L'USURPATION DE HUGUES GAPET
Hugues Capet usurpa la couronne. Tel est le langage de la plupart de nos hi-storiens.
Il semble pourtant que, pour intenter une accusation aussi grave contre le chef de l'illustre maison qui a donné des rois à la France pendant tant de siècles, il faudrait avoir en main les preuves les plus convaincantes. Nous les avons cherchées, ces preuves, dans les auteurs contemporains, qui seuls peuvent nous les fournir. Loin d'y trouver des témoignages du crime que l'on impute à ce prince, nous n'y avons découvert que des monuments de la légitimité de son éleclion.
Avant que d'entrer en matière, nous ne pouvons nous dispenser de tracer un précis de l'histoire des rois de la seconde race, depuis Charles le Chauve jusqu'à Hugues Capet. Nous ne toucherons point aux événements qui n'ont aucune liaison avec le sujet que nous traitons.
Charles le (Ihauve eut deux fils, Charles et Louis, surnommé le Bègue. Il fit le premier, roi d'Aquitaine; il donna au second l'abhaye de Saint-Marlin de Tours pour apanage. Il maria une fille qu'il avait, nommée Juditli, à Édilulfe, souverain des Saxons occidentaux, en Angle*
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terre. Ce roi étant mort, Éthelbolde, son fils, qu'il avait eu d'un premior mariage, épousa sa belle-mère. Ceprince mourut, après avoir vécu deux ans dans cette union incestueuse. Judith revint alors en France avec beaucoup d'argent, qu'elle avait amassé de la vente de quantité de terres que les deux rois ses époux lui avaient données. Charles le Chauve lui assigna Senlis pour sa demeure. Elle était jeune, car à peine était-elle en âge nubile quand elle passa en Angleterre, où elle ne resta que six ou sept ans. Elle vivait à Senlis en reine, et les seigneurs y venaient de temps en temps faire leur cour. Le comte Baudouin en devint épris, et s'aperçut qu'elle répondait à son amour. Il fit connaître sa passion à Louis, frère de la princesse, qui lui promit de la favoriser. Il y a lieu de croire que Charles le Chauve n'agréa pas la proposition qu'on lui fit de ce mariage ; cela détermina le prince Louis et le comte à enlever Judith, qui y consentit sans peine. Elle changea d'habit, sortit de son palais, et fut emmenée dans les Etats du roi de Lorraine par les gens du comte.
Le roi de France, très-irrité, fit faire le procès au comte et à la princesse ; il assembla promptement un concile d'évêques qui, selon les canons, excommunièrent Baudouin et Judith. Chaiies, pour punir Louis son fils, qui était entré dans le complot, lui ôta son abbaye.
Ce prince, outré de ce châtiment, se retira à la cour du duc de Bretagne, qui lui avait fait offrir toutes ses forces, pour qu'il pût se dédommager avantageusement de l'apanage qu'on lui avait ôté. Il n'y fut pas plutôt arrivé, que s'étant mis à la tête d'une armée de Bretons, il entra en Anjou, où il fit de grands ravages ; mais, il fut défait à son tour par le comte Robert. Louis^ peu de
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temps après, revint dans la même province avec de nouvelles troupes : il y fut encore mis en déroute, et peu s'en fallut qu'il ne fût pris lui-même. Tous ces événements arrivèrent en 862.
Cette même année, Charles, roi d'Aquitaine, fils aîné de Charles le Chauve, se maria à l'insu de son père avec la veuve du comte Humbert. Louis, son frère, dans le même temps et pendant sa retraite en Bretagne, épousa Ansgarde, fille du comte Hardouin.
Cette année n'était pas révolue, que Louis vint se jeter aux genoux de son père, lui demanda pardon de ses fautes, lui promit, avec serment, une fidélité et une obéissance inviolables il). Charles le Chauve, touché de son repentir, lui rendit son amitié, lui donna le comté de Meaux et l'abbaye de Saint-Crépin de Soissons, et l'engagea à venir à sa cour av8c sa femme. H y demeura depuis ce temps, jouissant toujours des bonnes grâces de son père. Il eut d'Ansgarde deux fils, Louis et Carloman. Ce ne fut qu'après la naissance de ces deux enfnnts que Charles le Chauve obligea son fils de quitter Ansgarde, et que lui ayant fait promettre, avec serment, de ne la plus voir, il lui donna Adélaïde pour femme (-2).
Charles, frère aîné de Louis, étant mort, Charles le Chauve donna à Louis de nouvelles marques de sa bonté, en le faisant couronner roi d'Aquitaine 3).
En 876, Charles le Chauve allant à Rome prendre la couronne impériale (4), il déclara Louis, régent du
(1) Pour tous ces faits, voyez les Annales de saint Berlin, dans Du Chesne, t. III.
(2) Annales de Metz, dnns Du Chesne, t. III.
(3) Annales de saint Berlin, à l'année 8(;7.
(4) Ibidem.
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royaume de France pendant son absence ; et lorsque, l'année suivante, il repassa en Italie, il lui confia encore les rênes de l'État (1). Enfin, en mourant, il donna à l'impératrice un acte scellé de son sceau, par lequel il déclarait Louis son successeur; il yjoignitles ornements royaux, qu'il la chargea de remettre à ce prince, qui monta sur le trône immédiatement après la mort de son père (2).
« Le roi Louis le Bègue se fit sacrer au concile de Troyes, de la main du Pape. Après la cérémonie du couronnement, ce prince invita le Pape à le venir voir en une maison royale qu'il avait auprès de Troyes. Il l'y régala magnifiquement, lui fit tous les honneurs imaginables, et lui, aussi bien qu'Adélaïde, son épouse, le comblèrent d'amitiés et d'honnêtetés, et lui firent de magnifiques présents.
» Quand il fut retourné à Troyes, le roi lui envoya un seigneur de sa cour, pour le prier de vouloir bien prendre un jour pour sacrer et couronner de sa main Adélaïde. Le Pape s'en défendit, et pria le roi de ne le point presser là-dessQS. L'histoire ne marque point en cet endroit la cause de la difficulté quefaisait le Pape; mais, il est hors de doute que c'était celle que je vais dire.
«Lorsque Louis le Bègue, vers l'an 862, se fut révolté contre le roi, son père, et qu'il se fut réfugié en Bretagne,ilépousaAnsgarde,dont il eut deux fils, Louis et Garloman. Ce mariage s'était fait contre (3) la volonté du roi, qui, dans la suite, obligea ce prince à ré-
(1) Voyez les Capitiilaires de Charles le Chauve, à l'année 877. (Dans Baluze : Capitularia regum Francorum.)
(2) Annales de saint Berlin.
(3) Les Annales de saint Berlin (ad ann. 878) ne disent pas contre le consentement, mais sans le consenument de son •père et à son insçu.
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pudier Ansgarde, et à épouser Adélaïde. Ce second mariage fut regardé par le Pape comme illégitime : apparemment Ansgarde vivait encore au temps dont je parle. C'estlàcequiempêchalePapede couronner Adélaïde 1 . »
Louis le Bègue, au lit de la mort, ordonna de porter à Louis, son fils aîné, la couronne, l'épée et toutes les autres marques de la royauté, recommandant qu'on le fit au plus tôt sacrer et couronner roi (2). Louis le Bègue, ainsi que nous l'avons dit plus haut, avait eu deux fils d'Ansgarde : Louis et Carloman. En mourant, il laissait Adélaïde, grosse d'un prince, qui fut nommé Charles et depuis surnommé le Simple,
Quoique Louis le Bègue n'eût désigné pour son successeur que Louis, l'aîné de ses deux fils, et qu'il l'eût fait sacrer de son vivant, cependant les seigneurs du royaume lésolurent de mettre ces deux princes sur le trône et de partager entre eux l'Etat, selon la coutume de la nation. C'est pourquoi ils les firent sacrer et couronner à l'abhaye de Ferrières par Ansegise, archevêque de Sens (3).
Carloman, roi de Bavière, étant mort sans enfants légitimes, Louis, roi de Germanie, son frère, lui succéda dans ses Etats. Il donna à Arnolfe, ou Arnoul, fils naturel de Carloman, la Carinthie (4). Le Père Daniel dit (5 que sa bâtardise l'avait fait exclure du royaume de son père. Louis mourut en 882, et laissa, par sa mort,
(l)LeP. Daniel : Bistoire de France (édit. in-fol.), t. I, col. 812, 813 et 814. — Le P. de LonL'ueval : Histoire de l'Église gallicane, pense, sur le relus du pape, de la même manière que le P. Daniel.
(2) Ann. de saint hertin, ad ann. 879.
(3) Ibidem.
(4) Les Annales de PkMc, ad ann. 880. 'Du Ciiesne, t. II.) (3) L c. sup., col. 827 et 828.
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son frère Carloman, seul maître du royaume de France.
Carloman, second fils de Louis le Bègue, mourut en 884 (1). Par sa mort, il ne restait plus en France d'enfants de Louis le Bègue queCharlesle Simple, alors âgé de cinq ans. Les seigneurs du royaume , sans aucun égard pour ce jeune prince, reconnurent pour leur souverain l'empereur Charles le Gros, qui restait seul de la postérité légitime de Charlemagne, dans la branche de Germanie (2). Mais, en 887, les seigneurs de Germanie, voyant la faiblesse de Charles le Gros, prirent la résolution de le détrôner, et de se choisir pour roi Arnoul, bâtard de Carloman, prétendant lui donner par leur élection, le droit à la couronne, que sa naissance lui refusait. CharlesleGros ne survécut que peu dejours à un si prodigieux revers.
Eudes, fils du comte Robert, fut élu roi de France (en 888 par les suffrages de la plus nombreuse partie des grands de l'Etat, et par les vœux de presque tout le peuple. Quelques contrées du Languedoc refusèrent de le reconnaître, et restèrent sans maître. Foulques, archevêque de Rheims, engagea quelques évoques et quelques seigneurs à lui préférer Gui, duc de Spolète, dont il était parent; mais personne ne songea dans cette occasion à Charles le Simple, quoiqu'il eût déjà dix ans. Eudes fut sacré à Sens ; il força ijientôt Gui, son compétiteur, à repasser les monts ; et les villes du Languedoc, qui étaient demeurées pendant quelque temps dans l'anarchie, se soumirent à son obéissance (3),
(1) Ann. de Fulde.
(2) A?Hi. de Meiz, ad ann. 884.
(3) Reginon — Sigebert — los Annules de Fulde — celles de Metz — Luitpraud, lib. I, cap. vi. Dans Du Chesne, t. 111.
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Il y avait cinq ans qu'Eudes régnait avec beaucoup de gloire, lorsque Foulques, archevêque deRheims, qui lui avait suscité un concurrent, quand il fut élevé sur le trône, lui opposa un nouveau rival. Il engagea quelques seigneurs à proclamer Charles le Simple, roi. Alors naquit une longue et sanglante guerre entre ces deux princes (1). Les ravages des Normands, qui désolaient la France, engagèrent Eudes et Charles à faire la paix, pour résister à ces nouveaux ennemis. Ils partagèrent entre eux le royaume : la France, depuis la Seine jusqu'aux Pyrénées, demeura à Eudes, qui céda tout le reste à Charles. Ce partage eut lieu en 89G (2>
Eudes mourut un an après ce traité, laissant un fils, nommé Arnoul, que quelques-uns proclamèrent roi. Mais ce jeune prince ayant vécu peu de jours, tous les seigneurs reconnurent Charles pour leur souverain (898), et la France se trouva ainsi réunie sons son empire i3).
En 920, dans une assemblée des grands de l'Etat, qui se tint à Soissons, il fut résolu, d'un consentement unanime, de ne pas reconnaître Charles pour roi. Un seigneur, qui survint un instant après, les engagea à changer de résolution ; il les détermina a. rester soumis h Charles encore un an, sur la parole que ce prince leur fit dœiner de changer de conduite, et de ne plus se servir de son ministre naganon,qui leur était odieux. L'ayant rappelé, les grands du royaume se soulevèrent contre lui, le déclarèrent indigne du trône, et prièrent Robert,
(1) Annales de Metz, ad ann. 892-893, selon la manière de compter aujonrd'hui.
(2) Voyez dans Du Chesne, t. III : Chronicon brève, ad ann. 897.
(3) Vita sancti Genvlfi,, lib. II, dans le t. II de la Nova bihlhtheca M8$. du F. Labbe.
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frère d'Eudes, de vouloir bien accepter la couronne. Ayant déféré à l'invitation de ces seigneurs, ils le conduisirent à Rheims, où il fut sacré en 922. L'année suivante, il fut tué dans une bataille qu'il livra, près de Soissons, à son compétiteur Charles (1).
Après la mort de Robert, les seigneurs de France élurent pour roi Rodolfe, duc de Bourgogne. Robert, comte de Vermandois, feignant de vouloir rentrer dans le parti de Charles, attira ce prince dans ses Etats, oilille retint prisonnier. Il ne parut plus alors parmi les Français aucun reste du parti de ce roi, et la reine Ogive, sa seconde femme, se sauva en Angleterre, dans le royaume de son père, avec son fils Louis (2).
La mort de Rodolfe, arrivée en 936, fut suivie d'un interrègne de plus de cinq mois. A la sollicitation du roi d'Angleterre et du duc de Normandie, les seigneurs de France élurent enfin pour roi, Louis, àii d'OutremcT, fds de Charles le Simple (3). En 954 , Louis mourut : Hugues le Grand fit élire Lothaire, fils de ce prince. Après la mort de ce prince, arrivée en 983, les grands de l'Etat choisirent son fils Louis pour souverain. En 987, peu de jours après la mort de Louis, Hugues Capet, petitfils du roi Robert, petit-neveu du roi Eudes, le plus puissant des seigneurs de France, assembla à Noyon les grands de l'Etat, qui lui déférèrent la couronne d'une
(l)Frodoard: C/iromcon, dans Du Chesne, t. II. — Ademar: Chronicon dans le p. Labbe, l. c. sup. — Et Chronicon archiepiscopatûs MagdcburgenaïA, dans le t. II des Rerum Germanicarum de Henri Meibom.
(2) Âimoin : lib. I, De miracnlis sancti Bmedkti. (Voyez l'édit. de la chronique d'Âimoin, donnée en 1603, un vol. in-fol.,,par D. J. Dubreuil.) — Raoul Glaber, lib. I, cap. xii, dans le t. IV de Du Chesne. — Frodoard, ad ann. 923.
(3; Dudon, 1. III dans A. Du Chesne : Historiée Normannonun scripo. res — Frodoard.
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commune voix, sans aucun égard pour Charles, fils de Louis d'Outremer et oncle du dernier roi. Quelques jours après, Hugues Capet fut sacré à Rheims.
Par ce précis, tracé fidèlement d'après les auteurs contemporains, on peut voir qu'après la mort de (larloman et de Charles le Gros, il n'y avait plus de prince légitime de la race carlovingienne ; que toute la nation en jugeait ainsi; qu'elle le croyait, et qu'elle était effectivement rentrée dans le droit de se donner un maître; qu'elle usa de ce droit en prenant des rois dans différentes familles ; qu'elle n'avait encore fixé son choix dans aucune maison, pour y rendre la couronne héréditaire, lorsqu'elle offrit le trône à Hugues Capet, et que par conséquent l'élection qu'elle fit de ce seigneur, pour son roi, fut très-légitime.
Mais il faut mettre cette vérité dans un plus grand jour, et revêtir tous les événements dont elle dépend des preuves les plus incontestables. C'est ce que nous allons faire, en les examinant les uns après les autres, le plus brièvement possible, sans toutefois rien négliger.
n s'agit de prouver, d'une part : la légitimité du mariage de Louis le Bègue avec Ansgarde, et d'autre part l'illégitimité du mariage de ce mêmeprince avec Adélaïde. Nous devons établir qu'Eudes monta sur le trône par le choix de la nation, qui, vu le défaut d'héritiers légitimes dans la maison régnante, était rentrée dans le droit de se choisir un maître ; que Charles le Simple et llobert par vinrent à la couronne par voie d'élection, ainsi que i[odolfe,Louisd'Outremer,Lothairc et Louis, son fils; et, qu'enfin, Hugues Capet reçut le sceptre des mains de la nation, qui pouvait alors en disposer. Dix propositions, toutes s'enchaînant l'une à l'autre, et pour la preuve
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desquelles les autorités et les arguments abondent.