‹ Erreurs et mensonges historiques (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · MON SIBOB EST KAI<T · texte numérisé non relu

MON SIBOB EST KAI<T

crois, pour la première fois, dans les Réflexions sur riiistoire, par d'Alembert. L'abbé dut le dire à la fin de 1725. C'est alors, en effet, que son livre fut fini. Le 9 novembre, Marais en avait parlé à Bouhier, dans une lettre encore inédile. »

Nous avons quelque étonnement de voir M. Ed. Fournier accueillir si légèrement un on dit sans fondement, et lui prêter la publicité et la popularité d'un livre devenu bien vite le manuel de beaucoup de gens sérieux.

Mais, citons d'abord les paroles de d'Alembert. Dans ses Reflexions sur l'histoire, lues en séance publique de l'Académie française, le 19 janvier 1761, après avoir cité quelques écrivains superficiels ou peu consciencieux, il ajoute :

« Un autre (Vertot) avait un siège fameux à décrire ; les mémoires qu'il attendait ayant tardé trop longtemps, il écrivit l'histoire du siège, moitié d'après le peu qu'il en savait, moitié d'après son imagination ; et par malheur, les détails qu'il en donne sont pour le moins aussi intéressants que s'ils étaient vrais ; les mémoires arrivèrent enfin :

— J'en suis fâché (dit-il), mais mon siège est fait. »

« C'est ainsi qu'on écrit l'histoire, et la postérité croit être instruite. »

Voilà un homme lestement jugé, condamné et exécuté, on en conviendra. Cependant Voltaire n'affectait pas tant de mépris pour le mérite d'historien de l'abbé de Vertot; voici ce qu'il en dit, en termes certes très-flatteurs et surtout convaincus :

ce Combien d'excellentes histoires n'avons-nous pas depuis trente ans ! Il y en a telle qui se lit avec plus de plai- . sir que Philippe de Comines ; il est vrai qu'on n'ose

MON SIEGE EST FAIT

l'avouer tout haut, parce que l'auteur (1) est encore vivant : et le moyen d'cstimër un contempor'ain'aulanl qu'un homme mort il y a plus de deux cents ans ! Personne n'ose convenir franchement des richesses de son siècle. Nous sommes comme les avares, qui disent tbîijourg qiiè^ le temps est dur. »

C'est ainsi qu'en 1731, — tireritfe ans avant tfÀlbnibert, — Voltaire rendait une éclatante justice au mérité d'historien de l'abbé de Vertot, que ledit d'Alembert'se permit par la suite dé si maltraiter.

En 1827, >f. Barante, dans la Biographie universelle (2), a ressuscité le prélendii mot, mais avec une certaine réservé ; il n'ose pas affirmer^ il avance ou plutôt il hasarde :

«L'histoire était pour lui, avant tout, une œuvre littéraire. Le scrupuleux détail des faits lui importait moins que leur effet dramatique ; il né cherchait pas non plus la vérité de couleur. Ainsi il avait bien pu répondre à ceux qui lui offraient des documents curieux sur lé siège de Rhodes : « Mon siège est fait. »

Dès 1819, le savant Renouard (3) avait fait justice de l'authenticité du mot, — ou tout au moins du sens si absolu que d'Alembert lui avait prêté; Renouard ne faisait d'ailleurs que corroborer l'opinion raisonnée d'un érudit dont le jugement est d'un grand poids, — Barbier, l'illustre bibliographe, dont il faut rapporter les paroles remarquables, écrites en 1808 :

« Il (^'ertot) avait plus de soixante et dix ans, lorsqu'il

(l; Vertot. — Note de Voltaire. Lettre de jnin 1731 aux auteurs du Nouvelliste du Parnasse, p. 228 du tome I de la Correspondance de Voltaire, dans le tome LI de Beucliot, Œuvres complètes de Voltaire.

(2) Article Vektot, tome XLVHI, p. 298.

(3) Catalogue de la bibliothèque d'un amateur, atec des notes bibliographiques, critiques et littéraires, tome IV.

MON SIEGE EST FAIT

ncbcvu V Histoire des cheoaliers de Saint-Jean de Jérusalem, aujourd'hui de Malte, en 7 volumes in- 12 (Paris, 1724), qui a terminé sa carrière littéraire. On a prétendu que lorsqu'il eut à décrire l'histoire du siège de Rhodes, les mémoires qu'il attendait ayant tardé trop longtemps, il fit ce siège, moitié d'après le peu qu'il en savait, moitié d'après son imagination. Les mémoires arrivèrent enfin :

— J'en suis taché (dit-il), mais mon siège est fait. »

Cette anecdote n'a nulle vraisemblance : l'abbé de ■ Vertot avait tout ce qu'il lui fallait sur le siège de Rhodes dans l'histoire de Malte, que Bosio avait écrite avant lui; histoire dont il parle avec éloge dans sa préface (1). »

L'auteur de l'article Vertot, dans la Biographie Didot, tranche parfaitement la question, à propos du fameux mot, quand il dit :

« Plus attaché qu'on ne l'a cru à cette vérité historique qui se déduit des faits et de leur succession chronologique, il ne répondit, d'après le témoignage très-vraisemblable de Renouard, ce mot devenu proverbe : « Mon siège est fait, » que pour se défaire d'un importun qui le pressait d'employer des matériaux, dont l'authenticité lui était suspecte (2). »

Mais, la meilleure réponse aux assertions des divers colporteurs de ce mot si mal interprété, <;*est la préface même que l'abbé de Vertot mit en tète de son Histoire de l'Ordre de Malte, et dont les quelques citations que voici semblent d'avance la réfutation d'une erreur et d'un mensonge trop longtemps accrédités. Laissons-le parler; c'est bien le moins que le prévenu puisse se faire entendre, à défaut d'autre avocat :

(1) Nouvelle bibliothèque d'un homme de goût, lome Ill.p. 251 et 252.

(2) Tome XLVI, col. 46. — Ce volume a été publié en 186G.

MON SIEGE EST FAIT

a Je ne sais si ce dernier ouvrage sera bien reçu du public; et quoique pour m'encourager dans une si longue carrière, on m'ait quelquefois flatté d'un heureux succès, je connais trop bien ma propre faiblesse et les diitkultés d'une pareille entreprise pour ne me pas défier de ces préjugés trop favorables.... Quelque peine que j'aie prise, el quoique j'aie employé plusieurs années à la composition de cette histoire, j'avoue que ce n'a été qu'après lavoir finie que je me suis aperçu combien j'étais éloigné de la perlection que demande un pareil ouvrage.

a L'on avait eu dessein de donner une liste générale de tous les chevaliers dont les noms se trouvent dans les registres de Malte : mais les difficultés qui se sont rencontrées dans l'exécution de ce projet ont engagé les libraires à se borner aux Français et à quelques étrangers qui leur ont envoyé des mémoires.

« Les listes insérées dans cette histoire ont cotité beaucoup de peines et de recherches; et on doit cette justice à quelques commandeurs zélés pour la gloire de leur Ordre et à plusieurs habiles généalogistes, qu'ils n'ont refusé ni leurs soins ni leurs mémoires pour la perfection de celle partie de l'histoire de Malte...

« Malgré tous ces soins, on n'ose se flatter d'une entière réussite : on ne doute pas même qu'il n'y ait des omissions et des erreurs considérables qui pourront intéresser plusieurs familles. On les prie de faire une exacte perquisition et de tenir leurs mémaires tout prêts : on pourra dans la suite donner un supplément composé sur ces mémoires, en prenant néanmoins toutes les mesures qui seront jugées nécessaires pour n'en point admettre de taux. »

L'auteur, au si^cle dernier, de Y Essai sur Us grands évé" nenient^ far les petiles causes (1), s'rl eût vécu encore quelc{ues années, aurait pu ajouter à son livre déjà fort curieux un épisode dont l'intérêt dramatique aurait primé tous les faits qui se pressent dans ses volumes : nous voulons parler du repas des gardes du corps, qui fut la cause ou plutôt 'le prétexte des angoisses auxquelles fut en butle de la part de la Révolution la famille royale, angoisses qui, avec le 21 janvier 4792, mirtnlle sceau au plus épouvantable des ralaclysmes.

Vers le milieu de ee siècle, en 1848, un banquet fut aussi le prétexte d'une seconde Rjvolalion dont les «omplications, de plus en plus terribl s, nous ont amené à la veille d'une tempête effroyable enlre toutes et qui semble imminente.

En 1 848, comme en 1 789, ce furent les libérauxet lagarde nationale qui donnèrent le signal du désordre et mirent tout en branle; avec cette différence cependant, qu'en 1789 leurs efforts tendaient à détruire la monarchie légitime, tandis qu'en 1848 il ne s'agissait plus que de jeter bas le

(1) 1758-59, 2 vol. in-12.

trône sur lequel le fils d'un régicide avait prétendu s'asseoir a toujours, lui et ce qu'il appelait sa dynastie...

Pour ne nous occuper ici que du premier de ces épi- ,' odes, « en général, les historiens de la Révolution ont présenté les deux journéos du 5 et du 6 octobre 1789, plutôt au point de vue de leurs opinions politiques que comme ils se sont passés réellement. Les uns ont exagéré à plaisir les actes déjà si coupables qui s'y sont accomplis, en les attribuant à un complot dont on ne trouve pas de traces dans l'enquête minutieuse qui fut ordonnée à cette époque; les autres, cherchant à les faire retomber sur le parti vaincu, ont accusé ce parti d'avoir le premier commencé la lutte, et ont passé légèrement sur les crimes commis. Tous se sont éloignés de la vérité. »

Ainsi s'exprime M. le Roi, dans son Histoire de Versailles (I); placé sur le lieu même où s'est passé ce premier acte du 'long supplice de Louis XVI, il a pu recueillir de nombreux documents et présenter les faits accomplis dans €es deux journées, sans idées préconçues et sans esprit de parti.

Le5 mai 1789 la réunion des États généraux, le 11 juillet le renvoi de Necker, et le 14 la destruction de la Bastille avaient porté les preBQitîi*s coups à l'édifice antique de la royauté. Au moment de l'insurrection parisienne, les gardes françaises s'étaient réunis au peuple; lorsque le lendemain la municipalité de Paris organisa la garde nationale, on y incorpora les soldats révoltés, et la Fayette en fut nommé commandant général. Après la journée du 14 juillet, la cour voulait faire partir le roi de Versailles et l'emmener à Metz, où, entouré de troupes, il aurait pu agir librement. Ge pîx)jet, vrai ou supposé, souleva les

(1) Tome H, p. 17 et 18.

esprits déjà fortement travaillés par les doctrines révolutionnaires.

Les motions les plus anarchiques se succédaient au Palais-Royal, sous l'œil du duc d'Orléans, qui laissait faire s'il ne prêtait déjà la main à ces manœvres ténébreuses. Plusieurs fois on avait parlé de marcher sur Versailles On disait hypocritement que tous les projets des ennemis de la révolution s'évanouiraient bi(n ôt si le roi et l'Assemblée nationale venaient se fixer à Paris, etle cri : « A Veisailles ! » ne cessait de retentir de toutes parts dans la grande ville. La garde nationale, la simule force alors de Paris, suivit bientôt ce mouvement, qui devait entraîner sur ses pas tout ce qu'il y avait de violent dans la masse populaire.

Peu de jours après la formation de la garde nationale parisienne, les habitants de Versaill s demandèrent aussi à établir une milice du même genre; huit bataillons furent formés, quatre dans le quartier Notre-Dame et quatre dans le quartier Saint-Louis. L' s comtes d'Estaing et de Gouvernet, Berthier (depuis prince deWagram), le Roy et Lecointre furent les premiers chefs de la garde nationale de Versailles.

Lecointre, que le quartier Notre-Dame venait de placer à sa tète, était l'un des plus fam'^ux révolutionnaires de la cité royale. Ami de Marat, qu'il avait connu médecin aux écuries du comte d'Artois, il était en rapport avec les énergumènes de Paris, et l'on sait le rôle qu'il joua plus tard à la Convention, dans les rangs des députés de la Montagne.

Voici en quels termes, dans unelettre du 19 janvier 1790, M°" Elisabeth jugeait cet homme sinistre et la situation même du moment :

« Versailles n'est pas tranquille : il y a une animosité « affreuse entre les deux quartiers. Celui de Noire-Dame, « qui est le plus mauvais^ va élire un homme affreux pour « maire de la ville (I). Si on lui rendait justice, il serait « pendu; il y a contre lui des preuves assez fortes pour « le faire exécuter. Voilà les monstres qui ont toujours a l'avantage sur les bonnes et honnêtes gens; mais dès « qu'ils sont portés pour quelque place, on leur applique o ce vieux mot d'aristocrates el, pour lors, le peuple et même a beaucoup de gens bien pensants leur refusent leur voix, a A Versailles, le quartier Saint-Louis voulait nommer a M. de Lille à la mairie; mais on lui a donné un surnom « odieux, et pour lors on lui préférera un monstre. M. Ber- « thier lefils,quiestcommandant dans la milice sousM.de « la Fayette, secondait à merveille; eh bien! l'on a déjà « voulu le pendre plus d'une fois.... (2j. »

Mais, revenons... Depuis linsurrection des gardes françaises, il n'y avait plus que les Suisses qui fissent le service du château de Versailles avec les gardes delà prévôté et les gardes du corps. La garde nationale et les invalides étaient chargés du service de la ville. La municipalité demanda quelques troupes; on fit venir deux cents hommes du régiment des chasseurs des Trois Évèchés, casernes à Rambouillet ; ils furent bientôt suivis de deux cents dragons de Lorraine, demandés aussi par la municipalité. Mais, ces troupes furent vues d'un mauvais œil par une partie de la garde nationale. On les avait fait venir, — disait-on, — par défiance des soldats citoyens; on avait des projets cachés, et ces troupes, que l'on faisait entrer peu à peu dans Versailles, n'avaient d autre objet que de protéger

(1) Lecoinîre.

PJ Lettre à il°" de Botnbelle.

le départ du roi. Ces bruits, propagés avec une insistance perfide, se répandaient dans Paris et y entretenaient le désir d'enlever le roi de Versailles et de l'amener à Paris.

La cour avait-elle, en eifet, le projet défaire partir le roi de Versailles et de le conduire à Metz, comme le bruit en avait couru? La reine connaissait-elle ce projet etl'aurait-elle encouragé?... Toujours est-il que ni les ministres ni le roi n'entraient dans ce complot (si toutefois il y avait complot) ; et si les courtisans formaient des projets, rien dans Versailles ne semblait se préparer pour une pareille fuite.

D un autre côté, les gardes françaises, qui faisaient partie de la garde nationale parisienne, voulaient toujours venir à Versailles pour reprendre leur ancien service; la Fayette, malgré tous ses efforts, ne pouvait parvenir à les faire renoncer à ce projet dont il craignait avec raison les suites. Il communiqua ses inquiétudes h M. de Saint-Priest, ministre de la maison du roi; sa lettre effraya beaucoup la cour. Il fut donc convenu entre M. de Saint-Priest et le comte d'Estaing que, pour parer à une attaque de Paris, il était nécessaire d'avoir à Versailles des troupes réglées sur lesquelles on pût compter, et l'on choisit le régiment de Flandres, qui jusqu'alors s'était distingué par son excellente discipline.

Lecointre, qui voyait avec peine l'arrivée des troupes, chercha de tout son pouvoir à faire partager son opposition à la garde nationaledeVersailles, mais il n'y put réussir, à son grand mécontentement; la protestation des dissidents, en minorité, n'arrêta paslamarchedu régiment de Flandres, et, le 23 septembre^ il se présentait aUx portes de la ville. Blessé de ce que sa tentative avait été

sans fruit, il envoya sa démission au comle d'Estaing, qui ne voulut pas l'accepter, dans la crainte très-légitime de quelques troubles dans Versailles. Lecointre ne se fit pas beaucoup prier pour retirer sa démission et conserver une place qui lui assurait un rôle si important dans la cité.

Il existait à cette époque un journal qui, sous l»' nom de Courrier de Versailles, rendait compte non-seulement des séances de l'Assemblée nationale, mais encore de tous les événements de Versailles. Il était rédigé par Gorsas, alors maître de pension dans cette ville, qui fut plus tard député de Seine-et-Oise à la Convention, et mourut sur i'écbafaud comme partisan des Girondins. Gorsas était très-lié avec Lecointre, et c'est d'après les inspirations et les récits de celui-ci que tout était rapporté dans son journal. Comme ce journal était très-exalté, il était par cela même très-recherché à Paris, et c'était d'après ce qu'il disait que l'on y jugeait de l'état de Versailles, L'appel du régiment de Flandres en cette ville, la conduite de la minorité des gardes nationaux pour s'opposer à l'entrée de ces troupes et son peu de succès, tout dans cette affaire fut présenté comme un complot des aristocrates pour préparer les voies à un coup d'État et à la fuite du roi. Les motions se succédèrent plus vives au Palais-Royal; on voulait aller à Versailles enlever les députés dont la vie était menacée, et comme les exagérations de la foule vont toujours en grossissant, ce n'était plus un régiment, mais plusieurs régiments, mais une armée qui marchait sur Versailles et sur Paris. L'alarme devint même si grande que des courriers furent envoyés à la découverte, et que la Commune de Paris dépêcha quatre de ses membres au présidentde l'Assemblée nationale pour s'informer

du nombre de ces troupes, de leur destination et rapporter des éclaircissements qui pussent calmer les inquiétudes de la capitale.

Yoilà ce qu'avaient produit l'arrivée du régiment de Flandres à Versailles et les articles du Courrier de Gorsas.

Huit jours étaient à peine écoulés depuis l'arrivée du régiment de Flandres, et son esprit n'était plus le même/ En arrivant, le régiment avait remis son artillerie et ses munitions entre les mains de la garde nationale, qui les avait placées dans les écuries de la Reine, à côté de ses pièces. Cette marque de confiance dissipa les préventions des habitants; on vit bientôt les soldats se promener bras dessus bras dessous avec les gens du peuple, fréquenter les cabarets, commencer à manifester des opinions révolutionnaires, et, dans ce court espace de temps, la discipline était déjà sensiblement relâchée.

Le régiment de Flandres était le premier régiment d'infanterie de ligne venant tenir garnison à Versailles. Il a toujours été d'usage de donner un repas au régiment nouvel arrivé; les gardes du corps résolurent donc de faire de môme à l'égard des officiers du régiment de Flandres, et ce dîner fut fixé au 1" octobre.

A celte époque, il y avait un drapeau par chaque bataillon d'infanterie. Des dames de la ville s'étaient réunies pour en offrir à plusieurs des bataillons de la garde nationale. Le 29, la reine fit venir chez elle l'élat-major, et lui ann( nça qu'elle aussi avait voulu donnera la garde nationale de Versailles une marque de sa bienveillance pour elle et qu'elle lui faisait don d'un drapeau pour chacune îl, de ses divisions. Le 30, les drapeaux furent bénits dans l'église Notre-Dame de Versailles par l'archevêque de Paris. Cette cérémonie se ût avec beaucoup de solennité.

Lf prince de Poix, gouverneur de Versailles, y assista ainsi que la municipalité, un grand nombre de membres de TAssemblée nationale, les magistrats du bailliage, les officiers de tous les corps militaires, et tout ce qu'il y avait de personnes notables à Versailles. Après le TeDeum, chanîé par la musique de la chapelle, Ducis prononça un discours où tout respirait l'union et la concorde- Un repas réunit enfin tous les invités h la cérémonie.. Des santés furent portées au roi et h la prospérité de la nation, objets iméparables{\), h la reine, au dauphin et à toute la famille royale.

Le lendemain, 1" octobre, eut lieu le dîner des gardes du corps, qui fit tant de bruit, et qui fut l'une des causes déterminantes des journées des 5 et 6 octobre.

Les quatre compagnies des gardes du corps séjournaient, soit à Versailles, soit à Saint-Germain. Les deux compagnies de service auprès du roi y étaient relevées chaque quartier par les deux de Saint-Germain, et ainsi de suite. A cause des craintes qu'inspirait Paris à la cour, les quatre compagnies étaient restées à Versailles, pour le quartier d'octobre, ce qui faisait monter leur effectif à près de six cents hommes. Quand on eut décidé le repas à offrir aux officiers du régiment de Flandres, on ouvrit une souscription parmi les gardes du corps. Sur six cents gardes, il n'y en eut que quatre-vingt-six qui répondirent, et ce furent les seuls qui assistèrent au dîner (2) On y invita tous les officiers du régiment de Flandres et ceux des chasseurs et des dragons de Lorraine, quelques officiers des Suisses, des Cent-Suisses, de

(1) Paroles du présidenl dp.|:i municipalifé.

(^; On voit que la granJe majorité des garde» u'a&siila pas à ce npis qui reiumba sur tous.

li LE REPAS DES GARDES DU CORPS.

la prévôté, et vingt membres dans tous les grades de la garde nationale de Versailles. Le roi accorda, pour le banquet, la salle de l'Opéra du château; une table en fer à c.ieval de deux cent dix couverts fut dressée sur la scène, dont la décoration représentait une forêt, et toute cette magnifique salle parut resplendissante de lumière. Les convives se placent, et le repas commence. Dans l'orchesîre étaient les trompettes des gardes et la iuusiquedii régiment de Flandres; le parterre était réservé auxgrenadu rs du même corps et aux chasseurs et dragons de laorrain:^.

C'est la première fête de ce genre qui se donnait à Versailles. La curiosité y attira beaucoup de personnes; toutes celles qui se présentèrent furent admises et se placèrent dans les loges. Le premier service se passa fort tranquillement. Au second service, le duc de Villeroy, capitaine des gardes, qui présidait le repas, fit monter dans le fer a cheval tous les militaires de l'amphithéâtre ; on leur donna des verres : ils burent à la santé du roi, delà reine, du dauphin et de la famille royale, et les trompettes sonnèrent la charge à chacune de ces santés.

Les soldats des divers régiments étaient retournés k l'amphithéâtre, et le dessert était servi, lorsque, dans une des loges grillées, on aperçut la famille royale. Le repas durait déjà depuis plusieurs heures. La beauté de la salle et la splendide illumination, le coup d'œil de ce couvert somptueux, la diversité des uniformes, la gaieté et l'entrain des convives avaient attiré successivement dans les loges tous les habitants du château. Les dames de la reine l'avaient engagée plusieurs fois à aller voir ce spectacle. Le roi était à la chasse; à peine fut-il arrivé que la reine l'entraîna à la salle de l'Opéra.

C'est alors qu'ils parurent dans la loge grillée.

Aussitôt qu'on se fut aperçu delà présence de la famille royale, un cri unanime de Vive le roi! Vive la reine! retentit dans toute la salle. Tous les convives se levèrent, et les soldats de Flandres et de Lorraine, heureux de voir le roi et la reine, qu'ils connaissaient à peine, franchirent les balustrades de l'amphithéâtre pour se rapprocher de la famille royale. Le roi, ému de ces témoignages d'affection, quitt.a la loge et vint faire le tour du fer à cheval. Il était encore en habit de chasse, botté et éperonné, et accompagné du prince de Poix, qui était avec lui à la chasse; la reine le suivait tenant sa fille k la main, et le dauphin était porté par un officier des gardes. Ce furent alors des vivat continuels, pendant que la musique jouait l'air de Grétry : 0 Richard, ô mon roi! Quand le roi se retira, sa santé, celles de la reine, du dauphin et de la famille royale furent portées avec enthousiasme, et la plupart des militaires, franchissant les barrières et escaladant les loges, se précipitèrent dans le corridor de la chapelle pour suivre le roi et la reine jusque dans les appartements. En un instant la salle fut presque entièrement vide. La musique et la plupart des convives se transportèrent dans la cour de marbre, sous les fenêtres du roi. On chanta, on dansa, on fit des tours de force, on alla même jusqu'à estalader le balcon de la chambre de Louis XIV, et tout cela sous les yeux du roi, dont la bonté semblait encourager ces jeunes fous. Puis, lorsque le roi se fut retiré de ses fenêtres, chacun se sépara et tout rentra dans le silence.

Tel fut ce repas, qui eut un si grand et si malheureux reientissement, et qui déchaîna la haine populaire sur les gardes du corps.

La description de ce repas, — que nous empruntons à Touvrage de M. le Roi (1), — résulte des dépositions de tous ceux qui y assistèrent, et dont les récits sont consignés dans l'enquête ordonnée par le Châtelet sur ces événements. Comment donc^ce dîner gai et bruyant, où les sentiments d'attachement au souverain se manifestèrent avec une grande énergie, fut-il transformé en un crime de lèse-nation?....

■ On a vu qu'à la sortie de l'Opéra, les convives et la musique s'étaient transportés dans la cour de marbre, et que là, sous les yeux du roi et de la reine, on s'était livré aux chants, à la danse et aux jeux les plus bruyants. La musique, les lumières, les cris de joie avaient attiré dans la cour du château et sur la place d'Armes une foule d'habitants de Versailles qui regardaient ce spectacle animé. Lecointre n'avait pas été invité au repas. Il accourt comme tout le monde; mais ce qui l'attire, lui, l'exalté patriote, ce n'est pas la curiosité, c'est le bien public : « Le tumulte a devient tel, — dit-il dans sa déposition, — que l'alarme « se répand dans la ville. Quelques corps de garde éloia gnés envoient pour s'instruire d'un événement qui « inquiète les citoyens; la sentinelle gardant les drapeaux « chez moi me fait part des craintes du peuple; je monte « sur-le-chaïup achevai, suivi de mon aide de camp; je « monte au château, dont je ne tardai pas à descendre, « lorsque je via que ce nétait que la fin d'une orgie. Je « m'empressai de répandre dans la ville qu'il n'existait tt aucun danger, et j'eus la satisfaction de voir mes cona citoyens calmés regagner tranquillement leurs de* « meures. »

(1) L. c. sup., p. 36-39.

Après avoir ainsi rassuré ses concitoyens, Lecointre va se concerter avec ses amis pour rendre compte à sa manière de ce dîner dont il n'avait pas été témoin un seul instant. Le lendemain on répand dans toul Paris le Courriel^ de Vei'saillfs, où Gorsas donne le tableau de l'orgie des gardes du corps. On y raconte que ta santé de la nation ayant été proposée, les gardes du corps la rejettent; puis, qu'à peine la reine sortie, « on sonne la charge, les con- « vives chancelants escaladent les loges et donnent un .« spectacle à la fois dégoûtant et horrible. Dans un moment « d'ivresse, on lâche les propos les plus indécents; laco- « carde nationale est proscrite et remplacée par la cocarde « blanche, que plusieurs capitaines de la garde nationale « s'empressent d'adopter (1). »

Voilà les bruits qui circulèrent dans Paris et dans Versailles, malgré les dénégations des assistants.

D'après la déposition des témuins, il ne lut pas parlé de santé à la nation; cette santé ne put donc pas être rejetée, puisqu'elle ne fut pas proposée. Quant à la proscription de la cocarde nationale, tous les témoins nient positivement ce fait. Dans ce moment, la garde nationale portait seule la cocarde tricolore, les gardes du corps et les autres troupes portaient la cocarde blanche, — le roi n'ayant pas encore ordonné à l'armée de prendre la cocarde tricolore. Il n'y avait donc rien d'étonnant qu'à ce dîner on eût encore vu un si grand nombre de ces cocardes qui choquaient les yeux des patriotes.

Pendant que l'émotion produite par ces récits se répandait dans tout Paris, la cour n'avait vu dans ce repas qu'un gage d'union de toutes les troupes qui devaient la

(1) Déposition de Lecointre au Cbâtelet.

défendre. Aussi, lorsque lé lendemàra une députation de la garde nationale de Versailles vint remercier la reine de lui avoir fait don de ses drapeaux, cette princesse, encore sous l'impression de la scène de la veille, lui répondit :

— Je suis fort aise d'avoir donné des drapeaux h la garde nationale de Versailles. La nation et l'armée doivent être attachées au roi, comme nous le sommes nousmêmes. Je suis enchantée de la journée de jeudi. ■»

Cette réponse de la reine, se réjouissant d'une réunion que l'on venait de signaler aux yeux du pays comme lapreuve d'un complot contre la nation et ses libertés, fut présentée comme une approbalion de ce 'complot, et le nom de la reine fut livré à la haine du peuple avec celui des gardes du corps.

-Le dimanche 4, un repas est encore donné aux soldats durégiment de Flandres par la municipalité de Versailles; la garde nationale en fait les honneurs. L'état-major du régiment et «elui de la garde nationale y assistent. Des santés sont portées au roi et à la nation, et tout s'y passe dans le plus grand ordre.

Pendant que les fêtes et les repas se succédaient à Versailles, l'orage grondait à Paris. Depuis l'arrivée dans la ville royak des chasseurs et des dragons de Lorraine, du régiment de Flandres, et depuis le séjour dans celte cité des quatre compagnies des gardes du corps, le bruit ne cessait de courir dans tout Paris du départ du roi et de la dissolution de l'Assemblée nationale. Partout on se réunissait, et les jardins publics, les rues et les places étaient remplis de groupes animés dans lesquels le xlésir d'enlever le roi de Versailles, pour le conduire à Paris, était le but de tous les discours. C'est au milieu de cette disposition des esprits qu'arrivèrent successivement les feuilles

(le Gorsas racontant à sa manière les repas des gardes, la .réponse de la reine à la garde nationale de Versailles, l'insolence des courtisans dans l'intérieur du château, les dames faisant des cocardes blanches et les offrant à tous ceux qui venaient à l'Œil-de-Bœuf, l'indignation du brave et patriote Lecoinlre, s'étonnant quon osât se permettre de Unir une telle conduite clwz le roi; sa querelle à ce sujet avec un courtisan, sa réponse, quand il veut l'entraîner au dehors : «Non, c'est ici qu'il faut terminer : mais ne crois ^as, vil gladiateur, que je me mesure avec toi selon l'usage ,; tire ton épée, et le plus adroit poignardera l'autre 1 » On s'arrache ces feuilles : les autres journaux et le Moniteur les copient. Les motions les plus incendiaires se iottt au Palais-Royal, et le 4, pendant que la municipalité de Versailles donne un repas au régiment de Flandres, tout Paris sappréte à marcher sur celle ville le lendemam.

Ce qui décida cette invasion rapide de Paris sur Versailles, ce furent les récits passionnés de Gorsas, ou plutôt de Lecointre. Qu'on lise, en effet, avec attention la longue déposition de Lecointre dans l'enquête faite par le Ghàtelet sur les journées des 5 et 6 octobre (dont on va voir le récit exact), qu'on la compare à la rela!i n du Courrier de Versailles, qu'on la compare à celle du Moniteur, on restera convaincu^ que ce récit, qui a mis en feu tout Paris, qui a anfené les massacres des gardes, et dont la reine faillit être la victime, a été fait par Lecoinlre. Tout s'y retrouve, — ses expressions, ses insinuations, ses bravades mêmes (1) I

Dès le matin du 5 octobre, tout Paris était en mouvement ; mais ce qui fut le principal prétexte de la marche

(1) Le Roi, I. c. 8ap., p. 45.

sur Versailles, ce fut la disette. Les mauvaises récoltes désarmées précédentes, l'agitation de toute la France, qui empêchait l'arrivée régulière des convois d'approvisionnement, avaient rendu dans la capitale le pain rare et cher. Les émissaires de la révolution répandaient le bruit que les farines destinées à Paris étaient dirigées sur Versailles.

Une élincelle suffisait donc pour allumer un immense incendie. Une jeune fille, partie des halles, entre dans un corps de garde, s'empare d'un tambour et parcourt les rues en battant la caisse et criant contre la cherté du pain. D'autres femmes s'attroupent autour d'elle, et la foule grossissant se porte à l'Hôtel de ville. Bientôt elles forcent la garde qui le défendait et l'envahissent, en demandant du pain et des armes. Au milieu du tumulte paraît Maillard, l'un des vainqueurs de la Bastille, que plusieurs d'entre elles reconnaissent, et qui parvient à les dominer. Il sort de l'Hôtel de ville, prend un tambour, les engage à marcher sur Versailles, à venir s'adresser à l'Assemblée nationale, et se met à leur tète.

Dans sa déposition au Ghàtolet, Maillard fait le récit de la marche de cette singulière armée de femmes, qu'il dit être de six à sept mille, et qui traînèrent avec elles deux pièces de canon. Toutes les boutiques se fermaient sur leur passage ; elles frappaient alors aux portes, demandant à boire et à manger, et arrachaient les enseignes des marchands.

a Arrivé au pontde Sèvres, — continue Maillard, dans son récit, — je fis faire halte. Les habitants de Sèvres, à qui on s était adressé, dirent que Sèvres était dans la plus grande consternation, que tout était fermé, et qu'il serait impossible de trouver aucun rafraîchissement pour ce*

dames. Ne sachant quel parti prendre, je tis venir huit îiommes de la suite. Un d'entre eux m'ayant demandé la permission de commander, j'y consentis et lui donnai pour consigne d'aller à Sèvres, de s'informer et de découvrir où étaient les boulangers et de les inviter à distribuer le pain qu'ils pouvaient avoir chez eux. Nous continuâmes alors notre chemin sans rencontrer ancun obstacle dans Sèvres. Arrivés à Sèvres, nous trouvâmes effectivement les boutiques de limonadiers et de cabaretiers fermées. Un de mes hommes vint m'apprendre qu'ils n'avaient trouvé que huit pains de quatre livres chez un boulanger et qu'il les coupait en petits morceaux pour les distribuer. Je fus obligé de rendre compte à ces dames du rapport qui venait de m'ètre fait : ce qui excita des murmures et l^s fit disperser çà et là pour former des complots. Bientôt toutes les femmes se dispersèrent et se por'èr n' à toutes les portes et boutiques des marchands de vin, aubergistes, limonadiers et autres citoyens, entrèrent dans une cour, prirent des bancs et autres morceaux de bois et se mirent en devoir d'enfoncer les portes et d'abattre les enseignes de tous les marchands. Je fis battre la générale pour rassembler tous les citoyens de Sèvres, afin qu'ils pussentsemettre en défense contre les malheurs qui les menaçaient. Je vis arriver une foule d'hommes armés, que je croyais être des habitants du lieu; au contraire, c'étaient des hommes de la suite des femmes, qui s ^ jetèrent avec fureur sur toutes les portes où elles étaient déjà. Je fis rappeler, je les engageai à rester tranquilles, et ayant frappé moi-même à une maison en face de la grille du parc, je demandai à un homme qui se présenta de donner du pain et du vin, s'il en avait. Il me répondit qu'il n'avait pas de pain, mais qu'il avait du vin. Je le

lis dis'ribuer à ces femmes par dés liommcs armés, et j'engageai ce particulier à en donner k toufeà lès femmes, en lui disant que je lui donnerais un bon poiir être payé S la ville.

a Les femmes se mirent enfin en route, les hommes restèrent derrière, ce qui ne me laissa pas moiris de crainte. Je confiai le commandement de ces hommes à un particulicr sans col, qui m'a dit avoir manqué d'èti'e pendu poui* avoir sonii:; le tocsin dans une église de Paris. Je lui prêtai'une dfes deux épées que j'avais...

a Je cheminai avec ces femmes pour gagner Versailles. Passé Viroflay, elles rencontrèrent plusieurs particuliers à cheval, ayant des cocardes noires à leurs chapeaux. Elles les arrêtèrent et voulaient se porter à des excès contre eux. Elles en frappèrent' un, le dériiontèrent de son' cheval, et lui arrachèrent sa cocarde noire qu'une de ces femmes me remit. Je fis faire halte, et je fus au secours du particulier. J'obtins sa grâce, sous condition qu'il donnerait son cheval, qu'il marcherait derrière elles, et qu'au premier lieu elles lui mettraient un écriteau derrière lui, comme ayant insulté la cocarde nationale. Une des femmes partit sur ce cheval pour avertir à Versailles qu'elles allaient arriver.

« Un peu plus loin elles aperçurent, dans une avenue qui fait fourche au grand chemin (la Patte-d'oie), deux autres particuliers qui avaient sur leurs têtes des chapeaux ronds avec des cocardes noires et qui allaient k grande course de cheval vers Versailles. Plusieurs femmes sortirent des rangs et'ih'tèrceptèrent le passage à deux de ces particuliers. Une de ces femmes, qui avait l'un des deux chapeaux, et connue sous le nom de femme Tournay, avec deux autres' femmes, me relnirent les deux co-

cardes noires, et deux femmes montèrent sur les chevaux, et ces deux particuliers se placèrent derrière les femmes. Cette expédition faite, je tis mettre ces femmes sur trois rangs, autant qu'il fut en mon pouvoir, les fis former en cercle, et leur dis que les deux pièces de canon.qu'elles avaient ne devaient point être traînées à leur tète; que, malgré qu'elles n'eussent pas de munitions, on pourrait les soupçonner de mauvaises intentions; qu'elles devaient plutôt montrer de la gaieté que de causer une émeute dans Versailles; que cette ville n'étant point informée de leur démarche, les habitants pourraient soupçonner d'autres vues, et qu'elles seraient victimes de leur dévouement. Elles consentirent à faire ce que je voulais; en conséquence, les canons furent placés derrière elles, et j'invitai les femmes à chanter Vive Henri IV en entrant à Versailles et à crier : Vive le roi; ce qu'elles ne cessèrent de répéter au milieu du peuple de cette ville qui les attendait, et qui criait : Vivent nos Parisiennes I »

Ce que Maillard ne dit pas, et ce que l'on trouve dans toutes les autres dépositions, c'est que celte bande, depuis son départ de Paris jusqu'à son arrivée à Versailles, né cessa de pousser de cris de mort contre les gardes du corps et contre la reine.

Pendant ce temps-là, voici ce qui se passait à Versailles même. L'Assemblée nationale discutait sur la réponse que venait de faire le roi à la déclaration des Droits de l'homme et aux premiers articles de la Constitution. Les uns l'approuvant, d'autres l'attaquant, on s'aigrit; Pétion, au milieu de la discussion, parla pour la première fois des repas des gardes du corps et des insultes à la nation et à l'Assemblée faites dans ces repas...

Un des hommes qui, dans Versailles^ n'ignorait rien de

24 LE UKPAS DBS GARDES DU COIIPS.

ce qui se passait à Paris et du mouvement qui se préparait, était Lecointre. Le matin du 5 octobre, il provoque une assemblée de l'état-major de la garde nationale de Versailles, et fait la motion qu'on force les gardes du corps à venir sur-le-champ au milieu de la garde nationale, et qu'on leur fasse prendre la cocarde tricolore et prêter le serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi. On lui fait observer que le roi seul peut prescrire à ses gardes ce qu'il veut leur faire faire, qu'un refus peut amener un grave conflit; il insiste, et se retire en faisant connaître aux gardes nationaux de son quartier cette nouvelle cause de haine contre les gardes du corps.

Cependant les femmes approchaient de Versailles; le roi est averti de leur arrivée et du motif qui les amène.

— Hélas (dit Louis XVI) ! si j'avais du pain à donner à ces pauvres femmes, je n'attendrais pas qu'elles vinssent m'en demander. »

Muni d'un ordre exprès de la municipalité, le comte d'Estaing s'occupa immédiatement de mettre sur pied toutes les forces disponibles pour protéger le roi, la famille royale, l'Assemblée et la ville; l'ordre l'autorisait h. repousser la force par la force, « après avoir néanmoins employé tous les moyens de douceur pour maintenir la paix. » D'Estaing, connaissant l'hostilité d'une partie de la garde nationale contre les gardes du corps, ne donna aucun ordre h la milice citoyenne; ce qui n'empêcha pas Lecointre de faire battre la générale et de réunir ses compagnies à la droite des gardes du corps, devant la caserne des gardes françaises.

Voici enfin les femmes dans la ville ; une partie d'entre elles, Maillard en tête, se dirigent vers le lieu de réunion de l'Assemblée nationale, au sein de la f'^elle elles daman-

dent à être introduites. Le président Mounier, après avoir consulté l'Assemblée, avait ordonné de laisser entrer une douzaine de ces femmes pour entendre leurs plaintes. Écoutons le récit de Mounier (1) :

« J'étais, — dit-il, — sur le point de lever la séance, lorsqu'on vint me dire que des femmes arrivées de Paris s'étaient présentées plusieurs fois à la porte de la sfi^le, qu'elles demandaient à être entendues à la barre et qu'elles voulaient contraindre les sentinelles à les laisser entrer. Tinstruisis l'Assemblée de leur demande; il fut résolu de leur permettre l'entrée de la salle. Elles se présentèrent en grand nombre, ayant deux hommes à leur tète. L'un d'eux exposa que le matin on n'avait pas trouvé de pain chez les boulangers ; que dans un moment de désespoir, lui, qui avait été soldat aux gardes françaises, était allé sonner le tocsin: qu'on l'avait arrêté, qu'on avait voulu le pendre et qu'il devait la vie aux dames qui l'accompagnaient. L'autre ajouta qu'ils étaient venus à Versailles pour demander du pain et en même temps pour faire punir les gardes du corps qui avaient insulté la cocarde patriotique, et qu'ils étaient de bons patriotes; qu'ils avaient arraché toutes les cocardes noires qui s'étaient présentées à leurs yeux dans Paris et sur la route. Ensuite il en sortit une de sa poche, en disant qu'il voulait avoir le plaisir de la déchirer aux yeux de l'Assemblée : ce qu'il lit aussitôt. Son compagnon ajouta :

— Nous forcerons tout le monde à prendre là cocarde patriotique. »

(t) Fait relatif à la dernière insurrection. Après avoir comparé tout ce qui a été écrit sur ce sujet, ce récit de Mouaier nous a paru celui qui était le plus véridique.

« Ces expressions excitèrent quelques murmures de mécontentement. Il reprit :

— Quoi que vous en disiez, nou^ sommes tous frères. » « Je répondis qu'aucun membre de l'Assemblée ne voulait nier que tous les hommes ne dussent se considérer comme frères ; que les murmures provenaient de ce qu'il avait menacé de forcer à prendre la cocarde; qu'il n'avait le droit de forcer personne et qu'il devait parler avec respect à l'Assemblée nationale. Il dit ensuite :

— Les aristocrates veulent nous faire périr de faim; on a envoyé aujourd'hui à un meunier un billet de deux cents livres, en l'invitant à ne pas moudre et en lui promettant de lui envoyer la même somme, chaque semaine. »

« L'Assemblée fit un cri d'indignation, et, de toutes les parties de la salle, on lui dit :

— Nommez. »

« Je l'invitai h faire connaître le coupable, en l'assurant qu'on procurerait, une justice éclatante. Les deux harangueurs hésitèrent; ils finirent par raconter qu'ayant rencontré des dames dans une voiture, ils les avaient forcées «^ descendre, et que, pour obtenir la liberté de continuer leur route, elles leur avaient appris qu'un curé avait dénoncé ce crime à l'Assemblée nationale. Puis ils ajoutèrent :

— On dit que c'est Mgr l'archevêque de Paris. »

« Chacun s'empressa de leur répondre que Mgr l'archevêque de Paris était incapable d'une pareille atrocité. Toute la troupe, parlant à la fois, demanda du pain pour la ville de Paris. Je leur dis que l'Assemblée voyait avec douleur la disette qui affligeait la capitale et qui provenait des obstacles mis à la circulation des grains; qu'elle n'avait rien né*4igé pour faciliter, par ses décrets, les

approvisionnements delà ville de Pans; que le roi avait fait tous ses efforts pour assurer l'exécution de ces décrets; qu'on chercherait de nouveaux moyens pour faire cesser la disette ; que leur séjour à Versailles ne la ferait pas cesser; qu'il fallait laisser l'Assemblée s'occuper avec liberté de ces soins importants, et qu'il les exhortait à se retirer en paix, sans commettre aucune violence.

« Ma réponse ne parut point les satisfaire, et ils disaient : 0 Cela ne suffit pas; » sans s'expliquer davantage.

« Un membre de lAssemblée dit qu'il fallait envoyer une députation chez le roi pour lui faire connaître la position malheureuse de la ville do Paris. Cette proposition fut adoptée. Mgr l'évéque de Langres, ancien président, prit le fauteuil. Je me mis en marche à la tête de cette députation. Aussitôt les femmes m'envirunnt'rent, en me déclarant qu'elles voulaient m'accompagner chez le roi. J'eus beaucoup de peine à obtenir, à force d'instances, qu'elles n'entreraient chez le roi qu'au nombre de six, — ce qui n'empêcha point un grand nombre d'entre elles de former notre cortège. »

Pendant ce temps-là, un plus grand nombre de femmes continua de s'avancer vers le château. Bientôt une masse dhommes, la plupart couverts de haillons, armés de bâtons et de piques, qui suivait à distance cette armée de femmes, déboucha en deux bandes, l'une par l'avenue de Paris,.rautre parMonlreuil et l'avenue de Saint-Cloud, et rejoignit les femmes sur la place d'Armes. Toute cette masse sembla d'abord un peu surprise de l'appareil militaire qu'elle rencontra. Elle parut furieuse de ne pouvoir entrer au château. Sa rage se tourna surtout contre les gardes du corps, qu'elle accablait de grossières invectives; ils furent insultés et attaqués. Au contraire, le.

régiment de Flandres était l'objet des caresses de toutes les femmes. L'une d'elles entre autres, Théroigne de Méricourt, qui paraissait les diriger, parcourait les rangs des soldats, leur adressant des paroles flatteuses, les engageant à ne point s'opposer au peuple, et même leur distribuant de l'argent. Le plus grand nombre de ces femmes , enhardies par l'immobilité des gardes, qui avaient ordre de ne point faire usage de leurs armes, s'avançaient jusque sous les pieds des chevaux, cherchant cl se faire un passage pour arriver h la grille. A leur tète, un homme revêtu de l'uniforme de la garde nationale parisienne, le sabre à lamain, s'élance, effrayant les chevaux des gardes. Ils s'écartent et le laissentpasser ; bientôt, revenant à leur rang, trois maréchaux des logis poursuivent cet audacieux et vont l'arrêter, lorsque plusieurs gardes nationaux crient que l'on veut assassiner un des leurs; un d'eux couche en joue les gardes du corps ej; blesse grièvement un des maréchaux de logis. Lecointre était en ce moment à la tête des gardes nationaux; loin de blâmer cet acte d'hostilité, qui pouvait amener de terribles représailles, il va trouver les chefs des gardes du corps , leur demande ce que la garde nationale doit espérer ou craindre d'eux ; il ajoute que le peuple se croit en danger et qu'on désire savoir comment on doit les regarder. Les gardes lui répondent que, malgré ce qui vient d'arriver à un des leurs, ils désirent vivre en bonne intelligence avec la garde nationale. II. court ensuite au régiment de Flandres. Déjà travaillés par les femmes de Paris, les soldats lui répondent qu'ils ne tireront jamais sur le peuple, et donnent aux gardes nationaux qui l'accompagnent une partie de leurs cartouches.

Puis, suivi d'une dépulation des hommes venus de Paris, il se rtnd à la municipalité. Il demande à l'As- ^^emblée 600 livres de pain pour les frères de Paris, — ce sont ses expressions. On fait observer avec raison qu'à ce moment il sera impossible d'avoir chez les boulangers une aussi grande quantité de pain, et l'on offre deux tonnes de riz qui sont dans les magasins. On les accepte, et on fait cuire ce riz en attendant que les boulangers , auxquels la municipalité vient d'enjoindre de cuire toute la nuit, puissent fournir assez de pain pour ( n donner h tous ces gens.

Au moment où Lecointre se rendait à la municipalité, Mounier sortait de l'Assemblée nationale, escorté de la députalion des femmes. « Nous étions à pied dans la boue, avec une forte pluie, dit-il. Une foule considérable d'habitants de Versailles bordait de chaque côtb l'avenue qui conduit au château. Les femmes de Paris formaient divers attroupements, entremêlés d'un certain nombre d'hommes couverts de haillons pour la plupart, le regard féroce, le geste menaçant, poussant d'affreux hurlements. Ils étaient arm^s de quelques fusils, de vieilles piques, de haches, de bâtons ferras ou de grandes gaules, ayant à rexirémilé des lames d'opée ou des lames de couteau. De petits détachements de gardes du corps faisaient des patrouilles et passaient au grand galop, à travers les cris et les huées. J'appris en même temps que deux ou trois I anons, amenés par les femmes de Paris et les hommes qui les avaient accompagnées, étaient placés sur l'avenue de Paris, et que ceux qui les environnaient arrêtaient les passants, leur demandant : « Ètes-vous pour la nation ? » et pour récorapeuse de leur réponse affirmative, leur faisaient garder les canons avec eux.

« Une partie des hommes armés de piques, de haches et de bâtons s'approchèrent de nous pour escorter la députalion. L'étrange et nombreux cortège dont les députés étaient assaillis est pris pour un attroupement; des gardes du corps coureat en travers ; nous nous dispersons dans la boue. Nous nous rallions, et nous avançons ainsi vers le château. Nous trouvons, rangés sur la place, les gardes du corps, le détachement des dragons, le régiment de Flandres, les gardes suisses, les invalides et la milice bourgeoise de Versailles. Nous sommes reconnus, reçus avec honneur. Nous traversons les lignes, et l'on eut beaucoup de peine à empêcher la foule qui nous suivait de s'introduire avec nous. Au lieu de six femmes, à qui j'avais promis l'entrée du château, il fallut en admettre douze (I). »

Parmi elles se trouvait une jeune ouvrière de dix-sept ans, nommée Louise Chabry, qui parla au roi après le président. Voici dans sa déposition ce qu'elle dit de cette visite : « Sa Majesté m'a reçue avec une très-grande affabilité et nombre de bontés : je me suis trouvée mal dans l'appartement du roi , Sa Majesté m'a fait donner du vin dans un grand gobelet d'or; on m'a fait respirer des eaux spiritueuses pour me faire revenir. » Revenue à elle, le roi lui parla avec bonté, lui dit qu'il allait donner ses ordres et les plus pressants pour assurer la subsistance de Paris, et lui fit délivrer des copies de ces ordres. Puis, les femmes et une foule immense se dirigèrent de nouveau vers l'Assemblée nationale, où la réponse du roi fut accueillie par des applaudissements unanimes auxquels se mêlaient, en les dominant, des imprécations contre les

(1) Faits relatifs à la dernière iosurreclion.

gardes du corps et contre la reine. Dans la ville, le désordre était à son comble. Les femmes et les hommes h piques ne cessaient de poursuivre et d'insulter les gardes du corps qui, comme les autres troupes, avaient reçu Tordre de ne point faire usage de leurs armes. La générale, battue dans toutes les rues, avait successivement amené sur la place d'Armes la plus grande partie de la garde nationale. Mais beaucoup de gardes nationaux, efifrayés de l'exaspération des compagnies réunies par Lecointre et de leurs dispositions hostiles contre les gardes du corps, s'étaient retirés.

Au château, tout était dans la plus vive anxiété. Les cris de haine de la populace contre la reine faisant craindre pour ses jours, on donna des ordres pour son départ et celui du dauphin. Les voitures se présentèrent à la grille de l'Orangerie, tandis que celles de la reine arrivaient à la même heure à la grille du Dragon. Un poste de la garde nationale, placé par les ordres de Lecointre à chacune des grilles, s'opposa à leur sortie de la ville et les força à retourner aux écuries. Du reste, les préparatifs de départ s'étaient faits sans que la reine le sût, et lorsqu'on lui en parla, elle déclara avec énergie qu'elle préférait mourir aux pieds du roi et qu'elle ne le quitterait jamais.

On venait de recevoir une dépêche de la Fayette, partie dans la matinée, quand il croyait avoir assez d'influence sur la garde nationale de Paris pour l'empêcher de sortir de la capitale. Cette dépèche avait un peu calmé les alarmes; la nuit approchait; la pluie tombait, et l'on espérait que le mauvais temps allait dissiper cette émeute. Le comte d'Estaiug vint lui-même pour donner l'ordre à la garde nationale de se retirer. A peine fut-il au milieu

d'eux que plusieurs lui reprochèrent de les avoir abandonnés, et l'on alla même jusqu'à le menacer. D'Estaing venait de partir, et déjà plusieurs compagnies avaient exécuté l'ordre de se retirer, lorsque Lecointre arriva. Il venait de la municipalité, oîi il s'était déjà présenté plusieurs fois dans la journée. Ne voyant de tous les chefs de la garde nationale que Lecointre, toujours accompagné de quelques-uns de ses frères de Paris, elle lui fit remetire l'ordre suivant :

« L'Assemblée municipale laisse M. Lecointre maître de tout ce qu'il jugera convenable pour la tranquillité.

(( Versailles, 5 octobre 1789.

a Signé : Loustonneau, président. »

Muni de cet ordre, Lecointre vint rejoindre la garde nationale. Il commanda aussitôt à ceux qui restaient de ne quitter qu'après le départ des gardes du corps. L'ordre de se retirer avait été donné à toutes les troupes rangées sur la place d'Armes. Le régiment de Flandres quitta le premier. Les gardes du corps défilèrent à leur tour, accompagnés des cris et des huées de la multitude. Les derniers surtout furent accablés d'injures, et l'on alla jusqu'à leur jeter de la boue. L'un d'eux se retourne alors et tire sur cette foule un coup de pistolet. La garde nationale y répond aussitôt par une décharge qui blesse un cheval et en tue un second. Le garde montant ce dernier, M. de Moucheron, tombe à terre; les femmes l'entourent, s'emparent de lui et menacent de le tuer. Deux officiers de la garde nationale accourent à son secours, accompagnés de quelques gardes nationaux. Ils s'en emparent, annoncent qu'ils vont le faire juger par un conseil de guerre, le font entrer dans la caserne des gardes fran-

çaises^ et le font évader par la rue de la Chancellerie.

Les gardes nationaux qui venaient de tirer sur les gardes du corps reviennent à la caserne en demandant des munitions. On oblige le garde d'artillerie à donner un baril de poudre. Leçointre fait venir deux canons, on les charge et on les dirige contre l'avenue de Sceaux, pour foudroyer les gardes s'ils voulaient revenir de ce côté.

Au moment où tout ceci se passait, une députation de quarante gardes du corps, à la tète desquels étai,t le duc de Luxembourg, était en marche pour se rendre à la caserne des gardes françaises. Ils étaient sans armes et venaient pour s'expliquer avec la garde nationale. Ils étaient très-près de la grille de la cour des Ministres, lorsque le comte d'Estaing, qui rentrait, les fit remonter au château, leur racontant les dangers qu'il venait luimême de courir et ceux qu'allait affronter la députation si elle continuait sa marche. Les gardes du corps venaient à peine d'arriver à leur iôtel, qu'ils apprirent que le peuple se disposait à ^es y attaquer. Leur commandant, le duc de Guiche, les fit remonter à cheval. Ils se dirigeaient au pas vers le château, par l'avenue de Sceaux, lorsqu'ils furent prévenus des dispositions que venaient de prendre la garde nationale et le peuple. Pour éviter un conflit sanglant , ils se mirent immédiatement au galop et gagnèrent le château. Arrivés dans la cour des Ministres, ils s'y rangèrent de nouveau en bataille. Tous les gens à piques et les femmes, furieux qu'ils leur eussent échappé^ vinrent se ruer contre la grille en poussant des vociférations.

La ville avait alors un aspect sinistre. La pluie continuait à tomber, et la nuit était très-obscure. Les boutiques étaientfermées, à l'exception des boulangers et de quelques

marchands de vin. Tous les habitants étaient renfermés chez eux. Les rues étaient parcourues par des patrouilles de la garde nationale, par les femmes de Paris et par des hommes déguenillés, armés de bâtons et de piques, frappant à toutes les portes et demandant partout à boire et à manger.

La grande masse de ces gens était toujours sur la place d'Armes, dans l'avenue de Paris et autour de l'Assemblée nationale, dont la salle leur servait de quartier général. Entre neuf et dix heures, un aide de camp de la Fayett.e vint annoncer son arrivée prochaine, à la tète de la garde nationale parisienne. Quand la Fayette arriva, il était près de minuit. Entré à l'Assemblée , où il parut étonné de trouver plus d'hommes et de femmes venus de Paris que de députés, il dit à Mounier qu'on pouvait être rassuré sur les suites de cet événement; que plusieurs fois il avait fait jurer à ses troupes de rester fidèles au roi et à l'Assemblée nationale, de leur obéir, de ne faire et de ne souffrir aucune violence. «Je lui demandai, dit Mounier (1), — quel était l'objet d'une pareille visite et ce que voulait son armée. Il me répéta que, quel qu'eût été le motif qui avait déterminé sa marche, puisqu'elle avait promis d'obéir au roi et à l'Assemblée nationale, elle n'imposerait aucune loi : que cependant, pour contribuer à calmer le mécontentement du peuple, il serait peut-être utile d'éloigner le régiment de Flandres et de faire dire par le roi quelques mots en faveur de la cocarde patriotique. »

Il se rendit ensuite chez le roi, auquel il rendit compte de tout ce qui était arrivé et de la disposition de son armée ; il en reçut l'ordre de faire prendre par la garde na

(l) Faits relatifs à la dernière insurrection.

tionale parisienne les postes occupés autrefois par les gardes françaises; les gardes du corps, les Suisses et les Gent-Suisses devant conserver les leurs.

Au sein de l'Assemblée nationale régnait toujours un grand tumulte ; le président pria les étrangers qui renaplissaient la salle de se retirer dans les galeries, mais beaucoup restèrent malgré cela mêlés aux députés. Pour ne pas demeurer inactive, l'Assemblée discuta des lois cnramelles. Ces débats ennuyaient beaucoup de ces femmes et de ces hommes qui n'y comprenaient rien; ils furent tout à coup interrompus par de violents cris:

— Du pain ! du pain I et pas tant de longs discours !

— Je. voudrais bien savoir, s'écria Mirabeau, pourquoi l'on se donne les airs de nous dicter ici des lois. »

On applaudit, et la discussion continua.

Pendant ce temps la garde parisienne, harassée de fatigue, couverte de boue et les habits traversés par la pluie qui n'avait cessé de tomber, cherchait partout des asiles. Les habitants de Versailles les reçurent avec joie et en logèrent beaucoup. La nuit avançait, il était près de trois heures du matin, les gardes nationaux de Paris s'étaient emparés des postes, faisaient des patrouilles dans la ville, et ceux qui n'étaient pas de service se reposaient. Les femmes et les hommes à piques s'étaient endormis dans la salle de l'Assemblée nationale, dans la caserne des gardes françaises qu'ils avaient envahie, dans les cabarets où ils avaient cherché un refuge, dans les rues éloignées de la ville ; le calme paraissait rétabli. La Fayette vint alors à l'Assemblée, donna les assurances les plus positives du bon ordre et de la tranquillité générale, et le président leva la séance, en la renvoyant au lendemain, à onze heures du matin. Puis il parcourut la ville; tout y était

tranquille, et enfin il alla lui-même prendre quelque repos.

Dans les dépositions faites dàïisreiïquêt'edù'CHâtëîet sur ces jdiirnéesj on trouve liiie conversation qui nîontre quel faible empire les chefs de là'garde nationale avaient sur leur troupe et quelles étaient leurs espérances en venant à Versailles; il n'est' pas sans intérêt' et" surtout sans importaiice de rapporteii* icicette conversation.

Aussitôt après son arrivée à" Versailles^ là Fayette envoya son état-major à Dhôtel de Noailles, où il établissait son quartier général. L'entrée dé l'état-major dans l'hôtel fit beaucoup de bruit et réveilla un capilaihe d'infanterie, nommé Chauchard, qui y deriieurait. Il se leva; mit la tête à la fenêtre, et ayant aperçu deux' gardes nationaux en sentinelle à la porte de l'hôtel, il descendit pour prendre des informations. Comme il allait entrer' chez le concierge, il en vit sortir M. de Gouvion. Celui-ci s'apercevant de sa surprise :

— Hé quoi! mon ami (lui dit-il), vous' êtes étonné de me voir ici ! »

Alors M. Gnauchard lui ayant demandé ce que tout cela voulait dire :

— Gela veut dire (lui répondit-il) que vous avez besoin de secours; que vous en avez demande et'qiiê nous vous en avons amené. Nous sommes ici à'ià tête de vingt mille hommes. »

Puis, gagnant le fond dé la cour, M. de Gouvion lui dit :

— Actuellement, que me demandez-vous?

— Je vous demande, mon ami, de me dire comment tout cela finira.

— Vous me faites là une grande question; si vous m'a-

viez Jemandé ce matin par où je finirais, je vous aurais dit que je finirais par être pendu; |car, pendant trois heures, je m'étais arrangé pour cela. »

Et il lui rendit compte de tout ce qui s'était passé à Paris le lundi matin.

— Et M. de la Fayette (ajouta M. Chauchard)?

— Il a couru au moins autant de risques que moi; il est ici. »

Et comme M. Chauchard lui montrait son étonnement, en disant :

— Comment I M. de la Fayette est venu avec tout ce monde-là pour faire le roi prisonnier! »

M. de Gouvion lui répondit :

— Il a bien fallu qu'il y vînt, on l'y a forcé. » Et il ajouta :

— Mais pourquoi la cour ne s'en est-elle pas allée?

— Vous avez envoyé un courrier à la cour, qui a annonque l'Hôtel de ville était repris, que M. de la Fayette

commençait à être maître des troupes etque la tranquillité se rétablissait à Paris. »

Ce à quoi M. de Gouvion répondit :

— Vous devez avoir reçu par un courrier, sur les neuf heures du soir, avis que le désordre s'était remis dans les troupes et que M. de la Fayette marchait à leur tète; au reste, les gardes françaises sont contentes, les postes sont repris, nous repartirons demain matin, et le roi sera maître d'aller où il voudra et de faire ce qui lui plaira. »

Espérance que fil bientôt évanouir la journée du lendemain.

Le 6 octobre, à cinq heures du matin, tout était calme dans Versailles et dans le château; et à cinq heures trois quarts, tout y était dans le plus affreux, désordre. Voici ce

38 LE REI'AS DES GAllDES DU COUPS.

qui s'était passé. Pendant la journée du 5, toutes les grilles du château avaient été constamment fermées et gardées en dedans par des gardes du corps, en sorte que le peuple n'avait pu s'y introduire. Il n'en fut pas ainsi le lendemain; les grilles des Ministres et des Princes restèrent ouvertes. Vers cinq tieures et demie, un grand nombre de femmes se répandirent dans la place d'Armes. Plusieurs d'entre elles se hasardèrent à entrer dans la cour des Ministres, dont la grille était gardée par deux gardes nationaux qui ne s'opposèrent point à leur entrée. "Voyant ouverte la grille des Princes, elles la franchirent et entrèrent dans le parc, où elles furent bientôt suivies par des hommes à piques et d'autres femmes; cette foule vint se placer sous les fenêtres de l'appartement de la reine. Toute cette borde d'hommes déguenillés et à mine féroce, arrivés de Paris dans la journée de la veille, parut alors de tous côtés. Armés de piques, de sabres, de fusils et de pistolets, ils envahirent la cour des Ministres en poussant des cris de vengeance contre les gardes du corps et contre la reine. En vain, les malheureux gardes essayèrent-ils de s'opposer au torrent; trop peu nombreux, ils furent repoussés, et l'un d'eux, nommé Deshuttes, fut désarmé, accablé de coups, criblé de blessures: un homme à figure sinistre l'acheva et lui trancha la tête. Cette tète fut placée sur-le-champ au bout d'une pique et promenée en triomphe dans la ville, et bientôt la tête d'un autre garde (1) fut aussi produite comme un trophée.

Au milieu de ces horribles scènes, la reine n'eut que le temps de se réfugier, demi-vêtue, chez le roi...

Que faisait la Fayette pendant ce temps-là et où était la

(i) M. de Vaiicourt.

garde nationale? Réveillé en sursaut par l'annonce de l'iDvasion du château, il accourt à pied, presque aussitôt suivi des gardes nationaux parisiens qui commençaient à arriver de toutes parts, mais il n'étajt plus temps; l'ins 'rrection était victorieuse sur toute la ligne, s'acharnant toujours contre les gardes du corps et ne respectant pas même l'hospice, où quelques-uns de ces infortunés avaient trouvé un asile, et dont la supérieure, sœur Fa- V r. femme énergique, sut assurer la fuite.

Rien de plus pénible que l'aspect de la famille royale çp ee moment, jleroi scuj, conservant sa sérénité, venait de réunir son conseil et était avec ses ministres. Les cours étaient remplies des bataillons de la garde nationale et d'une foule de peuple. La Fayette engagea le roi à venir se présenter au balcon. Écoutons ce qu'il dit lui-même de ce moment (1) : « Je me rendis avec le roi et une partie de la famille royale sur le balcon, d'où je parlai au peuple; l'expérience m'ayant appris à discerner les sentiments du peuple parisien, qui peut quelquefois être égaré;, mais qui aime à entendre la voix de la raison et de l'honneur, d'avec les efforts de quelques factieux payés ou inièressés au désordre, et que, dans tous les grands mouvements, il est aisé de distinguer. Je me rappelle avoir parlé dans cette occasion desprojets que quelques factieuxpouvaient concevoir, et qui étaient étrangers, nuisibles même à la révolution et à la cause de la liberté. Un des motifs de cette réflexion était le souvenir des propos que j'avais entendus le lundi à la Grève, où quelques soldats, en pressant le départ pour Versailles, avaient prononcé le mot de conseil de régence et autres expressions qui me pa^

(1) Déposition.

raissaient n'être dans leursboaolies que des répétitions de ce qu'ils pouvaient avoir entendu. »

Cette curieuse déposition de la Fayette montre bien qu'il ne croyait pas le duc d'Orléans étranger au mouvement qui venait d'avoir lieu.

On sait le reste... On fit alors tous les préparatifs du départ pour Paris, et à une heure Louis XVI quitta Versailles, où il ne devait plus revenir. Lecointre, qui s'était peu montré pendant la matinée du 6, reprit son rôle aussitôt que le roi fut parti. Il prit le commandement des gardes nationaux restés au château pour la garde des appartements, et put se promener en vainqueur dans ce palais dont ses calomnieux rapports avaient tant aidé à chasser les augustes habitants.

EJIREURS ET MENSONGES HISTORIOÎ'ES

aSLATIPS

A L\ PAPAUTE ET A L EOLISE.

On ferait de gros volumes avec le redressement des erreurs et la réfutation des mensonges dont l'histoire des papes a été l'objet, depuis saint Pierre jusqu'à Pie IX.

Ces erreurs et ces mensonges nombreux, j'allais dire innombrables, ont fourni la matière de bien des thèses remarquables, dues non-seulement k la plume des apologistes catholiques, mais encore à celle des écrivains protestants les plus distingués. L'étendue de ces ouvrages, souvent en plusieurs volumes, consacrés à l'examen d'une seule question, et les langues dans lesquelles ils se sont produits (latine, anglaise, allemande, etc.), les empêchent d'être abordés par le public, qui aujourd'hui, plus que jamais, aurait cependant si grand besoin d'être éclairé sur ces importantes questions.

Sans m'astreindre à l'ordre chronologique, je veux faire un choix parmi ces questions, et, condensant par l'analyse les savantes dissertations précitées, j'essaie d'en donner l'idée et la conclusion, ce qui est surtout essentiel. Ces sortes de résumés n'ont rien d'aride, comme

on pourra s'en convaincre en lisant les lignes suivantes, consacrées à venger la mémoire d'un grand pape qui fut un saint; les citations d'auteurs contemporains dont se compose la trame de ces rapides résumés, leur assurent un intérêt tout particulier, en même temps qu'elles leur impriment un cachet d'irrésistible autorité. Car il n'y a pas de raisonnement qui vaille un fait; un fait est fa meilleure preuve qui puisse être invoquée.

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