‹ Erreurs et mensonges historiquesChapitre 16 sur 18 · V. Quiconque approfondit le procès de Fouquet, ne · texte numérisé non relu

V. Quiconque approfondit le procès de Fouquet, ne

(1) Paul Lacroix, déjà cité.

254 l'uomme au masque de fer.

peut être étonné du dénoûmentde cette captivité. Voici comment Louis XIV, dans ses Mémoires et instructions pour le Dauphin son fils, parle de la chute du surintendant : «La vue des vastes établissements que cet homme avait projetés, et les insolentes acquisitions qu'il avait faites, ne pouvaient manquer qu'elles ne convainquissent mon esprit du dérèglement de son ambition ; mais, quelque artifice qu'il pût pratiquer, je ne fus pas longtemps sans reconnaître sa mauvaise foi ; car, il ne pouvait s'empêcher de continuer ses dépenses excessives, de fortifier des places, d'orner des palais, de former des cabales, et de mettre sous le nom de ses amis des charges importantes qu'il leur achetait à mes dépens, dans l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre souverain de l'État.»

Il n'y a rien d'exagéré dans ces paroles ; au contraire.

Les griefs et la juste antipathie du roi contre l'ambitieux Fouquet étaient encore accrus par l'audace que le surintendantavaiteuedeportersesvuessurM"''deLaVallière, que Louis XIV aimait en secret. Il ne faut cependant pas s'arrêter exclusivement à ce dernier motif pour expliquer la disgrâce de Fouquet. Comme l'a très-bien dit l'impartial biographe de Golbert (1) : « Jusqu'à présent, on a généralement considéré Fouquet commela victime d'une intrigue de cour, et l'on répète même encore de trèsbonne foi que Louis XIV fut animé dans sa conduite, durant toute cette affaire, par un lâche ressentiment particulier ; enfin, on veut toujours voir l'amant derrière le roi. Cette opinion, je ne crains pas de le dire, est essentiellement erronée, injuste, et la lecture de la pièce qui motiva la condamnation de Fouquet portera... laconvic-

(1) M. Pierre Clément, dans son Étude hist. sur Nicolas Fouquet.

l'homme au masque de fer. 255

tion dans tous les esprits. Celte pièce n'a encore été reproduite, même sommairement, par aucun biographe... L'écrit original, tracé en entier de la main du surintendant, fut découvert... derrière une glace. On trouva éga- .'ement dans les papiers du surintendant deux engagex/ients conçus dans une forme des plus étranges, et tous les deux fort comprometlauts,run du capitaine Deslandes, l'autre du président Maridor. Il n'est pas sans intérêt de les transcrire ici... Ils donneront au moins une idée de la légèreté de l'homme qui les acceptait et qui les oubliait dans ses papiers, après tous les bruits que ses amis lui avaient redits depuis la fêle de Vaux. Voici d'abord l'engagement de ce capitaine Deslandes :

« Je promets et donne ma foi à monseigneur le pro- » cureur général surintendant des finances et ministre » d'Etat, de n'estre jamais à autre personne qu'à lui, au- » quel je me donne et m'attache du dernier attachement » que je puis avoir, et je lui promets de le servir géné- » ralement contre toute personne sans exception, et de » n'obéir à personne qu'à lui, ni mesme d'avoir aucun » commerce avec ceux qu'il me défendra, et de lui re- » mettre laplacedeConcarneau, qu'il m'a confiée, toutes » les fois qu'il l'ordonnera; je lui promets de sacrifier » ma vie contre tous ceux qu'il lui plaira, de quelque » qualité et condition qu'ils puissent estre, sans en excepter » dajis le monde un seul, et pom* assurance de quoi je

» donne le présent billet escrit et signé de ma main

» Fait à Paris, le 2 juin JG58.

» Signé Deslandes. »

L'engagemfnt du président Maridor était conçu dans ^cs termes suivants :

256 l'homme au masque de fer.

« Je promets à monseigneur le procureur général, » quoi qu'il puisse arriver, de demeurer en tout temps » parfaitement attaché à ses intérêts, et sans aucune re- » serve ny distinction de personnes et de quelque qualité » et condition qu'elles puissent estre^ étant dans la réso- » lution d'exécuter aveuglément ses ordres dans toutes » les affaires qui se présenteront et le concerneront per- » sonnellement. Faict ce vingtiesme octobre 1658.

» Signé Maridor. »

De bonne foi, que pouvaient signifier de pareils écrits? Mais cola n'était rien encore comparé à la pièce principale, — au projet de révolte. Ce projet se composait de vingt-six pages d'écriture de la main même de Fouquet, et surchargées par lui à diverses reprises. Écrit en 1657, il avait été modifié sensiblement en 1658, après l'acquisition de Belle-Isle, qu'il avait fait fortifier avec soin.

Nous voudrions pouvoir reproduire en entier cette pièce, mais sa longueur s'oppose à ce que nous le fassions : on la trouvera dans l'Histoire de Colberi^ de M. P. Clément. Voici en quels termes cet écrivain impartial a résumé le contenu du projet de révolte imaginé par Fouquet : « En lisant cette pièce, les réflexions viennent en foule, etl'onne sait s'il faut plus s'étonner delà légèreté excessive de celui qui l'a écrit, de lanaïvetéavec laquelle il comptait sur le dévouement des hommes qu'il avait gorgés d'argent pendant sa prospérité, ou des folles idées qu'il se faisait sur son importance politique dans l'État... Mais, pour paraître incroyable, le projet de Fouquet n'en était pas moins très-réel. U semble aujourd'hui que cette pièce seule eût dû suffire pour justi-

l'homme au masque de fer. 257

fier un procès dont l'issue n'aurait pu être douteuse. En effet, malversations, abus des deniers publics pour s'attacher des créatures au préjudice de l'État, plan do guerre civile : ces trois griefs sont écrits à chaque ligne.» En terminant le compte rendu du procès de Fouquel, M. P. Clément apprécie en ces termes la conduite de Louis XrV, modifiant l'arrêt de bannissement perpétuel du surintendant en la prison perpétuelle : « Cette décision, inspirée parla politique, par la raison d'État, futun véritable coup d'État. Pour quiconque syura lu avec quelque attention le projet deFouquet, il est évident que ce projet constituait le crime d'État le plus caractérisé. On objectait vainement qu'il n'avait pas reçu un commencement d'exécution. Il y avait d'abord les séductions à prix d'argent ; ensuite, cette exécution n'avait pas eu lieu par des motifs indépendants de Fouquet... La politique que le roi adopta dans cette mémorable circonstance se rattachait à la politique violente, révolutionnaire en quelque sorte, mais ferme et prévoyante du cardinal de Richelieu. Supposez que Fouquet fût passé à l'étranger et qu'il s'y fût môle à quelques intrigues, comme son caractère léger devaitle faire craindre naturellement, quel échec moral, quelle déconsidération pour le gouvernnmont ! Non-seulement la délention perpétuelle prévenait de telles conséquences, mais elle inspirait une frayeur salutaire aux ambitieux, aux brouillons, quel que fût leur rang; elle donnait du gouvernement, aux autres puissances, une opinion que l'on avait le plus grand intérêt àaccréditcr, — à savoir, qu'iln'étaitplusdominépar les partis, qu'il était maître de ses mouvements, lilire dans ses desseins. 11 ne faut pas oublier enfin, en appréciant le parti adopté par Louis XIV, que Fouquet

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fut surtout un prétexte pour l'opposition du temps. » VI. Enfin, l'histoire du geôlier peut servir encore à éclaircir celle du prisonnier. Saint-Mars, par le crédit de sa belle-sœur et de Louvois, avait été choisi pour surveiller Fouquet aussitôt après l'arrestation de celui-ci. On le nomma, en 16G4, capitaine d'une compagnie franche, avec le titre de commandant de la prison de Pignerol, pour garder Fouquet dans cette citadelle. Tant que dura ostensiblement la prison du surintendant, Saint-Mars jouit d'un crédit considérable à la cour. Cependant il refusa, en 1687,1e commandement de la citadelle de Pignerol, que le roi lui offrit en récompense de ses services, et n'accepta qu'cà regret le commandement du fort d'Exilés, oii il se rendit la même année avec deux prisonniers seulement, amenés dePignerol chacun dans une litière fermée. L'un de ces prisonniers mourut à Exiles, puisque Saint-Mars n'en transféra qu'un aux îles Sainte- Marguerite, dont il fut institué gouverneur en 1687. Ces changements de résidence n'étaient pas sans doute sans dangers et inconvénients, et sans doute Saint-Mars les souhaitait peu; car, en 1698, il essaya de refuser encore le gouvernement de la Bastille, que Barbezieux le força de prendre. H revint donc à Paris avec son prisonnier et les personnes de confiance qui possédaient ce secret. Saint-Mars obéit à contre-cœur, comme^ s'il craignait de perdre son prisonnier, qui ne vécut que quatre ans et demi à la Bastille.

Les lettres de Saint-Mars prouvent qu'il désignait Fouquet par cette qualification ; mon prisonnier, quoique bien d'autres prisonnfers fussent sous sa garde, et qu'il continuait à employer le même terme à l'égard du .17«j>(yi*e de fer, après la prétendue mort de Fouquet. Il éci-ivait

l'homme ad masque de fer. 259

d'Exilés à Louvois, le 20 janvier 1687 : « Je donnerai si Lien mes ordres pour la garde de mon prisonnier , que je puis bien vous en répondre. » Il lui écrivait des îles Sainte-Marguerite, le 3 mai 1687 : « Je n'ai resté que douze jours en chemin, à cause que mon prisonnier était malade... Je puis vous assurer, monseigneur, que personne au monde ne l'a vu, et que la manière dont je l'ai gardé et conduit pendant toute ma route fait que chacun cherche à deviner qui peut être mon prisonnier. » N'estce pas le même personnage à différentes époques? Les ministres se servaient aussi d'une dénomination semblable pour Fouquet et le Masque de fer; Louvois, en parlant du surintendant à Saint-Mars, dit fréquemment votre prisonnier^ comme faisait, enl691, Barbezieux, en parlant de l'homme au masque.

M. DujuncajqueM"^ de Sévignétraited'amî,consigna sur son journal l'entrée du Masque de ferhla. Bastille, et peut-être chercha-t-il à pénétrer ce secret d'État. On pourrait penser qu'il avait reconnu Fouquet sous le masque de velours noir, et confié ce mystère h M"* de Sévigné, qui alla elle-même à la Bastille, le 6 août 1703, un mois et demi avant la mort de Marchialy, qui n'était autre que l'ex-surintendant.

Ainsi, par tout ce qu'on vient de lire (sans compter toutes les autres inductions que nous aurions pu produire), il reste bien prouvé que le Masque de fer n'était autre que Fouquet, et que la vraie date de sa mort, à la Bastille, est l'année 1703, vers la, fin de septembre, et non 1080.

On sait quelle guerre acharnée fut déclarée, en 1825, à la religion catholique, et surtout aux Ordres religieux en France. Pour mieux perdre les jésuites dans la mobile opinion des B'rançais, on afTecta de personnifier ces hommes éminents dans le P. Loriquet, auteur d'une Histoire de France, devenue célèbre; et, par des manœuvres odieuses, on concentra sur l'inolTensif écrivain tout l'effort de la presse antichrétienne.

<( Dans les bureaux d'un journal fait par des apostats et des intrigants de toutes les espèces, un ancien élève desjésuites, qui ,paruneinconcevable perversité d'esprit, se plaisait à débiter les plus saugrenues propositions, imagina contre les jésuites cette fableaussi effrontée que v\à\c\\\Q,^(\vi Marquis de Bnonaparte, qu'il prétendit avoir tirée d'une première édition de V Histoire de France du savant et respectable P. Loriquet. Cependant, ce célèbre jésuite ne l'a jamais écrit ni pensé. Cela n'a jamais été mis dans son Histoire. Il était très-facile de le vérifier. N'importe, il fallait ameuter le buonapartisme contre les jésuites. Le Constitutionnel soutint avec audace que ce qui n'était pas dans le livre du P. Loriquet, ce que cent

mille écoliers n'y avaient jamais vu, s'y trouvait. Il le dit si souvent qu'on le crut, et qu'il accrédita, chez le plus spirituel de tous les peuples, le plus impertinent et le plus stupidc mensonge qu'on puisse faire. »

Ces lignes ont été écrites en 1843, par M. Martial-Marcet de la Roche-Arnaud (1), devenu le défenseur des Jésuites, qu'il avait poursuivis des plus vives attaques en 1820, dans un libelle qui fit alors du bruit, et où il développait les idées du comte de Montlosier (2). Le témoignage de M. M. -M. de la Roche-Arnaud ne saurait donc être suspect en cette circonstance.

La calomnie, qui avait poursuivi si longtemps le P. Loriquet, ne l'abandonna pas sur le bord du tombeau. Il fallait que, pour peser de plus haut sur lui, elle s'élançât de l'arène des journalistes et des pamphlétaires à une tribune ollicielle, et qu'au sein du premier corps politique une voix se rendît l'écho de ces niaises et absurdes imputations. La discussion du projet de loi sur l'instruction secondaire, préseiîié par M. Villemain à la Chambre des Pairs, fournit, le 30 avril 1844, à M. Passy, la triste occasion d'un discours qu'il a sans doute regretté, quand la passion refroidie a pu laisser parler sa raison et sa conscience.

Cette foislecoup ne portait pas sur le P. Loriquet seul; ou plutôt le contre-coup atteignait la Compagnie de Jésus tout entiî;re,qu'onnevoulaitpasadmettrcà l'aire concurrence,en matière d'enseignement, aux établissements de l'Université; il atteignait même tout le clergé, qu'on dé-

(1) Dans son Miiiioire à consulter sur le rctahlissement (f^'s Jésuites en Prance, p. '(2,

(2) Ce libelle avait pour titre : Les Jésuites wodcines, ]iOur faire suite au Mémoire de M. le cumte de Montlosier.

clarait incapable d'élever la jeunesse; comme si en supposant la vérité du fait si ridiculement imputé au P. Loriquet, il était logique de conclure du particulier au général. Dans cette situation nouvelle, l'auteur calomnié s'adressa directement à M. Passy. Le 9 mai 1844, il prépara cette réponse (l;,dont la vigueur est expliquée par l'importance des intérêts qu'on avait mis en question.

«Monsieur, disait le P. Loriquet, c'est l'auteur d'une Histoire (/e/^ronce, attaquée par vous devant la chambre des pairs, qui prend enfin la liberté devons écrire. Le 29 avril dernier, vous m'avez appris, et à bien d'autres encore que, dans cet ouvrage, j'avais donné à Napoléon les titres de marquis de Buonaparie et de lieutenant général des armées de Louis XVIII. Non content de le dire, vous l'avez soutenu devant la noble chambre; vous n'avez pas reculé, même en présence de toutes les éditions réunies, lesquelles vous donnaient, pardonnez-moi l'expression, le démenti le plus formel.

» Je dois à la vérité, combattue par vous avec persistance, d'en appelerau tribunal de votre conscience, et de réclamer personnellement contre une assertion mensongère, que, du reste (car je crois à votre bonne foi), vous n'avez pu reproduire que trompé vous-même par des ouï-dire, par des rapports dénués de tout fondement.

)) Sans doute, il peut se trouver un faussaire capable de faire ce qu'on appelle un carton^ de mettre telle sottise qu'il voudra sur un feuillet détaché, et de substituer, dans quelques exemplaires, le faux texte au texte véritable de l'auteur.

» Supposé donc que le feuillet postiche existe, et qu'il

(l) Celte leUre, que nous rcpioduison? intéirraleraent, a para iiouria première fois eu 1845, dans la Vie dit R. P. horiiiuet, p. 328 à 33C.

VOUS tombe sous la main, et que vous puissiez le présenter à la chambre des pairs... Mais les cent mille exemplaires, tirés et répandus de toutes parts depuisl814, sont encore là pour protester contre l'imposture : mais l'ouvrage stéréotypé existe, toujours le même depuis près de trente ans, chez l'imprimeur, et son immuable existence est une réclamation perpétuelle, irrécusable. Mais le feuillet, ou peut-être la feuille entière clandestinement substituée à la véritable, si toutefois elle existe, examinée de près pardes connaisseurs, donnera toujours, par la différence môme du caractère et du papier, de quoi confondre le coupable et le ridicule auteur de cet odieux gueL-apens. Eniin il y a aujourd'hui, soit à Paris, soit à Lyon et dans toute la France, tant d'établissements, tant de maîtres et de maîtresses, tant de milliers d'élèves, qui, depuis 1H14, ont eu, ont même encore cet ouvrage entre leurs mains ! Veuillez les interroger en tel nombre qu'il vous plaira ; pour abroger les rech orches, indiquez-leur seulement le chiffre de la page maudite; faites-vous même aider dans cet important travail par M. Portails, qui a été pour vous une autorité : vous me direz ensuite, ou plutôt encore à la chambre des Pairs devant laquelle vous vous êtes fait mon dénonciateur, combien vous aurez trouvé de personnes qui aient lu, dans mon Histoire de France^ la sotte phrase dn marquis de Buonaparte , lieutenant général des armées de Louis XVIII.

» Avant de terminer, permettez, Monsieur, à l'ignorant écrivain de vous faire observer qu'il y aurait encore Lien des choses à dire sur votre discours du 2!) avril, et que, selon lui, vous avez beaucoup trop compté sur l'indulgence tant delà chambre que du public. Ainsi, vous

2G4 LE rÈniî loriquet.

aviez complètement oublié le fait de Galilée : il fut condamné, non pas comme hérétique, mais comme ayant voulu prouver son système par l'Écriture sainte, ce qui est bien différent : toutes les personnes un peu instruites le savent et en conviennent maintenant, excepté l'orateur du 29.

» Vous avancez hardiment que le clergé est resté en arrière, même dans les sciences les plus élevées. Lalando vous apprendrait le contraire en cas de besoin. Mais n'avez-vous pas connu l'abbé Hatiy ? Ne connaissez-vous pas l'astronome du collège romain; ni l'archevêque actuel de Chambéry, ni les auteurs d'un gigantesque ouvrage sur la cathédrale de Bourges, ni l'architecte de la future cathédrale de Boulogne, sortant de terre et s'élevant à sa voix? Combien d'autres, dans tous les genres, je pourrais citer encore !... Qui donc a trouvé et démontré le vrai système du monde? c'est un chanoine polonais, c'est Copernic. Qui donc a imaginé, exécuté même les premiers aérostats? c'est un Jésuite portugais... Infandum! etc., etc., etc.

» Des sciences, passons, s'il vous plaît, aux lettres et à l'enseignem^ent. En quoi la Congrégation fameuse (car maintenant c'estle nom qu'on lui donne) a-t-elle manqué et manque-t-elle encore de sincérité et de vérité? Les écrivains, dites-vous, dès qu'ils approchent des époques oii la foi fut en danger, oti Rome eut à se défendre des attaques de l'hérésie, changent de voix; leur langage s'altère, et la vérité, faussée à dessein, finit par faire place à l'invention et même au mensonge. C'est vousmême, Monsieur, qui auriez ici à vous défendre, si vous le pouviez, non de mensonge (car je ne répondrai pas à une insulte par une insulte), mais d'une profonde igno-

LE PÈRE LOIUQUET. 26o

rance. Qui donc, si ce n'est vous, ignore que ce sont les héréliqiies du x\f siècle, et à leur suite les écrivains prétendus philosophes, qui ont détourné toute l'histoire, celle surtout de l'Église catholique et des Souverains Pontifes; et que, tout nouvellement, ce sont des écrivains protestants qui, avec nous, ou même avant nous, (jnt signalé et voué au mépris les mensonges historiques des dignes disciples de Voltaire, formés par lui à mentir hardiment au genre humain, parla raison péremptoire, qu'il en reste toujours quelque chose?

» J'aurais bien aussi quelques mots à ajouter sur l'échafaudage de vos raisonnements au sujet des pauvres Jésuites. Donnons-en d'abord l'analyse :

» I" L'auteur de l'Histoire de France a écrit cette ligne : Le marquis de Bnonaparte, lieutenant général des armées de Louis XVIII. Donc, c'est un ignorant et un menteur.

» 2" Cet ignorant menteur appartient à une corporation composée de Jésuites. Donc, les Jésuites forment une collection d'ignorants et de menteurs.

» 3" Ces ignorants menteurs ont travaillé sur l'histoire. Donc, ils n'ont pu que travestir et fausser l'histoire, surtout celle des temps modernes.

» 4" Enfin, dans leur enseignement, ils pourraient bien avoir passé de l'altération des faits sacrés ou profanes à l'altération du dogme et delà moiale. Mais c'est justement ce qu'a fait la congrégation fameuse; c'est elle qui a perverti les mœurs du siècle dernier; c'est elle qui a élevé Voltaire et consorts. Et elle savait bien ce qu'elle faisait, auriez-vous pu dire : n'est-ce pas le P. Porée qui un jour dit à Voltaire, son élève en rhétorique : Malheureux ! tu seras donc le coryphée des incrédules!

266 LE PÈRE LORIQDET.

» Malheureusement pour votre argumentation, le principe, le fait dont vous partez est nié. Alors, que deviennent vos raisonnements? que devient surtout votre conclusion? De plus, une légère attention fera reconnaîlrc que chacune de vos propositions ne sort de la précédénie que par une induclion arbitraire, et que la conclusion finale ne sort pas légitimement des prémisses : d'où je conclus, à mon tour, qu'avant de reprendre la parole en public, et surtout devant la noble chambre où l'on compte tant d'esprits éminents en tout genre, il serait très-sage à vous de repasser sérieusement votre cours de logique.

» Daignez excuser, Monsieur, ce qu'il peut y avoir de vif et d'incisif dans cette lettre : du moins, ce n'est pas sous les yeux de la France que je l'écris ; c'est aussi à vous seul que je l'adresse, dans l'espérance que vous voudrez bien m'honorer d'un mot de réponse, non pour entamer on continuer une discussion pénible, mais pour me faire savoir si je puis désormais espérer de vivre aussi inconnu que peut l'être une personne qui n'a jamais voulu jusqu'à présent attacher son nom à aucun ouvrage.

» Veuillez agréer, Monsieur, l'hommage de ma parfaite considération.»

Quoique cet appel à la conscience de M. Passy dût rester enseveli dans le secret d'une communication totite personnelle, comme l'avait désiré le P. Loriquet ; sa famille, justement jalouse de l'honneur de son nom, n'a pas hésité à publier cette lettre, qui lave entièrement le vénérable religieux d'un odieux ridicule.

M. M.-M. de La Roche-Arnaud, déjà cité, publia dans la Quotidienne^ le 21 mai 1844, une lettre adressée par

LE PÈRE LORIQDET. 267

lui à M. Passj , où nous remarquons le passage suivant :

a Vous avez... osé répéter et transcrire mot à mot le passage d'une Histoire fort répandue, et dans toutes les mains, comme si vous l'aviez lu de vos propres yeux.

» Eh bien ! cette étrange stupidité, comme vous aurez pu aisément le savoir, n'est pas plus des jésuites que tant d'autres indignités qu'on leur attribue. Je vous apprends, Monsieur, que ce passage du marquis de Buonai)nrte, que vous avez tant fait valoir à la Chambre des Pairs, a été fabriqué, il y a vingt ans,à Paris, rue Montmartre, dans les bureaux d'un journal où vous ne pouvez pas ignorer que s'élaboraient alors ces basses et ténébreuses erreurs dont la glorieuse et immortelle révolution de Juillet a été la suite

» Ce trait, sans doute, ne fait guère plus d'honneur à la probité des inventeurs de ce passage qu'à leur discernement ; mais enfin cela est ainsi ; et, grâce à cette sublime fiction, trois écrivains de ce spirituel et honnête journal ont mérité, avant vous, d'être élevés à l'honneur de la pairie. »

Voici maintenant quelques détails — relatifs aux diverses éditions de V Histoire de France du P. Loriquet, — qui détruisent de fond en comble les allégations de M. Passy et consorts.

La première édition stéréotypée de cet ouvrage est la huitième (1824), revue, corrigée, etc. Elle a servi de modèle ;'i toutes celles qui ont suivi jusqu'à ce jour même à celle de 1825, in-12. Elle diffère de la septième (1827; par quelques modifications en plus ou en moins (aux pages 149, 224, 325 et ailleurs). Quant à la septième elle-même, elle est en tout conforme aux précédentes jusqu'à la troisième (1817), oti il y a quelques peu

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notables variantes. Du reste, l'édition de 1817 est en tout conforme à celle de 4816, c'est-à-dire à la deuxième. Or, Telativement aMmorf/iiis de Buonapa7'te, etc., celle-ci a reçu l'absolution de M. Passy. Quant à la première (1810, parue en 4814), c'est une autre affaire. Celle-là, dit-on, renferme la phrase. Mais la première édition s'arrêtait à la mort de Louis XYI. Qui, à cette époque, se doutait qu'il y eût un Thwnoparte au monde?

Quand le comte de Montalembertaproduità la Chambre des Pairs un exemplaire de cette première édition, toute la Chambre a pu s'assurer que le P. Loriquet s'y est arrêté à la mort de Louis XVI, et qi/il n'a pas eu^ par conséquent, l'occasion d'y nommer Buonaparte.

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