OMAR A-T-IL FAIT BRULER LA BIBLIOTHÈQUE D'ALEXANDRIE
11 n'est peut être pas de mine plus féconde en erreurs et en mensonges que les recueils de biographies, vastes compilations souvent fort mal digérées , où les contradictions abondent, faute d'ordre logique dans l'arrangement des matières ; rien, d'ailleurs, n'étant plus absurde que le système alphabétique qui rapproche les noms les plus étranges et fait se coudoyer les anecdotes les plus hétéroclites , de façon que, de distance en distance, telle notion sur tel personnage est contredite peu après par une notion toute différente sur le même individu, — ce qui tient à la variété des rédacteurs de ces sortes de recueils et aussi à la confusion d'idées et de points de vue que suppose et réalise un amalgame de ce genre, vraie tour de Babel.
Les biographies universelles ou générales , comme on voudra les intituler, ne sont d'un louchant accord que sur l'article des erreurs et des mensonges qu'elles s'emprun-
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tent, en bonnes sœurs, les unes aux autres, et dont elles perpétuent ainsi la race, aussi difficile à détruire, que la fameuse hydre de Lcrne, un des douze glorieux travaux d'Hercule,
Exemple , Omar, le calife ou vicaire du prophète de l'Islam, toujours qualifié de farouche dans les biographies, pour le seul fait (à sa charge) de l'incendie de la célèbre et immense bibliothèque d'Alexandrie.
Voici un échantillon de la manière dont ce fait est narré par les deux principaux recueils-biographies que notre siècle ait produits en France.
Biographie universelle Michaud : « On a reproché à Omar d'avoir ordonné à son lieutenant d'incendier la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, comme inutile , si les volumes qu'elle contenait s'accordaient avec le Coran, et comme dangereuse, s'ils étaient contraires à ce livre divin. Ce fait, contesté de nos jours, ne paraît malheureusement plus être un problème historique ; mais il faut moins en accuser le caractère d'Omar que les mœurs du siècle d'ignorance et d'enthousiasme religieux où il vivait. N'avons-nous pas vu, dans le dix- huitième siècle, un peuple civilisé livrer à la destruction les derniers restes des littératures tartare et thibétaine conservés dans la bibliothèque d'Ablaikit(l) ? »
Et d'un. L'auteur de cet article, M. H. Audiffret, en 1822, en dépit des inscriptions en faux contre le prétendu vandahsme d'Omar, déclare que la cause est jugée, et qu'il n'est plus besoin d'entendre aucun témoin à dé-
i.l) Biographie universelle (Michaud), article 0/?2ar, de M, Audiiïret.
charge, d'où exécution sommaire du trop célèbre calife, jugé et exécuté à la turque, c'est-à-dire sommairement. Omar — que l'on remarque la logique de ce raisonnement et sa conclusion impérieuse, — Omar n'a pas dû agir autrement qu'il l'a fait ; la fatalité voulait qu'il brûlât la bibliothèque d'Alexandrie ; c'était écrit. N'est-ce pas se montrer plus fataliste que les Musulmans mêmes ? Et ceci, qu'en pense-t-on? Un peuple civilisé ayant, au siècle dernier, brûlé la bibliothèque d'Ablaikit, comment ne pas admettre indubitablement qu'Omar, au septième siècle, ait livré aux flammes celle d'Alexandrie?
Vingt-deux ans après (1) cette conclusion ainsi formulée de cette façon cavalière, survient l'éditeur de la biographie Feller, qui tranche carrément la question, en disant : « C'est dans cette guerre que fut brûlée la fameuse bibliothèque d'Alexandrie,» et le reste, à l'avenant selon la formule.
Arrive à la rescousse la biographie générale Didot(2), qui consacre le fait, en le mettant au rang d'exception : « En général (dit-elle), les Arabes se conduisirent avec modération et ne commirent pas de dégâts inutiles. Sur un seul point ils firent au fanatisme religieux un sacrifice qui a laissé sur le nom d'Omar une tache ineffaçable.
« Reinhard a réuni, après beaucoup d'autres, toutes les raisons qui peuvent faire douter du fait, dans une dissertation allemande publiée à Gœttingue, en 1792.
(1) En 1844.
(2) En 1862.
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Saintc-Gi-oix a ressemblé les mêmes témoignages dans un article du Magasin encyclopédique, an V, tome IV, p. 433.»
Ceci est doublement grave. Gomment, vous reconnaissez que les Arabes se conduisirent avec modération, et, concluant cependant du général au particulier, vous jetez sur le plus célèbre d'entre eux le grief d'exception, en un cas aussi grave?.. Puis, à quoi sert à l'auteur dudit article d'avoir connu des témoignages h décharge d'un tel fait, puisqu'il n'a pas voulu les entendre ? Que diraiton d'un tribunal qui refuserait de rendre justice à un prévenu, sous le prétexte que le dossier de son affaire est trop abondant en pièces qui l'innocentent? Avec un tel système de parti pris, la justice ne serait plus qu'une effroyable dérision.
Enfin, le Grand Dictionnaire universel du xix° siècle, en ces dernières années, il y a cinq ans (1), maintient la sentence portée par ses devanciers contre Omar ; c'est pour lui un fait acquis, un titre ayant force de loi et contre lequel il n'est plus d'appel possible, sinon de la part de quelque esprit excentrique, sorte de don Quichotte : (( Au nom d'Omar est resté attaché le souvenir de la destruction de la fameuse bibhothèque d'Alexandrie... Le nom d'Omar est resté synonyme de conquérant incendiaire, qui marque son passage par la destruction des produits et des chefs-d'œuvre de la civilisation. »
Et pour que le mensonge reçût, de nos jours, sa plus solennelle consécration — en 1857, M. Gh. Dupin, rendant compte à l'Académie des Sciences des mémoires
(1) En 1874.
de MM. Linant-Bey, Paulin Talabot, etc., sur le canal maritime de Suez, écrivait : « Omar, le compagnon de Mahomet, ayant conquis la vallée du Nil, son lieutenant Amrou lui présenta l'idée d'un canal direct de Suez à Peluze... Mais, ajoutait M. Dupin, un conquérant ignare qui brûlait la bibliothèque d'Alexandrie, cet esprit borné n'était pas fait pour comprendre une si grande idée. »
« Or, — comme le dit très bien M. Ed. Fournier(l) — Omar ne conquit pas la vallée du Nil , Amrou ne lui présenta pas le plan d'un canal, puisque ce canal existait déjà, et qu'il n'y eut besoin que de le nettoyer, ce qu'Amrou fit faire en eftet ; Omar enfin ne brûla pas la bibliothèque d'Alexandrie. En tout cela, c'est la plus grosse erreur ; et il n'est pas pardonnable à un académicien de l'avoir répétée. »
Mais, il est un dernier trait de ce récit mensonger, qui est le comble de l'invraisemblance et suffirait à faire douter du récit lui-même tout entier. Selon l'académicien Le Beau (2) : « Amrou fit distribuer la bibliothèque (3) dans les bains d'Alexandrie ; on ajoute qu'elle fut suffisante pour les chauffer pendant six mois. Mais cette partie du récit d'Abulfarage est évidemment fausse et hors de toute vraisemblance : ce qui ne suffit pas, à mon avis, pour rejeter le récit tout entier, comme le veut M. Assémani. Les raisons de ce savant critique
-(1) L'Esprit dans fhistoire, 3« édit. 18G7, p. lo, note 2.
(2) Histoire du Bas-Empire (édit. in-12, de 4768), tome XII, p. 488 et 489.
(3) Selon Le Beau, [Ibid. ut sup.) cette bibliothèque contenait plus de 500,000 volumes.
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même ne me semblent pas assez convaincantes pour contredire une tradition aussi générale qu'elle estancienne.»
Cette conclusion pèche essentiellement par la logique ; car, de l'ancienneté d'une fable on ne peut évidemment tirer sa vérité. D'ailleurs, comme nous le prouverons tout à l'heure, cette tradition d'un fait du vu'' siècle ne repose que sur un témoignage du xiii*'; h une si longue distance de l'événement, comment Abulfarage (car, c'est de lui qu'il s'agit ici,) a-t-il pu être informé — au XIII® siècle, époque oii il vivait, — de co qui s'était passé au vu® ? Il n'y a pas moyen de sortir de ce dilemme.
Heyne(l),Renaudot(2)etGibbon (3) (un allemand, un français et un anglais, trois savants de pays différents, chose à remarquer!) avaient, aux deux derniers siècles, justifié Omar de cet acte de vandalisme. Gibbon, au dix-huitième siècle, ayant parfaitement résumé ses deux devanciers , en corroborant les preuves déjà fournies par eux, c'est à lui que nous croyons devoir donner ici-même la parole. (( Je tromperais l'attente du lecteur, si je ne parlais pas de la bibliothèque d'Alexandrie, d'après la description du savant Abulpharadge. Amrou avait un esprit plus curieux et plus noble que celui des autres musulmans, et dans ses heures de loisir il se plaisait h converser avec Jean, qui était le dernier des disciples "d'Ammonius, et qu'une étude assidue de la grammaire et de la philoso-
(1) Opuscula acaderaica, tome I, p. 129, et tome VI, p. 438. (2)Hist, Alex, patriarch. p. 170.
(3) Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, (édit- du Panthéon, litt. 1838,) tome II, p. 471-473.
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phie avait fait surnommer Plnloponns[i). Enhardi par cette familiarité, Philoponus osa solliciter une grâce à laquelle il pensait que les barbares ne mettraient aucun prix; il demanda la bibliothèque royale... Amrou était disposé à satisfaire le grammairien ; mais sa scrupuleuse intégrité ne voulait pas aliéner la moindre chose sans l'aveu du calife ; et l'ignorance du fanatique a pu seule dicter cette réponse d'Omar, qu'on a citée si souvent : « Si les écrits des Grecs sont d'accord avec le Coran, ils sont inutiles, et il ne faut pas les garder; s'ils contrarient les assertions du livre divin, ils sont dangereux et on doitles brûler.» On ajoute qu'on exécuta cet arrêt avec une aveugle soumission; que les volumes en papier ou en parchemin furent distribués aux quatre mille bains de la ville, et que le nombre en était si grand, que six mois suffirent à peine pour les consumer tous. »
((Depuis qu'on a publié une version latine des Dynasties d'Abulpharage(2 ), on a répété ce conte dix mille fois, et tous ceux qui aiment les lettres ont déploré avec une sainte indignation la perte que firent en cette occasion la littér3ture et les arts. Quant à moi, — dit Gibbon, — je suis bien tenté de nier l'ordre du calife et les suites qu'on lui attribue. Sans doute ce fait est étonnant: (( Ecoutez el soyez surpris,» dit l'historien lui-môme (3) ; et l'assertion d'un étranger, qui écrivait six siècles après sur les confins de la Médie, est contrebalancée par le silence de deux annalistes d'une époque antérieure, tous les deux chré-
{{) Amant du travail^ çO.ottovo.
(2) P. 114, vers. Pocock.
(3) Audi quid facium sit et mirare.