‹ Erreurs et mensonges historiques (volume 3)Chapitre 7 sur 9 · LA BIBLIOTHÈQUE D'ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

LA BIBLIOTHÈQUE D'ALEXANDRIE

tiens, tous ]os doux originaires d'Egypte, et dont le plus ancien , le patriarche Eutychius, a décrit bien en détail la conquête d'Alexandrie (1).

uLe sévère décret d'Omar répugne au sens littéral et à l'esprit de la doctrine des casuistes musulmans ; ils déclarent en termes formels qu'on ne doit jamais livrer aux flammes les livres religieux des Juifs et des Chrétiens qu'on acquiert par le droit de la guerre, et qu'on peut légitimement employer à l'usage des fidèles les compositions profanes, les historiens ou les poètes, les médecins ou les philosophes (2). 11 faut peut-être attribuer aux premiers successeurs de Mahomet un fanatisme plus destructeur ; et même, dans ce cas, ils durent anéantir peu de livres, car ils en connaissaient fort peu.

« Je ne récapitulerai point tous les accidents qu'éprouva la bibliothèque d'Alexandrie, le feu qu'y mit César, contre son gré, lorsqu'il se défendait (3), ou l'odieux fanatisme des chrétiens, qui s'efforçaient de détruire les monuments de l'idolâtrie (4). Mais si nous descendons ensuite du siècle des Antonins à celui de Théodose, une suite de témoignages contemporains nous apprendra que le palais

(1) On cherche en vain cette anecdote curieuse dans les Annales d'Eulychius et l'Histoire des Sarrasins d'Elmacin.

(2) Voyez Reland, De jure militari Moham medanoram, dans son troisième volume de Dissertations, p. 37. Ils ne veulent pas qu'on brûle les livres des juifs et des chrétiens, à cause du respect qu'on doit au nom de Dieu.

(3) Cs. les recueils de Freinsheim (Supplément de Tite-Lîve,cap. XXII-XLIII), etUsher,(Annal., p. 469).

(4) On reconnaît ici le protestant imbu des préjug-ésdesasecte.

du roi et le temple de Sérapis ne contenaient plus les quatre ou les sept cent mille volumes qui avaient été rassemblés par le goût et la magnificence des Ptolémées (1). La métropole et la résidence des patriarches avaient peut-être une bibliothèque ; mais si les volumineux ouvrages des controversistes ariens ou monophysites chauffèrent en effet les bains publics, le philosophe avouera en souriant qu'un pareil sacrifice fut utile au genre humain. Je regrette sincèrement des bibliothèques plus précieuses qui se sont perdues au milieu des ruines de l'empire romain. Mais, lorsque je calcule de sangfroid les révolutions qu'amène le temps, les dégâts que l'ignorance se permet et enfin les calamités de la guerre, je suis plus étonné des trésors qui nous restent que de ceux que nous avons perdus... Au reste, il faut se réjouir de ce que les calamités dont je parlais il n'y a qu'un moment ont épargné les livres classiques, auxquels le suffrage de l'antiquité a donné la première place du génie et de la gloire. Ces grands maîtres avaient lu et comparé les ouvrages de leurs prédécesseurs; et il n'y a pas lieu de croire qu'une vérité importante ou une découverte utile se soit perdue. »

On ne saurait mieux dire , même en supposant qu'Omar eût fait livrer aux flammes la bibliothèque d'Alexandrie, qui devait être, au septième siècle, déjà bien

(1) Aulu Celle (Nuits attiques, VI, 17), Ammien Marcellin (XXII, 16)elOrose (lib. VI, cap. xv) ; ils parlent tous au temps pnssé, et le passage d'Amraien est remarquable : Fuerunt bibliothecœ tnnumerabiles ; et loquitur monumentorumveterum concincns fîdi'S, etc.

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diminuée, si même elle n'avait depuis plusieurs siècles à peu près entièrement disparu, comme le donne à entendre, d'après de graves autorités, le savant Schoell.

(( Quant à la bibliothèque d'Alexandrie , — dit-il (1) , — le double incendie du Brouchion, sous Jules César et sous Aurélius, et la ruine du Sérapion en 390, doivent avoir laissé peu de chose à détruire aux Arabes qui envahirent l'Egypte en 640... Amrou fit distribuer ces livres dans les bains d'Alexandrie et les fit brûler dans leurs foyers ; ils furent consumés dans l'espace de six mois.» Ce récit donne lieu à diverses observations... La célèbre bibhothèque fondée par les Ptolémées et établie au Brouchion n'existait plus depuis longtemps; celle du Sérapion, qui devait son origine à" M arc- Antoine, avait été détruite ou dispersée dans les dernières années du quatrième siècle. Il est possible qu'après cette catastrophe on ait tâché de recouvrer quelques débris de ce riche dépôt et qu'ainsi il ait existé, au septième siècle, à Alexandrie, une bibhothèque pubhque, reste de celle de Pergame, qui formait le noyau de celle du Sérapion. Le silence de tous les écrivains des cinquième et sixième siècles sur une pareille restauration, celui des écrivains du temps, et nommément des chrétiens jusqu'au treizième siècle, sur l'ordre fanatique d'Omar, peuvent, il est vrai, faire douter de la vérité du récit de l'historien d'après lequel nous avons rapporté ce fait... L'auteur dont il s'agit est Grégoire Bar Hebraeus, plus connu souslenom d'Abulpharadge, chrétienjacobite,néenAsie-

[[) Histoire de la littérature grecque, (2^ édit. 1824^) tome VI, p. 11-15.

Mineure en 1226, et vers la fin de sa vie, primat des jacobites d'Orient. Cet homme a composé en syriaque une Chronique depuis la création du monde, que luimême traduisit ensuite en arabe . C'est , non dans l'original syriaque, mais dans la traduction arabe, qu'Abulpharadge raconte l'histoire de l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie. Cette circonstance a fait penser au baron de Ste-Groix que l'historien avait imaginé de placer dans sa rédaction arabe un conte fait pour plaire aux musulmans, pour lesquels il écrivait, et qu'il avait sagement supprimé dans son texte syriaque. S'il en est ainsi, Abulpharadge a bien réussi à propager cette historiette ; car, il existe peu de faits historiques plus généralement connus et admis...

« Les auteurs grecs qui ont raconte la prise d'Alexandrie, le patriarche Eutychius, par exemple, ne disentpas un mot de la prétendue destruction de la bibliothèque. Le silence de cet auteur, le témoignage d'Orose, ont porté Gibbon, d'Ansse de Villoison, Heyne, Ch. Reinhard, à repousser l'opinion d'Abulpharadge.

« En résumé, — conclut Schocll, — la bibliothèque ayant été brûlée en 390, aucun témoignage historique n'attestant sa recomposition que les événements et les caractères de l'époque rendent invraisemblable, l'exagération du récit d'Abulpharadge étant évidente , on doit reléguer cette anecdote de l'incendie de la bibliothèque par l'ordre d'Ornar au nombre des erreurs historiques. »

Cette conclusion est d'autant plus méritoire, d'autant plus importante de la part de Schoell qu'il a eu grand peine à y venir, et qu'il a fallu que l'évidence fût bien claire pour lui; car, selon lui, à un moment donné, même

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le silence d'Eutychius et des contemporains d'Omar ne détruisait pas absolument la vérité du récit d'Abulfaradge, et « les six mois pendant lesquels les livres servirent à chauffer les bains d'Alexandrie, dont on fait monter le nombre à quatre mille, sont une exagération orientale, qui seule ne suffirait pas pour faire rejeter le récit. »

Donc, en somme, cette histoire n'est qu'une /Vïèfe; mais l'examen de cette fable nous conduit tout naturellement à deux faits que l'on ne saurait révoquer en doute et dont nous sommes appelés à parler ici avec quelque détail...

D'après la fable, ci-dessus mentionnée, Omar ne voulait pas d'autres livres que le Coran, c'est-à-dire le code religieux des Musulmans ; donc si, au lieu de détruire les ouvrages de philosophie de ceuxqu'ilregardaitcomme des infidèles, on lui eût proposé d'anéantir, non pas un seul dépôt, mais tous les dépôts d'archives nationales de son pays, croit-on qu'il eût ordonné un tel acte de vandalisme? Certes non. Eh bien, en France, en 1792, en un siècle de civilisation et au nom de la liberté, cet ordre fut donné et exécuté sur presque tous les points de notre territoire. Quand on aura lu le document authentique qui suit, nous espérons qu'on n'osera plus jamais répéter la fable absurde de l'incendie delà bibhothèque d'Alexandrie par les ordres d'Omar...

Une loi du 24 juin 1792 prescrivait de brûler tous les papiers qui faisaient mention des titres de noblesse. C'était proscrire en masse tous les documents de notre histoire nationale. Des ordres pour l'exécution de cette loi frénétique furent signifiés à Ropra, gardien des archives defancienne province de Flandre, (à Lille.) Ropra, qui était un esprit sage, se permit d'adresser quel-

ques représentations au ministre Garât, qui tenait alors, par intérim, le portefeuille de l'Intérieur. Voici ce que Garât lui répondit :

« Jenevois dans les papiers del'ancienne chambre des comptes de Lille rien àconserver que ce qui peut établir des créances de la nation envers des comptables, et cette vérification neme paraît pas devoir exiger des recherches ni longues ni pénibles. Tous les papiers anciens et d'écriture gothique ne doiventlà, comme ailleurs, être que des titres de féodalité, d'assujettissement du faible au fort et des règlements poUtiques heurtant presque toujours la raison, l'humanité et la justice; je pense qu'il vaut mieux substituer à ces ridicules paperasses la Déclaration des Droits de lliomme : c'est le meilleur titre qu'on puisse avoir. Je vous engage donc à vous conformer à ces observations ; agir dans d'autres principes ne serait pas de votre part se montrer digne de la conflance qui a déterminé le choix que l'administration a fait de vous.

« Signé : Garât. »

En d'autres termes^ c'était dire à Ropra : « On ne vous a nommé conservateur des archives que pour vous commander de les détruire. »

A cette missive étonnante où la raison, invoquée par Garât, est si indignement méconnue et foulée aux pieds, Ropra répondit:

v( Lorsque j'ai sollicité de votre prédécesseur la place

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