‹ Erreurs et mensonges historiques (volume 2)Chapitre 6 sur 15 · RELATIFS A L\ PAPAUTÉ ET A LÉGLISE · texte numérisé non relu

RELATIFS A L\ PAPAUTÉ ET A LÉGLISE

condamnation. Le pape assembla à Rome un concile qui reconnut l'innocence dAthanase, et Libère écrivit dans ce sens à l'empereur : « Je demande à Dieu de mourir pinot tôt que de me prêter au triomphe de l'injustice : » ainsi s'exprimait noblement le pape.

Un second concile s'assembla à Milan, mais la conduite arbitraire de Constance lui ôta toute liberté; des évèques, pour prix de leur résistance, se virent exilés par ce cruel despote. Le pontife leur écrivit alors une lettre pleine de tendresse, où il dit, — entre autres choses, — aux généreux confesseurs du Christ et de la vérité ces belles paroles : « La meilleure consolation que je puisse « vous offrir, c'est que vous vouliez me croire exilé avec « vous. J'aurais souhaité être le premier immolé pour « vous tous et vous donner l'exemple de la gloire que tt vous avez acquise. »

La tempête vint bientôt atteindre Libère lui-même. On lui demanda directement la condamnation d'Athanase, il refusa; alors on le conduisit à Milan, où se trouvait Constance, et l'empereur essaya lui-même de faire fléchir le courage du pontife invincible. Le récit de cette entrevue est une des plus belles pages de l'histoire des papes et de l'Église; la gloire de l'une est inséparable de celle des autres, comme le corps l'est du chef, dont l'honneur s'étend jusqu'aux dernières extrémités des membres.

Laissons ici la parole à Théodoret, évêque de Tyr, qui vivait au commencement du siècle suivant.

L'empereur. — Comme vous êtes chrétien et évêque de notre ville, nous avons jugé à propos de vous faire venir pour vous exhorter à rejeter cette maudite extravagance, la communion de l'impie Alhanase. Toute la terre l'a jugé

ainsi, et il a été rptranché de la communion de l'Église par le jugement du concile de Milan.

Libère. — Seigneur, les jugements ecclésiastiques se doivent faire avec une grande justice. Ordonnez donc que l'on établisse un tribunal, et si Athanase est trouvé coupable, sa sentence sera prononcée selon la procédure ecclésiastique; car, nous ne pouvons condamner un homme que nous n'avons pas jugé.

L'empereur. — Toute la terre a condamné son impiété; il ne cherche qu'à gagner du temps, comme il l'a toujours fait.

Libère. — Tous ceux qui ont souscrit à sa condamnation n'ont point vu de leurs yeux tout ce qui s'est passé; ils ont été touchés du désir de la gloire que vous leur promettiez ou de la crainte de l'infamie dont vous les menaciez.

L'empereur. — Que voulez-vous dire par la gloire, la crainte et l'infamie?

Libère. — Tous ceux qui n'aiment pas la gloire de Dieu, préférant vos bienfaits, ont condamné, sans le juger, celui qu'ils n'ont point vu; cela ne convient pas à des chrétiens.

L'empereur. — Il a été jugé au concile de Tyr, où il était présent, et dans ce concile tous les évêques l'ont condamné.

Libère. — Jamais il n'a été jugéen sa présence; à Tyr, on l'a condamné sans raison, après qu'il se fut retiré.

L'évêque Épigtète (présent à l'entrevue). — Seigneur, ce n'est pas pour l'intérêt de la foi ou des jugements ecclésiastiques que Libère vous tient ce discours, mais pour se vanter à Rome, aux sénateurs, qu'il a confondu l'empereur.

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L'emperedr (au pape), — Pour combien donc vous comptez-vous dans le monde, de vous élever seul avec un impie pour troubler l'univers?

LiBÈBE. — Quand je serais seul^ la caxise de la foi ne succomberait pas pour ce^a.

L'euxl'que Eusébe (aussi présent). — Faites-vous de l'empereur un Nabuchodonosor?

Libère. — Non; mais vous n'êtes pas plus raisonnable de vouloir que nous condamnions un homme que nous n'avons point jugé. Je demande que l'on commence par apporter une signature générale qui confirme la foi de Nicée, qu'ensuite on rappelle de leur exil tous nos frères, et qu'alors on assemble un concile à Alexandrie pour juger Athanase.

L'empereur. — Ce qui a été une fois réglé ne peut être renversé; le jugement de la plupart des évoques doit l'emporter: vous êtes le seul qui vous attachiez à l'aoïitié de cet impie.

Libère. — Seigneur, nous n'avons jamais entendu dire qu'un accusé n'étant pas présent, un juge le traitât d'impie comme étant son ennemi particulier.

L'empereur. — Il a offensé généralement tout le monde, et moi plus que personne. Je m'applaudis plus d'avoir éloigné ce scélérat des affaires de l'Église que d'avoir vaincu Magnence.

Libère. — Seigneur, ne vous servez pas des êvêques pour vous venger de vos ennemis ; les mains des ecclésiastiques doivent être occupées à sanctifier.

L'empereur. — Il n'est question que d'une chose : je veux vous renvoyer à Rome, quand vous aurez embrassé la communion des Églises. Cédez au bien de la paix, souscrivez, et retournez à Rome.

Libère. ■ — j'ài déjà pris congé des frères de Rome, car les liens de l'Église sont préférables au séjour de Rome.

L'empereur. — Vous avez trois jours pour délibérer si vous voulez souscrire bu retourner à Rome ; or, voyez en quel lieu vous voulez être mené.

Libère. — L'espace de trois jours ou de trois mois ne change point ma résolution; envoyez-moi donc où il vous plaira.

Libère fut donc relégué en Thrace, après àvtiîr refusé les secours d'argent que l'empereur, l'impératrice et l'eunuque Eusèbe voulaient lai faire accepter.

L'hérésie était ainsi triomphante : Constance fit sacrer un antipape, Félix, archidiacre de l'Église romaine. Le peuple romain ne voulut pas communiquer avec ce pape. L'épreuve dura deux ans, au bout desquels, cédant aux prières des dames illustres de Rome, l'empereur ordonna que l'exilé serait rappelé, tuais qu'il gouvernerait l'Église conjointement avec Félix. A cette proposition^ le peuple s'écria :

— Un Dieu, un Christ, un évêquel

Constance finit par céder à l'opinion publique. Libère revint à Rome (358), et Félix se retira dans Une autre ville.

Tel est le récit de Théodoret. Cet historien entre dans assez de détails pour qu'on ne puisse douter qu'il aurait parlé de la chute du pape Libère, si elle avait eu lieu; car, c'est à cette époque que l'on place un double acte de faiblesse du pape : la souscription et la condamnation de saint Athanase, et la souscription à une formule de foi arienne.

Que faut-il penser de cette chute, qui a été admise par des auteurs graves et qu'on appuie du témoignage de

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saint Jérôme, de saint Hilaire, de saint Athanase et de Libère lui-même?

Voici ce que dit Fleury, dans son Histoire ecclésiastique : tt Le pape Libère avait été deux ans en exil, et la ri- « gueur en augmentait jusqu'à lui ôter un diacre nommé a Urbicus, qu'il avait auprès de lui. Fortunatien, évèque « d'Aquilée, fut le premier à le solliciter de se rendre aux « volontés de l'empereur, et il ne le laissa point en repos « qu'il n'eût souscrit. Démophile, évêque de Bérée, où « Libère était en exil, lui présenta la profession de foi de « Sirmium, c'est-à-dire, selon l'opinion la plus probable, « la première proposée contre Photin, au concile de « l'an 351, oîi Démophile même avait assisté, qui suppri- « mait facilement les termes consubstantiel et de semblable a en substance; mais qui, au reste, pouvait être défendue, « comme elle l'a été par saint Hilaire. Libère l'approuva a et la souscrivit comme catholique; il renonça à la com- « munion d'Athanase, et embrassa celle des Orientaux, a c'est-à-dire des Ariens. »

Fleury, — que l'on ne peut certes soupçonner de parilité à l'égard des papes, — avoue que la formule de foi .-ouscrite par saint Libère était catholique : premier point acquis et très-important.

Osius de Gordoue, qui avait été légat de saint Sylvestre au concile de Nicée, était tombé à cette époque; en effet, il avait souscrit, sans trop savoir ce qu'il faisait, et dans une extrême vieillesse (il était centenaire), une formule de foi entachée d'Arianisme : ce fut un scandale qui retentit dans toute l'Église. La chute de Libère, d'un pape! aurait eu un plus grand retentissement encore. Les Romains, — qui ne voulaient pas communiquer avec Félix, parce que celui-ci, quoique gardant la foi de Niçée, communiquait

avec les Ariens, — n'auraient pas redemandé, n'auraient pas accueilli avec des transports d'allégresse, comme ils le firent, un pontife entaché d'un acte d'iiérésie et de lâcheté.

Quant aux témoignages que l'on cite de saint Athanase, de saint Jérôme, de saint Hilaire, de saint Libère luimême, — témoignages qui seraient accablants, s'ils étaient authentiques, — ils perdent toute leur force en face de la saine critique historique.

Saint Athanase parle (dit-on) de la chute de Libère dans son Apologie contre les Ariens et dans son Histoire des Ariens. Or, l'Apologie a été écrite, au plus tard, en 350, c'est-à-dire deux ans avant que Libère fût pape : il est donc évident qu'il y a eu une interpolation postérieure, et faite par une main maladroite, car cette addition rend l'Apologie inepte et ridicule. L'Histoire des Ariens a été également écrite avant l'époque où l'on place la chute de Libère, c'est-à-dire en 357 ou 358; or, le passage où l'on en parle est une addition faite après coup. On voit, d'ailleurs, poindre, — cinquante ans seulement après, — les commencements de la calomnie.

Le témoignage de saint Hilaire n'existe pas plus que celui de saint Athanase, car les passages que l'on cite n'ont aucune authenticité, pas plus que les lettres do Libère qui se trouvent dans les fragments attribués à saint Hilaire, et il est reconnu que ces fragments ont été l'objet d'audacieuses et nombreuses falsifications.

Saint Jérôme a écrit ces mots dans sa Chronique : « List bère, vaincu par les ennuis de l'exil, souscrivit à l'hé- « résie et entra dans Rome en triomphateur. »

Ce témoignage, qui paraît avoir une grande force, n'en a plus aucune lorsque l'on considère que la Chronique ^

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été écrite plus de trente ans après l'exil de Libère, et en Orient, où l'on répandait sur ce pape les bruits les plus calomnieux. Il est prouvé, de plus, que la Chronigue a été extraordinairement altérée dans son texte; enfin, dit le docteur Thomas Ménochius, « il n'y a pas de trace de la a chute de Libère dans le manuscrit des Chroniques de « saint Jérôme, que l'on conserve au Vatican, et qui fut a donné au pape par la reine de Suède; manuscrit « qu'Holstenius soutient être d'une très-grande antiquité, « et que les savants croient avoir été écrit au vi« ou au « VII* siècle. » Il s'agit donc encore ici d'une addition faite après coup.

Un autre passage tiré des Écrivains ecclésiastiques de saint Jérôme n'est pas plus authentique.

Rien de ce qui est à la charge de Libère ne subsiste, tandis que les témoignages à sa décharge sont nombreux et magnifiques. Ce sont d'abord tous les évêques du monde catholique qui continuent de communiquer avec Libère après son retour comme auparavant; ils lui envoient les actes des synodes qu'ils célèbrent et le consultent sur les difficultés majeures qu'ils rencontrent. Puis, de tous côtés, les plus grands saints, les hommes les mieux informés rendent hommage à ses vertus et à son courage. Saint Sidoine le regarde comme un de ses plus illustres prédécesseurs; saint Basile l'appelle très-bienheureux; saint Épiphane le proclame pontife d'heureuse mémoire; Cassiodore dit : « Le grand Libère, le très-saint « évèque, qui surpasse tous les autres en mérite et se « trouve en tout un des plus célèbres; » Théodoret le regarde comme un illustre et victorieux athlète de la vérité; Sozomène, comme un homme rare sous quelque rapport qu'on le considère; saint Ambroise dit de lui qu'il fut ua

saint et très-saint évêque : « Il est temps, — dit-il à sa a sœur Marceline, — de vous rappeler les instructions de « Libèrcj ce pontife de sainte mémoire, les paroles d'un « orateur plaisent d'autant plus que ses vertus sohl plus a grandes, » Enfin, le ménaloge des Grecs, qui ne peut rtre suspect, annonce la fêle de saint Libère en ces lormes :

a 27 septembre : Mémoire de notre saint père Libère.

a Le bienheureux Libère^ défenseur de la vérité, était (c évêque de Rome sous le règne de Goiistance; le zèle « dont il brûlait pour la foi orthodoxe lui fit prendre la « défense du grand Athanase, persécuté par les héréti- « ques et expulsé de son siège d'Alexandrie, à cause de c( l'attachement qu'il professait pour la vérité, tant que « Constantin et Constant, les deux premiers fils de Gons- « lantin le Grand, vécurent, la foi orthodoxe triompha; ce mais, après la mort de ces princes, Constance, le plus tt jeune, qui était arien, fut seul maître de l'empire, et « l'hérésie prévalut. Ce fut alors que Libère, qui com- « battait de toute sa force l'impiété des hérétiques, fut re « légué à Bérée, ville dé Thràce ; mais les Romains, dont (( il possédait l'amour et l'estime, lui restèrent fidèles et « demandèrent son retour à l'empereur. Libère revint k u Rome, où il mourut après avoir sagement gouverne « son troupeau. »

Après tous ces témoignaglles, on peut hardiment conclure que la chute de Libère est un mensonge historique. Tous les actes authentiques du saint pape le montrent le défenseur intrépide et constant de la religion catholique.

Parmi les savants qui, — àpartirdu xvii* siècle, — ont victorieusement réfuté le luensouge de la prétendue faiblesse

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de saint Libère, la France catholique a le drbit de citer, avec un noble orgueil, André du Ghesne, le docteur de Navarre Corgne, au siècle suivant, et, de nos jours, les abbés Rohrbacher et Darras, de Béchillon (1) et Constant (2) .

LA CONSULTÀTioN DU PAPE ZACHÀlîiE.

(vii« siècle.)

Là question historique qui se prcseftte ici touche à plus d'un point dont l'actualité s'est réveillée au seul mot à'infaillibililé. Si complexe que cet épisode puisse sembler au premier abord, rien n'est plus simple au fond, comme on va le voir. Et, d'abord, voici le récit pur et véridique du fait qui a donné lieu à tant de méprisés et d'interprétations diverses, dotit la plupart injurieuses à la mémoire d'un grand pape, et, par conséquent, à celle de ses successeurs, en butte depuis lors à des accusations dont il est indispensable, —aujourd'hui plus que jamais, — de faire enfin prompte et bonne justice....

Pépin le Bref gouvernait, depuis dix ans, la France comme maire du palais, lorsqu'il crut le moment arrivé pour saisir le scopiru lOJrai. Il relégua le dernier Mérovingien dans un cloître et se fit élever sur le pavois, aux applaudissements des évêques et des grands de la nation (752).

Voilà le fait pur et simple; maintenant, depuis trois siècles environ, on l'a entouré de circonstances dont il

(l ) Dissertation sur la prétendue chute du pape Libère. (Poitiers, 1855.) (2) L'Histoire et l'infaillibilité des papes. (1859.)

importe de discuter l'authenticité et de bien préciser la valeur réelle.

L'on raconte donc que Pépin, craignant de passer pour un usurpateur en détrônant Ghildéric III, envoya une solennelle ambassade au pape Zacharie, pour lui demander lequel devait régner : ou celui qui remplissait tous les devoirs d'un roi sans en avoir le titre, ou celui qui en avait le titre sans en remplir les devoirs. Le saint pontife auraitdonné une décision çue, dit un historien moderne (!)• le bon sens le plus vulgaire eût, du reste, prononcée de même; et, de cette réponse, on a tiré les conclusions les plus étranges.

Donc, disaient les canonistes (2), le pape a le droit de déposer les souverains, non-seulement lorsqu'ils scandalisent ou oppriment leurs sujets, mais encore lorsqu'ils sont simplement incapables ou inutiles.

Doctrine monstrueuse I injustice! révoltante! s'écriait Calvin (3). Pépin n'a été qu'un parjure et un brigand : le pape Zacharie a été son odieux complice,

Zacharie, répondaient les ultramontains, n'a fait qu'exercer un droit que peuples et souverains lui ont librement déféré. La consultation est un fait certain qui établit le droit du saint-siége (4).

Mais non, reprenaient les gallicans, Zacharie était un saint pontife; on l'honora d'un «ulte public dans l'Église. Comment admettre qu'il se soit rendu coupable d'une

(1) Laurentie. Histoire de France, t. I, p. 271, 2* édition.

(2) Cf. lesi commeiitaleuis du canon Alius, causa 15, 19. 6.

(3) Institut., lit). IV, cap. vu, ap. Serariqs. Mo^unticarum rçrum lib. rir, noie 'jO.

(i) Dellarmin, Pagi, Mabillon, etc.

HBLA.TIFS A LA PAPAUT* RT A L'éGLISE. 53

usurpation de pouvoir? La consultation est donc une fable {i).

Gomme le dit très-bien un érudit de ce temps-ci, du moment que l'on étudiait le fait pour y trouver des armes favorables ou hostiles à l'autorité du saint-siége, il était difficile d'en faire une exposition acceptable à la bonne foi et à la raison.

Pépin n'a pas été un usurpateur ; car il est devenu roi en vertu des institutions nationales; et le pape Zacharie n'a pas empiété sur le domaine temporel des rois, car les papes n'ont jamais empiété sur le domaine de personne. Deux propositions, deux vérités dont la preuve va suivre.

Tous les témoignages, tirés des vieilles chroniques^ que l'on invoque à l'appui de la consultation, se réduisent à trois ou quatre; mais les auteurs que l'on cite, dans le même but, doivent aussi être réduits à un ou deux tout au plus. Du reste, les témoignages ne doivent pas être comptés, mais pesés.

Tant de divergences entre des auteurs tous également inconnus (moins Éginhard, l'historien de Charlemagne); tant d'incertitudes pour les dates, d'erreurs manifestes quant aux personnes, tant de confusion et d'embarras dans le style, tout semble indiquer à priori que nous sommes en présence d'une grave supercherie.

Pour ne parler que du prétendu témoignage d'Éginhard, qui n'a écrit la Vie de Charlemagne que vers l'an 820, et qui a commis dans cette Vie de nombreuses erreurs (2), on

(l) Lecointe. Annales ecclesiastiei Francorum, tome V, p. 319. — Noèl Alexandre. Htst. ecclesiast., t. H.

('2) Lecoiaie. Annales ecclesiaslici Francorum, t.V, p. 325, et ailleurs.

bl EnUKURS ET MENSONGES HISTOIUQUES

a lieu de s'étonner que les historiens laient jamais invoqué sur le fait dont il s'agit. On est dispensé de toute discussion à ce sujet, quand on entend Éginhard dire luimême : a Les écrits ne nous apprennent rien sur la nais- « sance et la première jeunesse de Ghariemagnc, et Une tt vit plus personne qui en ait eu connaissance; il serait a donc inepie, à mon sens, de rien écrire sur ces points; « aussi, laissant de côté ce que je ne sais pas, j'ai résolu de « n'exposer dans ce livre que ses actions, ses mœurs et a les autres parties de sa vie. »

Mais pourquoi nous lancer dans la discussion de ces textes? Abordons immédiatement le point important, celui-là même qui est l'objet de ce rapide examen, — la consultation du pape Zacharie. Zacharie ne prétendait pas disposer de la couronne; il résolvait un cas de conscience; la couronne était encore élective à cette époque, et Pépin ne demandait une décision au pape que pour rassurer sa conscience et celle de ses sujets. Voici, du reste, comment le l'ait est jugé par trois graves autorités :

a Le pontife est consulté, dit Bossuet, comme dans « une question importante et douteuse, s'il est permis de ce donner le titre de roi à celui qui a déjà la puissance a royale. Il répond que cela est permis. Cette réponse, « manée de l'autorité la plus grande qui soit au monde, « est regardée comme une décision juste et légitime. En « vertu de cette autorité, la nation elle-même ôte le « royaume à Ghildéric et le transporte à Pépin; car on ne « s'adressa point au pontife pour qu'il ùtât ou qu'il a donnât le royaume, mais afin qu'il déclarât que le (c royaume devait être ôté ou donné par ceux qu'il jugeait a en avoir le droit (1). »

(i) Bossuel. Defensio cleri galUcani, lib. 11, ca^i. v.

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Fénelon diè^ de son côté : « Le pape Zacharie répondit « seulement à la consultation des Francs comme le printt cipal docteur et pasteur, qui est tenu de résoudre les 0 cas particuliers de conscience pour mettre les âmes en « sûreté (1).... Ainsi, l'Église ni ne destituait ni n'instituait « les princes laïques; elle répondait seulement aux 0 nations qui la consultaient, sur ce qui touche à la « conscience, sous le rapport du contrat et du ser- « ment. Ce n'est pas là une puissance juridique et civile, « mais seulement directive et ordinalive, telle que l'apa pt-ouvé GerSôn (2J. b

Erïfiii, Chateaubriand dit, à son tour (3) :« Traiter « d'usurpation l'avériement de Pepîn à la couronne, c'est a un de ce§ vieux inehsonges historiques qui deviennent (( des vérités à farCe d'être redits. Il n'y à point d'usùr- « pation là où la monarchie est élective; c'est l'hérédité 'i qui, dans ce cas, est une usurpation. Pépin fut élu de « l'aveu et du consentement de tous los Francs. Le pape « Zacharie, consulté par Pépin, eut raison de répondre : « Il me pciraît bon et utile que celui-là soit roi qui, sans « en avoir le nom, en a la puissance, de préférence à celui « qui, portant le nom de roi, n'en garde pas l'autorité. »

Ainsi, lès Francs avaient le droit d'élire Pépin; Zacharie avait le droit de déclarer si cette élection n'avait rien de coiltraîre S la conscience. Témoin, de nos jours, de trop fréquentes révolutions; nous savons que l'autorité religieuse peut être souvent appelée à donner des décisions semblables : les évéques de France, en 1830, côristiltèrent le pape pour savoir s'ils pouvaient

(1) Fénelon. Œuvres complètes (Versailles), tome 11, p. 382.

(2) Ibid., l. II, p. 384.

(3) Études historiques, lomé lll, p. ïii.

prêter serment à Louis-Philippe : a-t-on cru que le pape donnait la couronne à ce prince, parce qu'il répondit qu'on pouvait prêter serment?

LA. MUTILATION DU PAPE SAINT LÉON 111. (viii" siècle.)

Le concile et surtout la définition dogmatique de l'infaillibilité du pontife romain ont été le prétexte d'une recrudescence d'attaques contre la chaire de Saint-Pierre; la passion a cherché dans l'arsenal de l'erreur et du mensonge toutes les armes dont le temps et la critique avaient fait justice à tout jamais, ce semble.

Cependant on a vu reparaître les accusations les plus insensées, et parmi celte foule d'assertions, l'allégation étrange (pour ne pas dire plus) qui alteint un pape que l'Église a placé sur ses autels a été mise en avant par une feuille impie, dont je ne reproduirai pas le titre; car, à lui seul, il est un blasphème.

Il s'agit de la mutilation de saint Léon III, qui, au commencement du IX* siècle, eut les yeux crevés pour un crime imaginaire.

En racontant à sa manière ce fait de l'histoire des papes, le journal en question lui a donné une tournure odieuse comme l'intention même qui lui a dicté ce récit...

Saint Léon III était né à Rome, et avait été élevé dès son plus jeune âge dans le séminaire du palais de Lalran, où il s'était nourri de l'étude des saintes Écritures et parfaitement instruit dans la discipline ecclésiastique. Ses mœurs étaient pures ; il se distinguait par son éloquence

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et par une grande fermeté de caractère. Il aimait à s'entretenir des choses de Dieu et à prier. Ses aumônes étaient abondantes; il recommandait aux autres la charité pour le prochain, et il prêchait d'exemple en visitant les malades et les infirmes. Une telle conduite attira à Léon l'amour du clergé et du peuple; il fut élu pape d'une voix unanime, le 26 décembre 795. Il s'empressa de notifier son avènement à Charlemagne, qui venait de remporter une victoire signalée sur les Huns, et qui se disposait à envoyer à Rome une partie des dépouilles autrefois enlevées à la ville éternelle par ces barbares.

« C'est à nous, — écrivait Charlemagne au nouveau « pape, — c'est à nous, avec le secours du Seigneur, de « défendre en tous lieux par nos armes l'Église de Dieu, X au dehors contre les incursions et les ravages des infitt dèles, au dedans contre les hérétiques. »

Saint Léon III, pour témoigner sa reconnaissance à Charlemagne, éleva à son patriciat un monument qui subsiste encore. Il fit représenter en mosaïque, dans la grande salle à manger du palais de Latran, saint Pierre assis, qui donne à Charlemagne, agenouillé à sa gauche, un étendard sur lequel on voit six roses, tandis que de la main droite il donne l'étole au pape Léon, qui est aussi à genoux. Au-dessus du pape on lit cette inscription : A notre seigneur le très-saint pape Léon; et au-dessus du roi : A notre seigneur le roi Charles. Au pied des trois figures sont ces paroles : Bienheureux Pierre, donne la vie au pape Léon et la victoire au roi Charles.

Cependant les vertus du saint pape excitèrent la jalousie de deux prêtres ambitieux dont son élection avait trompé les espérances. Ces deux prêtres indignes, nommés Pascal et Campule, formèrent le projet de l'assassiner.

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Ils choisirent pour cela le 25 avril 799, jour de Saint-Marc, où le pape avait coutume de suivre la procession solennelle qu'on appelait la grande Litanie. A un signal convenu, ime troupe de gens apostés se jetèrent sur le pape, et tandis que Pascal le tenait par la té(e et Campule par les pieds, ils s'efforcèrent de lui crever les yeux et de lui pouper la langue, et le laissèrent ainsi étendu sur la place. P^^8cal et Campule le traînèrent ensuite demi-mort, au milieu d'une foule frappée de stupeur et intimidée par les sicaires, jusque dans l'église du monastère des saints Élienne et Sylvestre, et achevèrent de lui crever les yeux et de lui mutiler la langue au pied de l'autel, où ils le laissèrent nageant dans son sang à la garde de leurs gens; puis, craignant qu'on ne leur enlevât leur victime, ils le firent transporter pendant la nuit dans la prison du monastère de Saint-Érasme, sur le mont Gœlius.

Toute la ville fut remplie d'horreur et de tumulte. Après les premiers moments de stupeur et d effroi, la foule demanda la délivrance 4ù saint pontife, qui fut Iransporté à Saiut-Pierre. Widigis, duc de Spolète, s'était mis en route à la première aouveUe de l'attentat, et accourait avec uue armée au çecoyrs dij pape; il lui offrit un asiie dans soji duché, et le conduisit avec les plus grands honneurs à Çpolète. U» miracle, attesté par tous les auteurs contemporains, vint remplir de joie le cœur des fidèles et redouibler leur vénération pour le pape : Léon recouvra l'usage de J^ vue et de la parole. L'Église romaine fait mémoire de ce miracle, le 12 juin, dans les termes suivants : q A Rpm^, dans 1^ basilique yaticane, « saint téon IIJ, pape, à qui Dieu rendit miracvileu^ement « l'usage des yeux que des impies lui avaient ijrrachés et « de la langue qu'ils lui avaient coupée. »

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Chai'liunagne fut vivement affligé des violences exercées sur le souverain pontife. Il écrivit aussitôt au célèbre ^Icuin, pour lui demander ce qu'il devait faire en cette pirponçtance.

If II y a dans le monde, — répondit Âlcuin,— trois digni- 0 lés plus élevées que toutes les autres. La première est « la dignité apostolique, qui gouverne le siège de Saint- « Pierre; 1^ seconde est la diginité impériale, qui com- « mande à la nouvelle Rome (1) ; la troisième est la di- « gnilé royale, à laquelle le Seigneur vous a élevé pour « gouverner le peuple chrétien. Vous êtes la ressource de a J'Église, le vengeur des crimes, la consolation des « affligés. Quel scandale dans l'Église romaine où la 9 religion a été si florissante ! Des hommes pervers ont « aveuglé leur propre chef. Vous ne devez pas néglî- « ger de prendre soin de ce chef, c'est-à-dire du pape : « le mal des pieds est moins grave que celui de la « tête. »

Gharlemagne envoya d'abord une ambassade à saint Léon III, et il songeait à le rétablir dans Rome, où les séditieux étaient encore les maîtres, lorsqu'il apprit que le pontife avait résolu de venir lui-même h Paderborn. Un poëte du temps a décrit la solennelle entrevue de Léon et de Gharlemagne. Le roi envoya d'abord à la rencontre du pape un archevêque, ensuite un de ses comtes, enfin son fils Pépin, vainqueur des Huns et roi d'Italie. Pépin marchait à la tête de 100,000 hommes. Lorsque cette armée aperçut le pontite entouré seulement de quelques serviteurs, elle se prosterna trois fois; il la bénit trois fois, et Pépin vint se placer à ses côtés. Rien- Ci) Conslantinopic.

lût Ghaiietiiagne, averti, sortdePadeiliorn, accompagne du clergé portant la bannière et la croix. Il vient se placer au milieu d'une autre armée, composée de différents peuples qu'il range en un cercle immense, représentant une cité vivante au milieu de laquelle il se tient lui-même debout, surpassant de la tête tous ceux qui l'entourent. Le pape paraît dans l'enceinte, escorté de Pépin, En ce moment, armée, peuple, clergé, toute l'innombrable multitude tombe à genoux, et Gharlemagne reste incliné devant Léon, qui bénit à trois reprises ces peuples trois fois prosternés. Ces deux hommes ensuite s'approchent et s'embrassent en pleurant, et le pape, élevant la voix, entonne le cantique des anges : Gloire à Dieu dans le ciel, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. •

Les ennemis du pape furent effrayés de l'amitié qui l'unissait au roi des Francs ; les séditieux furent punis, et quelques mois après l'entrevue de Paderborn, Léon III fit sa rentrée dans sa ville pontificale aux acclamations de tout un peuple ivre de joie du retour de son père. C'était le 29 novembre 799. L'année suivante, Gharlemagne vint à Rome afin d'achever l'œuvre de la pacification. L'humble et pieux pontife voulut se justifier devant lui des accusations calomnieuses répandues par ses ennemis. Une grande réunion d'évêques et de seigneurs laïques. Francs et Romains, se tint dans la basilique de Saint-Pierre. Le roi et le pape s'assirent et firent asseoir les archevêques, les évêques et les abbés ; les prêtres et les laïques restèrent debout. Le roi prit la parole et exposa le motif de la réunion; mais tous les archevêques, évêques et abbés s'écrièrent d'une voix unanime •

BELATIFS A Ik PAPAUTÉ ET A l'ÉGLISE. 61

IL NE NOUS APPARTIENT PAS DE JUGER LE SIÈGE APOSTO- LIQUE, QUI EST LE CHEF DE TOUTES LES ÉGLISES DE DIEU. ^OVS SOMSfES yOUS lUGÉS PAR CE SIÈGE ET PAR LE PASTEUR QUI Y PRÉSIDE ; MAIS IL n'eST JUGÉ PAR PERSONNE ; c'eST LA l'ancienne coutume, le SOUVERAIN PONTIFE JUGERA LUI-MEME, ET NOUS OBÉIRONS.

Quelle solennelle et unanime déclaration que celle (Jm clergé de France et d'Italie!....

Le lendemain, l'assemblée se réunit de nouveau dans l'église de Saint-Pierre; le pape monta sur l'ambon, et tenant en main le livre des Évangiles, il prononça à haute voix le serment suivant :

a Moi, Léon, pontife de la sainte Église romaine, de « mon propre mouvement et de ma pleine volonté, je « jure devant Dieu qui sonde le fond des consciences, en « présence de ses anges, du bienheureux apôtre saint « Pierre et de vous tous qui m'entendez, que je n'ai ni « fait ni ordonné aucune des actions qu'on m'a im- « putées. J'en atteste le Juge suprême au tribunal de « qui nous comparaîtrons tous. Je fais ce serment sans « y être obligé par aucune loi et sans vouloir en faire « une coutume ou une loi pour mes successeurs, mais « seulement pour dissiper plus certainement d'injustes « soupçons. »

Le pape eut h peine fini de prononcer ces paroles que les évèques entonnèrent le Te Deum, qui fut chanté par le clergé, le roi et le peuple....

Ici s'arrête le récit de l'épisode de la vie de saint Léon III, qui faille sujet de ces lignes; nous croyons que ces détails suffisent surabondamment.

Ce grand pape mourut en 816, après avoir régné plus de vingt ans; son nom a été inséré au martyrologe

romain, au xvii^ siècle, en vertu d'une décision de la congrégation des rites.

En héritant du sceptre d'Adrien pr, saint Léon avait hérité de son génie. Comme lui il embellit des églises et fonda des hôpitaux; car la gloire de Dieu et l'amour des pauvres n'ont jamais été séparés dans la pensée des papes.

L'antiquité païenne, dans un de ses mythes les plus m- :eux, nous parle d'un voleur assassin qui, après avoir rançonné et dépouillé ses victimes, les étendait à tour de rôle sur un lit de fer, coupant les extrémités de celles dont la taille dépassait la mesure de ce lit, ou bien, par des tortures inouïes, faisant atteindre aux autres la dernière limite de ce même lit.

Le rôle du mensonge, en histoire, nous semble avoir une entière analogie avec celui du brigand Procuste, et son lit trop fameux est la réalisation du lit symbolique et proverbial. Comme Procuste, le mensonge, embusqué sur la route, au coin d'un bois, ne choisit pas plus que lui ses victimes; il saisit ce qui lui tombe sous la main, et c'est ce qui explique pourquoi tel personnage ou tel fait subit ses rigueurs, tandis que tant d'autres lui échappent.

Au nombre des victimes du mensonge, une des premières qui se présentent, une des plus amoindries et, par conséquent, des plus torturées, c'est, sans contredit, notre grand et populaire Jean Bart, un des illustres marins du règne de Louis XIV.

Pourquoi le mensonge ne s'est-il pas aussi bien, et

même de préférence, attaché à un autre célèbre marin de la même époque, dont la naissance et le pays surtout semblaient le désigner aux anecdotiers à outrance: nous voulons parler de celui qui se fit connaître sous le nom du chevalier Paul, et qui, né à Marseille d'une blanchisseuse, fut presque le contemporain de Jean Bart? Les rodomontades mises sur le compte du Flamand Bart eussent eu une saveur toute particulière, sui generis, un vrai goût de terroir dans la bouche de Paul, avec l'accent natif de la Ganebière.

Eh bien ! non, Paul a été respecté ou oublié, — comme on voudra, — par le mensonge, tandis que Jean Bart.... Mais, sans plus tarder, esquissons rapidement la biographie de l'enfant de Dunkerque, et après cela nous rechercherons ce qui a pu donner lieu aux anecdotes absurdeâqui chargent la mémoire du marin flamand, et l'ont trans-^ formé en une sorte de Roquelaure.... moins l'esprit.

Né à Dunkerque le 21 octobre 1650, cet homme illustrej ■ dont le souvenir est resté si vivace dans le peuple et les matelots, appartenait à une famille de marins dunkerquois dont plusieurs membres étaient parvenus à des grades supérieurs. Gornil Bart, le père de Jean, fut un de ces vaillants corsaires comme Dunkerque en a fourni un si grand nombre dans toutes nos guerres maritimes.

Embarqué dès l'âge de douze ans (c'était débuter de bonne heure dans la carrière), Jean Bart devint, quelques années plus tard, second maître à bord d'un brigantin qui portait le nom peu poétique de Cochon-Gras, et qui avait pour mission de croiser dans la Manche et de surveiller les mouvements des Anglais.

Vers 1666, il alla servir dans la marine hollandaise sous l'illustre Ruyter, prit part aux guerres contre les Anglais,

et revint à Dunkerque avec le grade de second lieutenant, au moment où la guerre éclatait entre la Hollande pt la France (1672). Ce fut alors qu'il commença sa carrière de corsaire, d'abord comme second, puis comme capitaine, et pendant six années, jusqu'au traité de Nimèguc (1678), ses courses audacieuses contre les vaisseaux hollandais, ses exploits et ses prises se multiplièrent à l'infini; sa renommée se répandit jusqu'à la cour.

Sur la recommandation de Vauban, qui se connaissait en hommes, Jean Bart, dont le nom était déjk la terreur des armateurs ennemis, fut promu par Louis XIV au grade de lieutenant de vaisseau dans la marine royale (8 janvier 1679). Il servit en cette qualité jusqu'en 1681, époque où Colbert lui fit donner le commandement de deux frégates pour aller croiser contre les pirates de Salé : cette campagne fut brillante, et il ramena cent cinquante Mores prisonniers, parmi lesquels le fils du gouverneur de Salé et d'autres personnages d'importance.

Lorsque la guerre se ralluma entre l'Espagne et la France (1683), il se livra à de brillantes croisières dans la Méditerranée, fut nommé, en 1686, capitaine de frégate, et dès lors commença pour lui toute une série d'exploits où le sang-froid uni à l'audace portèrent son nom aux quatre coins du monde. Homme essentiellement pratique, ce fut lui qui inspira l'idée neuve de réunir des corsaires en escadre, d'en former une division de course composée de frégates légères, d'une marche supérieure, armée d'un équipage nombreux et aguerri, pouvant se subdiviser, s'éparpiller ou se fondre en un seul corps, suivant les circonstances et les besoins, et destinée à ruiner le commerce ennemi, harceler les escadres, les attaquer de front dans l'occasion, — pouvant jouer, en un

66 LÀ VÊRItfi SM JEAN 6ART.

mot, le double rôle d'une flotte légère et d'une armée de ligne.

Ace moment-là, la réputation de Jean Bart était si bien consacrée, que quand il y avait une expédition aventureuse , téméraire même à entreprendre , on songeait immédiatement à l'intrépide marin qui semblait en avoir été l'inspirateur; car, avec un tel homme, que ne pouvaiton oser entreprendre !...

Au commencement de 1689, il fut donc chargé de transporter un chargement de poudre et autres munitions, de Calais à Brest, à travers les croiseurs anglais et hollandais. Il naviguait de conserve avec Forbin, et ils curent sur leur route de sanglants combats à soutenir; mais ils remplirent heureusement leur mission. Un de ces rudes combats vit un épisode unique peut-être dans les fastes de la marine. Jean Bart s'apercevant que son fils (alors enfant de dix ans!) pâlissait aux premiers coups de canon, le fit attacher au grand mât et l'y laissa jusqu'à la fin de l'action. Ce traitd'une rudesse héroïque peint l'homme. Cette barbarie atteint le sublime. Comme un tel spectacle était bien fait pour aguerrir l'enfant et exalter l'équipage tout entierl...

L'enfant devint parla suite vice-amiral...

Dans une nouvelle expédition avec Forbin, tous deilÀ furent faits prisonniers dans la Manche, après un terrible combat contre deux vaisseaux anglais, et conduits blessés à Plymouth. Douze jours s'étaient à peine écoulés que, par une nuit de brouillard, ils s'échappèrent de leur prison, se jetèrent dans une yole et s'enfuirent avec un autre compagnon et deux mousses. Jean Bart rama presque sans se reposer pendant deux jours et demi, tandis que Forbin, dont les blessures saignaient encore, tenait le

LA VéRlTi SUR JEAN BART. 67

gouvernail. Enfin les audacieux fugitifs abordèrent sur la côte de Bretagne, à quelques lieues de Saint-Maio. La résistance héroïque qu'ils avaient faite avant de se rendre, accablés sous le nombre, avait permis aux bâtiments marchands qu'ils escortaient de gagner le large et d'échapper aux Anglais.

Forbin et Jean Bart furent nommés capitaines de vaisseau.

Jean Bart reprit presque aussitôt la mer, à la tête de plusieurs frégates, et ne tarda pas à tirer une ample vengeance de sa mésaventure par de nombreuses prises et de nouveaux succès sur les vaisseaux ennemis. En i690> il commandait la frégate l'Alcyon, qui faisait partie de l'armée navale sous les ordres de Tourville, et il prit part aux opérations qui eurent lieu dansla Manche l'année suivante. Ce fut au retour de cette campagne qu'il renouvela la proposition du projet qu'il avait déjà soumis : de créer une escadre du Nord destinée à détruire le commerce des Hollandais dans le Nord et dans la mer Baltique. Cette fois, on accueillit sa proposition, et lui-même fut chargé de surveiller l'exécution de l'armement. Les préparatifs achevés, il s'agissait de sortir de Dunkerque. La rade était bloquée depuis plusieurs mois par trentecinq ou quarante navires anglais et hollandais. Jean Bart, qui n'avait que sept frégates et un brûlot, passa à travers la flotte ennemie (juillet 1692) , enleva le lendemain quatre navires richement chargés ; brîila, quelques jours plus tard, quatre-vingts bâtiments marchands; fit une descente en Angleterre, près de Newcastle; détruisit deux cargaisons, et revint à Dunkerque, chargé de prises. Il en repartit bientôt avec trois vaisseaux de son escadre, courut sur les mers du Nord, dispersa une flotte hollandaise,

et rentra bientôt, traînant à sa suite seize navires chargés de grains et autres marchandises.

En 1693, Louis XIV voulant réparer le désastre naval delà Hogue, donna à Tourville le commandement d'une flotte dont Jean Bart faisait partie avec le commandement du vaisseau le Glorieux. Il prit part à la brillante journée de Lagos, et détruisit pour son compte six bâtiments en-' nemis de vingt-quatreàcinquante canons. Ilreçut ensuite l'ordre de se rendre h Dunkerque pour prendre le commandement de six frégates, afin d'aller chercher à Vlecker cent navires chargés de blé. Il remplit heureirsement sa mission, et amena la flotte à Dunkerque, après un terrible combat contre les escadres anglaise et hollandaise qui lui fermaient la mer, et qui déjà s'étaient emparées de la flotte. Cette expédition mémorable, dont le souvenir fut conservé par une médaille, rendit un grand service h la France, car le blé était alors fort rare et d'une cherté inouïe. Il tomba de trente livres à trois livres le boisseau.

Dans la même année, il prit encore trois frégates anglaises et des transports chargés de munitions. En octobre 1694, Louis XIV accorda à Jean Bart des lettres de noblesse, la croix de Saint-Louis et le droit déporter une fleur de lis dans ses armoiries.

C'est vers cette époque qu'il faillit prendre en mer le roi Guillaume d'Orange, qui retournait de Hollande en Angleterre. Ce fait est attesté par la Gazelle de la Haye du 18 novembre 1694. On comprend aisément quelles eussent été les conséquences d'une telle capture, qui, probablement, aurait ramené Jacques II sur le trône d'Angleterre et peut-être mis fin à la guerre.

Eu 1696, l'expédition d'Angleterre rêvée par Louis XIV ayant avorté, Jean Bart reçut l'ordre d'aller croiser avec

LA VÉRITÉ SUB JBAN BABT. 69

son escadre dans ta mer dû Nord. Bloqué dans la rade de Dunkèrqiie par quatorze vaisseaux angîô-bataves, il n'en traversa pas moins cette flotte avec neiif vaisseaux et sîi frégates; rencontra au nord du Texél la flotte marchande hollandaise de la Baltique, escortée par six frégates dont il s'empara après un combat î'ort vif; quarante vaisseaiit marchands environ tombèrent égaleiiient en son pouvoir. Mais bientôt une Ôotte de treize vaisseaux de guerre ennemis arrivant â pleines voiles, il brûla ses prises ^ la vue de l'ennemi, et quand elles furent entièrement consumées, se retira lentement en ordre de combat, sans qu'on osât l'attaquer. La hardiesse et l'habileté de ses manœuvres en cette occasion ont été justement admirées. Cette retraite du lion devant des forces plus que doubles répond victorieusement à ceux qui otit dit que le vaillant corsaire n'était propre qu'aux coups d'audace, àiix actions hardies, et qu'il n'entendait rien aux opérations navales. Oh peut rappeler encore que c'est avec des escadres qu'il accomplit ses actions les plus glorieuses, et qu'il montra souvent autant de prudente habileté dans la côîhbinàisbn de ses plans que d'héroïsme aventureux dans leur exécution. Jean Bart termina cette brillante campagne en passant au travers de trente- trois vaisseaux qui lui barraient la route des ports de France. Louis XIV le récoinpenSâ de ses nouveaux services par le grade de chef d'escadre j ce fut le roi lui-même qui lui annonça sa nomination eri ces termes :

— Jean Bart, je vous ai fait chef d'escadre. L'intrépide marin répondit :

— Sire, vous avez bien fait.

Comme les courtisans souriaient de ce qui leur seiablâit une sottise ;

— Vous n'avez pas compris Jean Bart, leur dit Louis XIV; sa réponse est celle d'un homme qui sent ce qu'il vaut, et qui compte m'en donner de nouvelles preuves.

L'année suivante, il fut chargé de conduire à Dantzig le prince de Conti, qui allait tenter de se mettre en possession de la couronne de Pologne. Il fallait passer sur une mer couverte d'ennemis; seul, il fut jugé capable de remplir cette mission périlleuse et presque impossible. Il mit à la voile le 6 septembre. Vers l'embouchure delà Meuse, il rencontra neuf gros vaisseaux, auxquels il échappa. Le danger passé, le prince lui dit :

— Attaqués, nous étions pris.

— Jamais, répondit Jean Bart; nous aurions tous sauté : mon fils était à -la sainte-barbe avec ordre de mettre le feu, au premier signal.

Le prince épouvanté répliqua :

— Le remède est pire que le mal; je vous défends de vous en servir tant que je serai sur votre vaisseau.

Arrivé à Dantzig, le prince de Conti ne sut ou ne put entreprendre rien de sérieux. Il fallut le ramener en France. Chemin faisant, Jean Bart enleva cinq vaisseaux.

Cette même année (1697), fut signée la paix de Ryswick, et Jean Bart se reposa pour la première fois de sa vie. Il vivait simplement, à Dunkerque, au milieu de sa famille, lorsque éclata la guerre de la succession d'Espagne. Chargé du commandement d'une escadre, il en pressa l'armement avec tant d'activité qu'il contracta une pleurésie et mourut le 27 avril 1702, au moment où la France aurait eu le plus grand besoin de ses services. Il n'avait que cinquante- deux ans. Sa perte fut vivement sentie, non-seulement parla nation, mais, ce qui est plus rare.

par le monde officiel, par la cour et par le roi lui-même, qui fit une pension à la veuve de l'illustre marin.

De tant de prises qu'il avait faites, de tant de millions qu'il avait rapportés à l'Etat, l'honnête grand homme n'avait rien gardé pour lui-même; il ne laissa qu'une fortune médiocre à sa famille. Peu de temps après sa mort, on sentit mieux encore quel homme la France avait perdu, au moment où elle s'engageait dans cette terrible guerre qui la mit au bord de l'abîme. Un officier de grand mérite, M. de Pontis, illustré par sa fameuse expédition de Garthagène, succéda à Jean Bart dans le commandement de l'escadre de Dunkerque; mais bloqué par plusieurs navires anglais et hollandais, il n'osa sortir et resta, pendant toute la campagne, tristement confiné dans le port.

— Ah ! disaient les Dunkerquois, on voit bien que le pauvre M. Bart n'est plus là !

Quatre ou cinq fois, en effet, l'audacieux capitaine avait exécuté cette manœuvre étonnante, avec quelques vaisseaux, et quoiqu'il fût bloqué par trente et quarante navires ennemis.

Marié deux fois, Jean Bart eut treize enfants, dont six seulement lui survécurent. Son fils aîné, François-Gornil Bart, né à Dunkerque en 1677, suivit son père, pour ainsi dire au sortir du berceau, prit une part brillante aux guerres maritimes de son temps, fut nommé viceamiral en 1753 et mourut en 1755, à l'âge de soixantedix-huit ans. Il eut lui-même deux fils, dont l'un, Gaspard-François Bart, entra dans le génie, devint chef de brigade, et mourut en 1782; l'autre, Philippe-François Bart, servit dans la marine, s'éleva au grade de chef d'escadre, et mourut en 1784. Gétait le dernier descendant mâle, en ligne directe, de Jean Bart.

72 LA VÉRIX]Ç SUR JEÀIÎ BAI^T.

Maintenant, après jivoir lu cette notice où les pirincÏT paux traita dont la réunion compose le grand marin sont réunis, on se demande comment a pu naître, se former et grandir cette tradilion, devenue si populaire, qui de l'homme que nous savons a fait l'extravagant personnage dont les livres courants, la peinture et les souvenirs persistants s'obstinent à nous présenter une si difforme caricature.

Mous avons d'abord bien vite couru aux Mémoires de Saint-Simon, si féconds en portails de fantaisie, et où le ridicule des originaux est pris sur le vif, à plaisir, et buriné si profondément. Rien de tel sur Jean Bart, de la part du critique morose ; quelques lignes dont celle-ci, en manière d'oraison fuîjèbre, très-digne, mais d'une brièveté désespérante : « Le roi lit une perte en la mort du cé- « lèbre Jean Bart, qui a si longtemps et si glorieusement «c fait parler de lui à la mer. 11 n'est pas besoin que je le « fasse connaître. » Et c'est tout ? A plusieurs reprises, Saint-Simon mentionne d'un mot tel ou tel événement de la vie du marin, qu'il appelle toujours le célèbre Jean Bart.

Les Mémoires de Forbin, qui avait servi avec et sous Jean Bart, sont, — autant que nous sachions, — la première source des traditions amplifiées depuis avec une surprenante prodigalité ; Forbin, il faut bien le dire, était jaloux de Jean Bart et n'était pas fâché que sa simplicité prêtât à rire aux courtisans. Voici ce que dit Forbin : « Barth fut reçu beaucoup mieux qu'il ne méri- « tait ; car il n'avait presque point de part à tout ce qui « avait été fait. Cependant en récompense de la campagne « on lui donna raille écus de gratification, le tout parce « qu'il portait le titre de commandant; et moi, qui avais

LA VÉIUTÉ SUU JEAN UART. 73

« été chargé de tout l'embarras, je n'eus rien, ce qui me « mortitia très-fort.

« Comme Barth avait beaucoup de réputation, toute la a cour souhaitait de le voir, je l'introduisais partout; sur « quoi les plaisants disaient en badinant :

— Allons voir le chevalier de Forbin qui mène l'ours.

« Et à dire le vrai, ils n'avaient pas tout à fait tort. 0 Barth avait fort peu de génie, il ne savait ni lire ni a écrire, quoiqu'il eût appris à mettre son nom..... « De simple pécheur, s'étant fait connaitra par ses ac- « lions, sans prolecteur, et sans autre appui que lui- « même, il s'éleva, en passant par tous les degrés de la « marine, jusqu'à devenir chef d'escadre... Il parlait peu « et mal; du reste, très-propre pour une action hardie, « mais absolument incapable d'un projet un peu étendu.» (Mémoires de Forbin, édit. de 1748, t. I, p. 326 et 327.)

Evidemment Forbin jugeait Jean Bart en çival et en homme de cour. Gomme on l'a fort bien dit, il est vraisemblable, en effet, que Jean Bart, qui n'avait point quitté la mer, devait se trouver plus k l'aise h son bord que dans les salons de Versailles, sous les yeux des courtisans. Mais comment supposer que cet homme, un peu gauche et timide, et qui d'ailleurs était rompu à» la sévère discipline militaire, au respect de la hiérarchie, qui avait servi sous Ruyter et Tourville, qui s'était souvent trouvé en contact avec des hommes de la haute société, qui était allié par son second mariage aux premières familles de Dunkerque; comment supposer qu'un tel homme ait jamais eu ou conservé les façons d'un pilier de taverne, qu'il ait fumé au ne;^ de Louis XIV, donné, —sous prétexte .de démonstration d'un combat naval, -— des coups de poing aux grands officiers de la couronne, et commis

toutes les excenlricités que l'on rapporte, et don! la moindre eût pu entraver sa carrière ?

Louis XIV, qui ne pouvait souffrir les Flamands en peinture, et qui, à la vue des toiles de Teniers, disait : a Olez-moi de là ces magots, » n'eût certes pas toléré un seul instant une des excentricités que la tradition populaire et mensongère prête avec tant de libéralité à Jean Bart.

Outre que ces anecdotes absurdes ne sont attestées par aucun des contemporains, on n'en trouve les premières; traces que près de quatre-vingts ans après la mort du célèbre marin. M. Vandérest (de Dunkerque) les a réfutées en détail dans son excellente Histoire de Jean Bart, ouvrage plein de recherches sérieuses, composé sur des pièces authentiques, et qui a été adoptée,"dès son apparition (1841), pour les écoles delà marine. ^

C'est surtout Richer, dans sa Vie de Jean Bart, qui, au siècle dernier, contribua le plus à accréditer ces absurdités, qu'il accepta sans discernement; ce petit in-12, imprimé pour la première fois en 1780, eut beaucoup d'éditions, dont une des dernières est à la date de 1835.

Que penser 4e M. Eugène Sue, qui dit à ce sujet dan§ son Histoire de la marine : a Si ces anecdotes ne sont pa| a authentiques, elles méritent de l'être? t> Soit; mais qu'y gagnerait la mémoire de Jean Bart? C'est vraiment montrer un trop grand amour pour les fables !....

On a répété aussi, sur la foi de Forbin, que Jean BanJ ne savait ni lire ni écrire, qu'il avait seulement appris à grjS fonner son nom. M. Eugène Sue prétend que sa signatu^ est informe, illisible, évidemment tracée de routine et grand' peine.

Or, en réponse à de pareilles assertions, on possèdd

aux archives de la marine, des lettres de Jean Bart tracées d'une écriture très-lisible, précise, ferme et caractérisée. En outre, il est positif qu'il parlait plusieurs langues, et particulièrement l'anglais.

A l'assertion émise par Forbin, que le vaillant marin n'était propre qu'aux .coups d'audace, aux actions hardies, et qu'il n'entendait rien aux grandes opérations navales, M. le comte de Circourt, — après avoir rappelé la carrière de Jean Bart, — conclut en ces termes qui méritent d'être rapportés : a Ce n'est plus ici l'ignorant capi- « iaine ^e corsaire que M. de Forbin a prétendu, et a d'autres après lui ; c'est an contraire un sage, prudent « el très-judicieux chef d'escadre. Il faut lire ses dé- « pèches, ainsi que celles de M. Vergier, commissaire gé- « jiéral de l'escadre, pour comprendre le calme, la matu- « rite, la ténacité de ses résolutions, la foudroyante « énergie de son exécution et l'entraînement qu'il exerce çait sur des hommes tels que MM. de Saint-Pol de Ren- « neville, la Pinaudière, d'Oroignes et autres gens de « naissance, de capacité et de coup d'œil, capables de < critique, et qui auraient dû être portés à en faire, si « Jean Bart, homme de la bourgeoisie, n'avait pas été un a marin d'un talent supérieur en même temps que d'une «■ bravoure éclatante.

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