molière eût loué spécialement le Tartufe : Inde vtinus simulent falsœ pietati$ oiumnt? (Liber Epigrammalum; Pariais, 1683, in-8°, p. 121.)

(1) Port-Royal, 3* édition, tome III, p. 266.

(2) Le prélat fit plus que de parler contre celte comédie, en 1667, il falmina contre cette œuvre un mandement qui est le comble de iliypocrisie en fureur. Écoutons le prélat : a Sur ce qui nous a élé remontré « que, le vendredi cinquième de ce mois (août 1667), on représenta sur « 4'un des théâtres de cette ville (Paris), sous le nouveau nom de l'Im- H posteur, une comédie très-dangereuse, et qui est d'autant plus capable « de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l'hypocrisie ou « la fausse dévotion, elle donne lieu d'en accuser indilTéremnient tous « ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce « naoyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins ; de a sorte que, pour éviter un si grand mai, qui pourrait séduire les âmes « faibles et les détourner du chemin de la vertu, notre promoteur nous

112 qu'est-ce que tartuffe?

« diverses reprises, dit à Molière qu'il ne fallait pas irriter a les dévots, qui étaient gens implacables; et qu'ainsi il ne a devait pas jouer son Tartuffe en public (1). »

C'était en mai 1664 qu'avaient été joués ces trois premiers actes, aux fêtes données par le roi à la reine Marie Thérèse et à la reine mère, Anne d'Autriche; on connaî la piété de ces deux princesses. Or, ainsi que le fait trè judicieusement remarquer Bret (2) : « Si les deux rein avaient été à la tête des ennemis de Molière, comme voulut l'insinuer l'auteur des Observations sur le Festin de Pierre, Monsieur, frère du roi, n'aurait pas eu l'imprudence de faire représenter devant elles les trois premiers actes du Tartuffe, à Villers-Gotterets, le 24 septembre de la même année. »

Ici se place la mention d'un mot plein de vérité du grandi

« aurait requis de faire défense à toute personne de notre diocèse dej « représenter, sous quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire! « ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d'ex- « communication ;

« Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que U « véritable piété fû\ blessée par une représentation si scandaleuse, e( (( considérant d'ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque exposi « si librement sa vie pour le bien de son Etat, et où notre princi|ial >oia « est d'exborter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prièrea (( continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le suM (( ces de ses armes, ii y aurait de l'impiété de s'occuper à des speclaclel (( capables d'attirer la colère du ciel, avons fait et faisons très-expresse"' « défenses de représenter, elc.

« Si mandons aux archiprétres de Sainle-Marie-Madeleine et de Saint (( Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez e (( vos prônes aussitôt que vous l'aurez reçue, en faisant connaître à toiL « vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à 11 « représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédits.

(( Hardoui>, archevêque de Paris. »

(t) Mémoires de Brossette sur Boileau (Paris, 1858, 1 vol. in-S"), p. 563|

(■2) Œuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1773, tome Vf^ p. 244.

qu'est-ce que tartuffe? 113

Condé , à propos de la fureur des jansénistes contre l'œuvre de Molière, qui les démasquait avec tant d'éclat; huit jours après que Louis XIV, intimidé un moment par une cabale acharnée, eut ajourné la seconde représenlation de cette belle comédie, les Italiens donnèrent une farce intitulée : Scaramouche ermite, qui abondait en situations d'une révoltante immoralité.

« Je voudrais bien savoir (dit Louis XIV à Condé) pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Tartuffe ne disent rien de celle de Scaramouche?

— La raison de cela (répondit le prince), c'est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs ne se soucient point; mais celle de Molière les joue eux-mêmes, et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir (1). »

Tout est là, en effet; — c'est le secret de la haine implacable vouée par la conspiration janséniste h Molière, depuis son œuvre du Tartuffe.

LepèreRapin, qui, dans son Histoire du jansénisme, ne pouvait oublier Molière, et qui nous y conduit sûrement, nous apprend par quelle suite de machinations la compagnie du Saint-Sacrement, pieuse société charitable dans l'origine, fut envahie par les faux dévots, types du Tartuffe, et comment ce fut de son sein que partirent les plus terribles attaques contre Molière, qui y avait découvert et en avait exhumé ses types pour les livrer à la réprobation des honnêtes gens. Pour en revenir à la confrérie du Saint-Sacrement qui, — à ses débuts, — comptait parmi ses chefs et ses zélateurs des hommes tels que le père de Gondren, général de l'Oratoire, et le père Sulfren,

(1) Préface de Tartuffe, in fine.

114 qu'est-ce que tartuffe?

jésuite, ainsi que M. Olier et saint Vincent de Paul, enfin le baron de Ptenty, par la suite du temps, de faux dévots se glissèrent dans les rangs de cette phalange vénérable, ou lui firent concurrence au dehors.

a Comme les copies (c'est le père Rapin qui parle) déa génèrent toujours de leur original, les confrères du « Saint-Sacrement eurent aussi des imitateurs ou des- <c collègues de leur vertu, qui, voulant trop embrasser de « choses, sortirent de leur caractère, et, par une neutra- « lilé ridicule, voulurent faire mal à propos les médiateurs a entre la bonne et la mauvaise doctrine, et se dépouiller de « toute sorte d'intérêt, même de celui de la religion, pour « se mettre au-dessus des uns et des autres et composer un « porli de la ruine des deux autres. Et comme c'est se dé- « clarer contre la religion que de n'être pas pour elle, cette « secte des dévots, qui ne laissa pas de subsister quelque a temps, n'ayant rien de solide dans ses principes, eut peu « de sectateurs. Ceux même qui en furent devinrent odieux a à la cour par l'affectation qu'ils eurent de donner ou de a faire donner des avis au ministre (l) sur sa conduite « par des voies choquantes et nullement honnêtes ; ce qui . « irrita le cardinal et l'obligea, dans la suite, à rendre « ces gens suspects au roi, lequel, pour les décrier, les fit a jouer quelques années après sur le théâtre par Molière, h: a plus célèbre comédien de son temps (2). »

Sans nous arrêter à faire ressortir combien ces médiateurs entre la bonne et la mauvaise doctrine ressemblent' par anticipation à nos modernes catholiques libéraux, ct"^ sans noter les traits suivants si profondément burinés,

(1) Mazirin.

(2) Ilisioire du jansénisme, 1. 1, p. 294.

qu'est-ce que tartuffe? Itô

nous avons ici la certitude, pour ainsi dire mathématique, que la comédie de Tartuffe fut commandée par Louis XIV à Molière; cela ne saurait faire l'objet du moindre doute. Tartuffe fut pendant nombre d'années une des plus retentissantes affaires de la cour; Louis XIV patronna de tout l'ascendant de son autorité cet effort du génie ; bien plus, nous verrons tout à l'heure que l'idée première du Tartuffe est due à l'initiative d'Anne d'Autriche et de Mazarin. S'il n'y a pas à douter que le jansénisme tout entier, en masse, est attaqué et démasqué dans l'œuvre capitale que nous étudions ici, il est tout aussi certain qu'un homme, entre tous les chefs du parti des faux dévots, est la source première du Tartuffe, et cet homme, c'est Gabriel de Roquette, évèque d'Autun. Oui, un évèque, et, — si scandaleux que cela soit, — c'est la pure vérité, qu'il ne faut pas craindre de présenter en pleine lumière.

Il ne peut y avoir de doute sur l'identité de Roquette et de Tartuffe; constatons d'abord la plus parfaite ressemblance. Voici comment un de ses contemporains (1) nous trace d'abord son portrait, h l'âge de vingt-sept ans, quand il était vicaire général du prince de Gonti, alors abbé de Gluny, et de passage chez la mère du prince, à Ghantilly, en 1650 :

« Il y avait auprès d'elle (la princesse douairière de oGondé), familier de la maison de Condé, un nommé « l'abbé Roquette, assez jeune, qui ne manquait pas d'esprit. Il s'était introduit dans les bonnes grâces de la irmcesse par une dévotion affectée^ de laquelle il masa quait les desseins que son ambition lui faisait naître. « Il couvrait du même masque les intentions que la ten-

(1) îUmoires de Pierre Lenet. procureur'général au Parlemeat de Daen et conseiller d'Etat, collection Pelitot, l. LUI, p. 1 10-111.

116 qu'est-ce que tartuffe?

« dresse qu'il avait pour quelques-unes de sa cour lui « faisait concevoir, et qu'on a vue depuis éclater avec « scandale. Ce personnage avait assez de crédit auprès de a la princesse pour ne pas craindre de le perdre. Il avait a l'adresse de ne lui persuader que les choses auxquelles « elle était portée par son inclination naturelle... »

La brève oraison funèbre que lui fera Dangeau répond à ce portrait : « Il avait été mêlé dans beaucoup d'intrigues de cour(l); » et Saint-Simon : «Getévéqued'Autun était un vieux fripon, bien connu pour tel, et qui, par beaucoup d'esprit et d'intrigue, était arrivé là avec grande espérance d'aller plus loin. Il avait été de bien des couleurs... Tout lui était bon à espérer, à se fourrer, à se tortiller (2).

Il y avait du serpent dans Roquette, un reptile dangereux, comme on le voit; c'est bien le type de Tartuffe, et Molière n'a eu qu'à copier; mais avec quelle vigueur et surtout quelle fidélité inexorable de pinceau! On le sait...

Vers l'époque de l'apparition du Tartuffe, en 1669, un des familiers de la reine d'Angleterre appelait devant elle, en souriant, l'abbé Roquette le pauvre homme. C'est l'exclamation prononcée quatre fois coup sur coup de Tartuffe dans la pièce et devenue déjà proverbiale. L'abbé Legendre écrit de Roquette, à la dale de 1681 : « La conduite, a de ce prélat ayant été toute sa vie une énigme conti-i a nuelle, on ne pouvait deviner s'il y avait du vrai en cej « qu'il disait de son mal, ou s'il pensait par cette feinte] « ou à s'assurer d'une excuse s'il ne réussissait pas, ou àj a faire dire chez la reine d'Angleterre, qui était alors àri

(1) Journal, 4 mars 1707.

(2) Mémoires, édition de IS53, t. X, P. 8. 9.

qd'est-ce que tartuffe? 117

« Saint-Germain, et avait témoigné avoir envie de l'en- « tendre : « Le pauvre homme 1 qu'il a de zèle! Voyez, « Madame, comme il se sacrifie au désir d'annoncer la « parole de Dieu et au plaisir de la prêcher devant Votre « Majesté (1) ! »

Huit ans après l'autorisation du Tartuffe, le 3 septembre 1677, M™* de Sévigné, janséniste, écrit de l'évèque d'Autun, qui n'est point encore son ami : «l II a fallu aller dîner chez Mgr d'Aulun, le pauvre homme (2) / Elle souligne ces mots d'Orgon à l'occasion du souper de Tartuffe.

Voici des renseignements plus précis encore, non-seulement sur le personnage principal du drame, mais sur le drame lui-même. Le nouvel historien de Port-Royal dit de l'abbé de Cosnac, depuis évêque de Valence : « Gosnac causait beaucoup et bien, et trop ; il racontait son passé avec plaisir, avec délices, avec variantes... On a un récit de sa première vie tracé par un homme qui fit auprès de lui plusieurs séjours, et qui ne paraît pas avoir été autre que l'abbé de Ghoisy (3). » Or, on lit dans les Mémoires de Choisy, sur le séjour du prince de Gonti dans le Midi, en 1653 :

a Guilleragues et l'abbé Roquette étaient auprès de lui. « Le premier était honnête homme... L'abbé de Roquette, « depuis évêque d'Autun, avait tous les caractères que « l'auteur de Tartuffe a si parfaitement présentés sur le (i modèle d'un homme faux... Le discours de l'abbé de « Gosnac pensa diviser sa maison (du prince de Gonti), a et ce fut la source de la haine que Mgr d'Autun et lui ont « depuis conservée l'un pour l'autre et qui fit faire à Guil-

(1) Mémoires de l'abbé le Gendre, p. 108.

(2) Edition de Hachelle, 1802.

(3) Sainte-BeuTC, Causeries du lundis 12 juillet 1852, 2* édition, p. 233.

118 qu'est-ce que tartuffe?

« leragues, ami de l'abbé de Cosnac, les mémoires sur « lesquels Molière a fait depuis la comédie du faux « dévot (1). »

A ce moment, Roquette se voyait flagellé par le prince devant Cosnac qu'il voulait supplanter, comme un homme à la probité duquel Gonti ne pouvait se fier, et dont les relations avec sa sœur, la duchesse de Longueville, l'inquiétaient fort (2). Roquette avait un terrible observateur pour rival. « Nul homme, dit Saint-Simon, parlant de Cosnac, qui eût le coup d'œil plus juste (3). » Legendre appelle Cosnac « l'homme aux yeux de lynx, » vir lynceis oculis (4). C'est donc auprès de M"'' de Longueville que le rôle de Tartuffe fut joué par Roquette. Il fallait que le scandale eût été patent, pour que Saint-Simon, tout janséniste qu'il était, osât écrire ceci : « C'est sur l'évèquô d'Autun que Molière prit son Tartuffe, et personne ne s'y méprit (5). »

De Ik le quatrain composé par Joseph Chénier sur Roquette et Talleyrand, qu'il n'indique que par l'initiale :

De Roquette en son temps, T dans le iiàtre,

Furent tous deux prélats d'Autun.

Tartuffe est le portrait de run ; Ah I si Molière eût connu l'autre * !

Mais si R.oquette est la source originelle de Tartuffe, il n'est cependant pas la principale.

(1) Mémoires de Choisy, édit. de 1747, p. 337,339.

(2) ilém'ires de Daniel de Cosnac, tome I, p. 145. ,'3) Mémoires, t. I, p. 208.

(4) Devitd narlaei,\ib IV.

(5) Mémoires, édit. de 1853, tome X, p. 8.

* Cité dans Taschercau. Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, p. 253 (3« édit., 1844, in-18).

qu'est-ce que tartuffe? 119

Louis XIY nous a dit que Molière, dans Tartuffe, a joué la cabale des dévots, les dévols de la cour, les dévots qu étaient gens implacables, ainsi manifestement une troupe de faux dévots; et nous savons « qu'il regardait encore la plupart des jansénistes comme les objets de la comédie de Molière. » Parmi ces faux dévots visés par Louis XIV, Boileau signale « surtout Mgr de Gondrin, archevêque de Sens. » Le père Rapin nous le montre « à la tète de la cabale » janséniste elle-même durant la Fronde (l), homme de toutes les dévotions, de toutes les dissolutions, et en même temps de toutes les remontrances, jouant le saint hardi et le bandit plus hardi encore. Le père Rapin achève ainsi son portrait : « Jamais homme ne fut plus vain, ni « d'un air plus ridicule : ce ne fut que par cet esprit qu'il « se mit dans la tête de faire la guerre au roi, après avoir « eu la témérité de faire des galanteries à la reine (2). »

Boileau dit encore de cette « cabale des dévols : nM.de Père fixe, archevêque de Paris, se mit à leur tête. »

« C'est ce prélat ondoyant qui, d'un côté, jettera l'in-

rdit sur Port-Royal, et, de l'autre, y autorisera la disunction du fait et du droit, imaginée par la fourberie d'Arnauld, distinction qui est tout le jansénisme; puis,

ussé par Rome, subtilisera avec Bossuet, simple doc- .LLir, sur cette distinction même, et exigeant une soumis- >ion de foi à la condamnation de Jansénius, réduira tout doucement cette foi à une foi humaine, et permettra sous main de cruire que le pape a tort et que Jansénius a raison. En même temps, il se prépare à supprimer d'un coup, sans autorité, dix-sept fêles d'obligation dans Paris, avec rinleniion de les faire supprimer par loiite la

(2) ici., ihidi.

120 qu'est-ce que tautuffe?

France... » Il ne faut donc pas s'étonner de trouver Pért'lixe à la tête de la cabale des dévots; et il n'y aura pas à s'élonner non plus si telle tradition, recueillie par l'abbé d'Olivet, nous montre Louis XIV inspirant, sans le savoir, à Molière, une scène du Tartuffe au compte de ce dévot de la cour (1). »

Molière, écrivant au roi, en 1667, pour se plaindre des célèbres originaux qui viennent de nouveau de faire supprimer sacopie^ bien qu'adoucie et voilée, dira : la cabale s'est réveillée aux simples conjectures de la chose ; et le défenseur de Molière, qui écrit sous ses yeux la Lettre sur l'Imposteur, parlant de l'huissier de la comédie, lequel représente plus ou moins la magistrature, commente le mot de Molière par ces paroles remarquables : « Ce per- « sonnage est un supplément admirable du caractère bigot, « et fait voir comme il en est de toutes les professions, et « qui sont liés ensemble bien plus étroitement que ne le « sont les gens de bien, parce qu'étant plus intéressés, « ils considèrent davantage et connaissent mieux combien « ils se peuvent être utiles les uns aux autres dans les « occasions, — ce qui est l'âme de la cabale. »

Ce mot de cabale dit tout pour qui connaît le temps : il désigne expressément le jansénisme , et Molière nou:. montre comme il a joué toutes les professions qui s'y donnent la main. Qui s'y trompe d'ailleurs en Europe, en ce temps-là? La première traduction anglaise faite l'année d'après l'autorisation définitive du Tartuffe, en J669, parut sous ce tilre : Tartuffe, ou le Puritain français, c'està-dire le jansénisme français : Tartuffe, or tlie french puritain.

(1) M. l'abbé Davin, l. c. sup., 2* arlicle.

qu'est-ce que tartcffe? 121

Un seul de ces jansénistes nous donnera la mesure de tous, ab nno disce omnes. C'est le coadjuteur et successeur de l'archevêque, son oncle : c'est Retz. Voici le portrait qu'il a fait de lui-même, au moment où, après avoir joué l'humilité et la piélé, il se prépare à recevoir l'onction sainte, tout en se ménageant (c'est lui qui l'avoue) une secrète liaison avec une femme jeune et coquette, M"» de Pomereu (1).

« Gomme j'étais obligé de prendre les ordres, je fis une «retraite dans Saint-Lazare, où je donnai à l'extérieur « toutes les apparences ordinaires. L'occupation de mon « intérieur fut une grande et profonde réflexion sur la « manière que je devais prendre pour ma conduite. Elle « était très-difficile; je trouvais l'archevêché de Paris a dégradé à l'égard du monde par les bassesses de mon « oncle et désolé h l'égard de Dieu par sa négligence et « son incapacité. Je prévoyais les oppositions infinies à « son rétablissement, et je n'étais pas si aveuglé que je ne ft connusse que la plus grande et la plus insurmontable « était dans moi-même. Je n'ignorais pas de quelle néces- * site est la règle des mœurs à un évêque ; je sentais que « le désordre scandaleux de celles de mon oncle me l'im- « posait encore plus étroite et plus indispensable qu'aux « autres, et je sentais en même temps que je n'en étais « pas capable et que tous les obstacles de conscience et de « gloire que j'opposerais au dérèglement ne seraient que « des digues fort mal assurées. Je pris, après six jours de <i réflexion, le parti de faire le mal par dessein, ce qui est, « sans comparaison, le plus criminel devant Dieu, mais « ce qui est sans doute le plus sage devant le monde, et

(1) M. de Chantelauze. Le cardinal de Retz el les Jansénistes daus Tort-Royal, tome V, p. 529.

122 qu'est-ce que tartuffe"

« parce que, en le faisant ainsi, on y met toujours les « préalables qui en couvrent une partie, et parce que l'oi « évite, par ce moyen, le plus dangereux ridicule qui st « puisse rencontrer dans notre profession, qui est celui a de mêler à contre-temps le péché dans la dévotion. « Voilà la sainte disposition avec laquelle je sortis de a Saint-Lazare (1). -»

N'est-ce pas épouvantable ce portrait de Tartuffe mitre, tracé par l'original lui-même? Il faudrait souligner tous les termes de ce passage, qui est la plus complète et sacrilège ironie du caractère et des devoirs d'un prélat selon les vues de Lieu et de l'Église. C'est le comble de la scélératesse unie (si l'on peut allier ensemble de pareils termes) au plus naïf cynisme.

Retz, qui s'était démis de l'archevêché de Paris en 16G2, au moment même de la composition du Tartuffe^ semble avoir écrit dans la retraite cette page de ses Mémoires pour commenter et justifier son portrait tracé par Molière; ces Mémoires semblent composés tout entiers dans ce but... Et cependant Retz, on le dirait, pressentait Molière : « Le dérèglement des mœurs, très-peu conve- « nable à ma profession, me faisait peur (dit-il) ; j'appré- « hendais le ridicule de Mgr de Sens (2). » C'est pour cela que, laissant Gondrin être un faux déyôt maladroit, il s'empressait de prendre les devants sur la comédie et de lui barrer hardiment le chemin. Tout Paris courait à ses sermons; il tonnait principalement contre l'hypocrisie pour mieux s'en assurer le masque, et il jouait en chaire a un Tartuffe taillé sur d'autres proportions que celui de

(1) Mémoires sur l'an 1643. Colleclion Petitof, 2» série, tome XLIV, p. 149.

QC EST-CE QOB TARTCFFE? ! 23

Molière, » selon la irès-jusle expression de son dernier et aiinent biographe, M. de Chantclauie (1). Et, à l'appui le cette assertion, voici qnelqaes traits da sermon ou plutôt de la sacrilège comédie du coadjulenr :

« L'hypocrite altère la pureté de toutes lesvertos ; son * humilité n'est qu'une douce et honnête piperie; il fait « de la dévotion et de la piété des appâts subtils et des « pièges invisibles pour attraper les plus fins, dlautant « plus méchant qu il joue le meilleur personnage et que, ■ se cachant dans son vice, il s'y enfonce plus avanL n y « en a qui s'humiUent malideosement et dont lintérienr « est plein de trahison et de perfidie. Ils méprisent les « honneurs du monde, mais c'est par vanité; ils foulent « aux pieds les richesses, mais c'est pour marcher sur « la tète des riches et prendre les avantages qu'ils ne pour- « raient se promettre ni de leur naissance ni de leur for- . tune. Enfin, ils ne s'excitent point à être véritablement . pénitents, mais ils font ce qu'ils peuvent pour paraître « tristes, se persuadant faussement que la tristesse est la « livrée de la dévotion et de la probité... »

Opposant ensuite la figure transfoniiée du vrai dévot à la figure sombre du faux, Retx, - pour dérouter de plus en plus les applications à son endroit, — ajoutait :

« Les contentements et les satisfacUons d'une bonne « conscience remplissent l'esprit et comblent le cœur - il « en rejaillit au dehors, et la parfaite tranquillité del'âîne . produit cette sérénité de visage, que nous admirons •dans les cloîtres, parmi les haires, les dUces et les . abslioences. A parler vainement, û n'y a rien de com- « parable aux inquiétudes d'un homme qui va toujours

124 qu'est-ce que tartuffb?

« masqué et travesti et qui est obligé d'être toujours sur X ses gardes de peur qu'on ne le découvre et à qui sa cons- « cience livre une guerre continuelle- II souffre ce que la a pénitence a de plus douloureux, les haires, les jeûnes, « les disciplines, et ne sent pas ces douceurs célestes qui « ne sont faites que pour les justes; et après tout cela : « Je vous dis en vérité qu'ils ont reçu leur récompense. » « Ils ont voulu qu'on les regardât, on les a regardés; ils « ont souhaité qu'on parlât d'eux, on en a parlé ; ils ont a travaillé pour le monde, et le monde les a payés (l). »

Tartuffe, évéque et prédicateur, voilà ce que Molière n a pu mettre sur la scène. On le voit, loin d'exagérer les traits de sa copie, il les a de beaucoup amoindris. Et cependant quels cris de rage et quels complots ne souleva pas l'œuvre de Molière, qui est prévenu et dépassé d'avance par Retz, mais l'honnête homme de génie prendra sa revanche avec Don Juan ; ce sera sa réplique à la tempête soulevée par les Tartuffes qu'il a osé démasquer.

Il nous reste à voir comment Molière fut amené pari Louis XrV lui-même à jouer la C<ibale des faux dévots et^ la plupart des jansénistes, — Roquette en tète, sur lequel il nous faut revenir pour bien comprendre le motif qui poussa le roi à le désigner à Molière, à le lui donner ef presqu'à le lui imposer comme un type à reproduire sur la scène.

Nous avons déjà parlé des rapports au moins suspects qui existaient entre le futur évêque d'Aulun et M"' de Longueville ; un mois environ avant la représentation des trois premiers actes du Tartuffe, en avril 1644, on lit dans

(1) le cardinal de Rets et les jansénistes, mcmoire de M« de Cbaritelauze, cité dans Saisle-Beuve, tome \, p. 53i-5i2.

qu'est-ce qdb tartuffb? 125

une lettre de cette dame, pénitente de' Port-Royal,, à M"""^ de Sablé, h qui elle confie ses larmes sur la mort de M. Singlin, son directeur : « Je vous irai voir un des jours de la semaine qui vient et vous mènerai l'abbé de Roquette (1). » Et, entre 1667, année de la nomination de Roquette à Autun, et 1679, année de la mort de M""* de Longueville, l'histoire aura à enregistrer ce fait : « Un jour l'abbé de Roquette, évêque d'Autun, ayant trouvé M"-" de Longueville à sa toilette, et lui ayant demandé pourquoi elle y était ce jour-là plus longtemps qu'à l'ordinaire, etc. (2). » C'est pourquoi Etienne, dans sa Notice sur le Tartuffe^ ne se refuse pas à croire que « l'aventure du Tartuffe se serait passée chez la duchesse de Longueville, dont on sait, — dit-il, — que Roquette était un des courtisans les plus assidus. »

Voilà donc toute la comédie de Molière, avec une Elmire cependant qui vaut Tartulîc et un Orgon qui ne vaut guère moins. Molière ne chargera pas le jansénisme ; il restera même en deçà de la réalité.

Molière ne tardera pas à se rencontrer avec Roquette à Paris et à se trouver, cette fois, en face de lui, non plus à la petite cour du prince de Conti, mais à la cour même de Louis XIV.

Conti renonce, en 1654, à l'état ecclésiastique pour épouser la nièce de Mazarin. L'abbé de Cosnac obtient de Mazarin, par le prince, l'évêché de Valence. Il est le familier de Mazarin et d'Anne d'Autriche; et, en 1657, quittant le prince de Conti, il devient le premier aumônier de Monsieur, frère du roi. En cette année, Molière,

(I) Dans Sainte-Beuve. Port~B.(nia\, tome II, p.

{1) Port-Royal t. V, p. 160.

126 (hj'est-cis que tartuffe?

qui promène en province sa trouve, ayant le litre de troupe de M. le prince de Gonti, se voit enlever h. Lyon ce titre par le prince, que les jansénistes ont accaparé, et qui commence à traiter d'abomination la comédie. Il arrive enfin à Paris, où Gosnac lui procure la protection de 3Iazarinet de Monsieur; Monsieur le présente au roi et à la reine auxquels il plaît et dont il obtient, pour sa troupe, un théâtre et le titre de Troupe de Monsieur.

Le prince de Gonti, — auquel il nous faut revenir, — est donc devenu janséniste, et, par conséquent, redevenu frondeur plus ou moins ouvertement. La nouvelle cabale de dévots qu'il avait amenée de Lyon s'unit naturellement avec la cabale des faux dévots qui singeaient à Paris les vrais dévots, amis et continuateurs du baron de Renty. L'abbé de Roquette, attaché au prince de Gonti, et toujours à l'intrigue, prit dans cette cabale renforcée un rôli' des plus distingués. On se mit en tète de réformer la vill et la cour; et c'est ici, c'est-h-dire de 1657 à 1662, que se place l'importante révélation du père Rapin, dont nous avons déjà fait connaître une partie. Voici en quels termes cet écrivain, contemporain des événements qu'il raconte, nous explique l'affaire des avis au ministre par des voies choquantes et nullement honnêtes. Nous revoici en face de la confrérie du Saint-Sacrement, où les faux dévots ont compromis les vrais. Rapin dit des jansénistes, au sujet des confrères du Saint-Spcrement :

« Ils cherchèrent le moyen de leur rendre de mauvais a offices auprès du ministre, en lui donnant des ombrages ft de la compagnie par les instructions qu'ils lui tirent a donner de son trop grand pouvoir, par le nombre des « personnes de qualité qui la composaient et qui se ren- « daient redoutables à tout le royaume par la liberté

qu'est-ce que tartuffe? 127

c qu'ils prenaient de se mêler de tout, en voulant tout réformer. Le cardinal fut d'autant plus susceptible de ces - impressions qu'il avait déjà en quelque façon expéri- ' monté le zèle de quelques dévots qui voulurent lui don- « ner des avis sur sa conduite, et U avait été choqué de ( certains billets qu'il trouvait, ou sous son couvert quand : il se mettait à table, ou dans ses poches quand il changeait d habits, ou sur la table de son cabinet quand il c s'enfermait pour travailler (1). »

Tout n'était pas faux dans les instructions données à Mazarin contre la compagnie du Saint-Sacrement, en ses dernières années, puisque le prince de Gonti, aux mains des jansénistes, s'en faisait le patron. Les dévols de la maison de .Mazarin, qui lui mettaient ces mercuriales partout et lui jouaient si bien la comédie, n'étaient pas, à coup sûr, de vrais dévots. C'étaient les frères et amis de Tartuffe, et Tartuffe même en personne. On reconnaît facilement la main de Roquette et Roquette même dans les donneurs d'avis et distributeurs de billets anonymes.

C'est sur la fin de l'année 1660 que fut supprimée la confrérie du Saint-Sacrement, grâce aux intrigues des jansénistes, qui l'avaient si gravement compromise aux yeux du ministre et du roi, ainsi que d'Anne d'Autriche. C'est le jansénisme qu'on frappait en elle. En même temps on s'occupait de mesures radicales contre le jansénisme. Le pape y poussait Louis XIV et Mazarin ; Anne d Autriche y poussait son fils. « Mon fils, — lui disait cette vertueuse princesse, — ayez soin des affaires de Dieu pour qu'il ait soin des vôtres ; servez-le, il vous bénira ; votre

(l)T. ll,.p. 331-332.

128 qu'est-ce que tartuffe?

règne prospérera si vous faites prospérer le sien en détruisant l'hérésie dans votre royaume (1). »

Dès lors fut résolue la ruine de Port-Royal; mais que de difficultés pour mener à bonne fin un projet de celte importance, qui frappait le jansénisme au cœur!... On était alors vers la fin de 1660; le Tartuffe, étant de 1664, son origine remonte donc à quelques années plus haut.

Vers la fin de l'été de 1662, Molière, d'après la version accréditée de l'abbé d'Olivet, « suivit, en sa qualité de valet de chambre, le roi, qui se rendait h son armée, en Lorraine. Il travaillait déjà au Tartuffe (2). » Ce dernier point est sûr. Molière s'occupait de son œuvre capitale l'année précédente, au lendemain de la grande mesure du roi contre la compagnie du Saint-Sacrement, et de ses grandes mesures projetées contre Port Royal. C'est donc en 1661, c'est peut-être dès l'année 1660 même, que Cosnac « fit faire à Guilleragues, son ami, les mémoires sur lesquels Molière a fait depuis la comédie du faux dévot. »

Molière accepta de grand cœur la commande royale.

a C'est le plus beau sujet de comédie : il revient à merveille à sa nature honnête, qui, en religion, loin d'être impie, indifférente, négligente même, obligera son biographe du xix' siècle à écrire : « Molière, comme on le «voit, avait des habitudes religieuses (3).» C'est une campagne, on pourrait dire une certaine croisade, au nom du roi Très-Chrétien, fidèle ici à son titre. Il s'agit do jouer des sectaires dissimulés ou plus ou moins avoués.... de célèbres originaux, des jansénistes la plupart, que le roi

(1) Rapin, tome III, p. 97-100.

(2) Taschercau, l. c. sup., p. 45,

(3) Taschereau, p. 260.

qd'est-cb que tartuffe? 1"29

haïssait, cette secte des dévots odieux à la cour, cette cabale de pervers éminents de toutes les professions qui sont liés ensemble bien plus étroitement que ne le sont les gens de bien^ dont les impostures sont si opposées à la véritable piété et dont le vice est dans VÈtat d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres vices des hommes (l), leurs dupes innombrables et comme eux trop célèbres, tout ce monde enfin de Port-Royal et de ses puissances qui menace la religion et la France d'une nouvelle invasion calviniste dont la Fronde a fait la preuve et donné la mesure. Que pouvait faire de mieux le génie de Molière (2)?.

Aussi le président de Lamoignon, inspirateur futur du Lutrin, celte comédie janséniste, sera-t-il condamné à dire à Molière, en interdisant le Tartuffe, après la première représentation publique : « Avec toute la bonne volonté a que j'ai pour vous, je ne saurais vous permettre de jouer « votre comédie. Je suis persuadé qu'elle est fort belle et « fort instructive, mais il ne convient pas à des comédiens « d'instruire les hommes sur les matières de la morale « chrétienne et de la religion : ce n'est pas au théâtre à « se mêler de prêcher l'Évangile (3).»

« Ce beau discours, — dit très-bien M. l'abbé Davin,— nous conduit à une observation qui est le complément obligé de cette recherche des sources du Tartuffe.

«Molière, en écrivant sa grande comédie, avait un intérêt personnel. Combattant pour ses autels, il combattait pour ses foyers. Les faux dévots voulaient sup-

(1) Molière, préface du Tartuffe, 1669.

(2) M. l'abbé Davin, 4* et dernier aniclc.

{;ij Mémoires de Brosseties sur Boilcau, du jeudi 9 novembre 1702 p. 565. '

130 qu'est-ce que tartuffe?

primer son art, et, qui pis est, le damnaient sans quarlier ni rémission. L'ahathème sur la comédie et les comédiens était un des thèmes favoris du jansénisme et une de ses hypocrisies les plus obstinées. Il tenait cela du calvinisme. La sainte Genève n'admet pas les théâtres : c'est bon po«r la Rome des papes, la Babylone de l'Apocalypse. » Calvin a réformé sa Rome,

la cité genevoise,

Noble cité, riche, fière et sournoise. On y calcule et jamais on n'y rit ; L'art de Barème est le seul qui tlearit.

On hait le bal, on hait la comédie

Des prédicans la morne et dure espèce Sur tous les fronts a gr/iTé la tristesse.

Ainsi parle Voltaire (1).

Le parlement de Paris, qui, depuis sa naissance, sous Philippe le Bel, a toujours incliné vers ce qui deviendra le calvinisme, pour finir en effet un jour dans le jansénisme, a pour devise la future sentence janséniste de Boileau :

Des mystères chrétiens les vérités terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles.

« Immédiatement après la construction de cette salle de spectacle {l'hôtel de Bourgogne, construit en 1548 par V ancienne confrérie de laJPassion), le Parlement avait interdit aux membres de la confrérie de continuer à jouer des mystères sacrés, et en ne leur permettant de repré.senter que des jeux profanes, lionnêtes et licites, il leur avait donné un privilège exclusif (2).»

(1) La guerre de Genève, chant I.

(2) M. Eud. Soulié. Recherches sur Sfolière et sur sa famille (Paris, 1863), p. 27.

qu'kst-c« que tartuffe? 131

C'est la raison pour laquelle le théâtre de Corneille, de Molière, de Racine, sera tout profane, et dans les seul -s limites de \ honnête et du licite^ à part, l'échappée du génie de Corneille dans Polyeuc!4 et Théodore, celle de Molière dans Tartuffe et Don Juan, et Alhalie et Esther, commandées à Racine pour Saint-Cyr(l).

Dès sa naissance, le jansénisme aura à cœur de faire prévaloir la doctrine calviniste sur les représentations dramatiques. Cela sert à accréditer la réputation de sainteté à laquelle il vise ; mieux que cela, il a une peur mortelle de se voir démasqué sur la scène : il traite donc les comédiens d'infâmes. De là cette « Déclaration du roi du 16 avril 1641, enregistrée au parlement, le 24 du même mois, » défendant « que l'état d'acteur pût être désormais impulé à bldme et préjudicier à la réputation de comédié/i dans le commerce public (2).»

(1) Par la suite, diverses tragédies sur des sujets bibliques ou tirés de l'histoire de l'Écilise se produisirent sur la scène française; de ce nombre sont : Adrien, de Campistron (1690); Judith, de l'abbé Boyer (1695); Gabinie. de l'abbé Brueys (1699); Saùl. de l'abbé Nadal (1705); Joseph, de l'abbé Genest (1710); Àbsalon, de Duché (1712); Jonathan, du même (1714), et, en 1732, Jephté, de l'abbé Pellegrin, à l'Opéra! Cette œuvre lyrique si remarquable fut l'objet d'une interdiction (j'allais dire d'une excommunication) de la part de Mgr de Noailies, archevêque de Paris, fervent janséniste. Ce ne fut plus qu'au commencement de notre siècle que Joseph, drame lyrique, put se produire sur la scène île Feydeau, où ce sujet si touchant eut un immense et légitime snocès.

(2) Taschereau, édit de 1825, p. 334. —Cette déclaration avait si sensiblement influé sur les tendances du tliéàlre et les œœ»rs des acteurs, que Quinault, en 1655, dans sa Comédie sans comédie, fantaisie ou impromptu piquant, pouvait meUre dans la bouche <l68 personnages du prologue le double éloge de la rénovation théâtrale due aux privilèges accordés aux comédiens.

Le marchand la Fleur, de retour d'un long voyage oii il a failli périr, trouve ses filles courtisées pour le bon motif par des cavaliers de belle nÙDe.'

132 qu'est-ce que tartuffe?

Et de 1^ ce passage des Mémoires de M"* de Mottevillc dont la citation est nécessaire, indispensable même ici, comme on va d'ailleurs s'en convaincre :

a Le premier mois de celte année (1647), sans nulle

Pourrais-je, messieurs, demander qui tous êtes?

dit-il aux prétendants.

EtHauieroche (comédien-auteur) lui répond :

Je suis né, grâce au ciel, d'assez nobles parents.

J'ai reçu dans la cour mille honneurs différents;

La France à ra'admirer souvent s'est occupée,

Le favori du roi m'a donné cette épée :

J'ai reçu des faveurs des gens du plus haut ran^.

Ce diamant de prix vient d'un prince da sang;

J'ai l'heur d'être connu du plus grand des monarque*

Et j'ai de son estime eu d'éclatantes marques;

Il m'écoute parfois mieux que ses courtisans.

Et rhabit que je porte est un de ses présents.,, LA FLBDR, émerveillé.

Mais quel est votre emploi? Dites-le-moi, de grâce. Les comédiens hésitent à répondre ; ils savent quels préjugés nourrit U bourgeoisie (janséniste) contre le théâtre et les acieurs; cependant, ils avouent qu'ils jouent la comédie.

LA FLEOR, s'exclamant.

La comédie I Hé quoil ce sont là vos grands biens? 3

Vous n'êtes donc, messieurs, que des comédiens? ^4

El il leur refuse ses filles : |

Elles ont de l'honneur, et vous n'en avez pas : ''i

Vous dont l'art dangereux n'a pour but que de plaire -.

Aux désirs déréglés de l'ignorant vulgaire : Vous qui ne faites voir pour belles actions Que meurtres, ou larcins, ou prostitutions, Et qui n'apprenez rien par tous vos artifices Qu'à quitter les vertus pour pratiquer les vices. . .

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