L'KVEQUE VIRGILE ET LES ANTIPODES
On lit dans plusieurs ouvrages du f^ièclo dernior, des phrases telles que celles-ci, relativement à la question qui va nous occuper : « Le tribunal de la Religion ne s'étend point sur les questions purement physiques... et ces matières sont si peu de la connaissance de l'Église, qu'on a vu autrefois déclarer hérétiques ceux qui soutenaient qu'il y avait des Antipodes. — Le prêtre Virgile fut condamné comme hérétique par le pape Zacharie, pour avoir enseigné qu'il y avait des Antipodes. »
Nous ne citons ces paroles absurdes que parce qu'elles renferment assez nettement le sujet de cet article. Les hérétiques déclarés j)ublient avec plaisir tout ce qu'ils croient propre à rendre Rome catholique odieuse et méprisable. Aussi, un des premiers qui a parlé de la condamnation de Virgile par le pape Zacharie, pour avoir soutenu qu'il y avait des Antipodes, est Jean Aventin, auteur du xvi° siècle, dans ses Annales de Davihe {\).
D'autres hérétiques un peu moins hardis., parce qu'ils
(1) knnaki Dûïorum ab origine usquc ad anniioi 1508.
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sont moins sincères, sont bien aises d'insinuer à tout propos que l'Église peut se tromper dans ses décisions, qu'elle entreprend quelquefois de juger sur des choses qui ne sont point de son ressort, et que pour lors on ne lui doit aucune soumission intérieure, mais tout au plus un silence respectueux, en attendant quelle s'aperçoive de son erreur j ou qu'elle se corrige, soit en se rétractant, soit en souffrant qu'on enseigne dans un temps tout le contraire de ce quelle a décidé dans un autre.
Il faut encore mettre les Cartésiens parmi ceux qui font valoir autant qu'ils peuvent la fable que nous prétendons détruire : leur chef, Descartes, dans le chagrin que lui causait le décret de l'Inquisition, qui défendait d'enseigner le système de Copernic, sur lequel toute sa physique est fondée, a osé dire que le mouvement de la terre passerait à Rom^ après y avoif été condamné (ce sont ses termes) , et qu'il en arriverait ce qu'il est autrefois arrivé au sujet des Antipodes.
Arrêtons-nous seulement ici à examiner, selon les règles de l'histoire et de la saine critique, le fait du pape Zacharie, qui est le seul qu'on allègue pour prouver que V Église a déclaré hérétiques ceux qui soutenaient qu'il y avait des Antipodes.
Ce faitestdu viii'' siècle, et quand tous les auteurs du XVI® et du xvii'= siècle, en se copiant les uns les autres, l'auraient raconté d'une manière uniforme, on serait toujours en droit d'en revenir à l'examen, de remonter aux premières sources, et de rapprocher toutes les circonstances qui, dans ces sortes de matières, peuvent nous aider à débrouiller et à éclairer la vérité.
Pour exposer simplement le fait dont il s'agit, nous nous contentons de citer l'Histoire ecclésiastique de
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Fleury, et nous ne pouvons mieux faii-c que d'emprunter même ses expressions, aulunt que nous le pourrons.
Saint Bunifaci', qui était natif d'Angleterre, avait commencé dès l'an 716 à étendre en Allemagne la religion chrétienne sur les ruines de l'idolâtrio, et son apostolat dura jusqu'à sa mort, qui arriva en 755. Virgile, né en Irlande, ne vint en Allemagne, dans le même dessein, que plusieurs années après saint Boniface, et, comme on croit, en 73S. Ce n'est que vers l'an 742 que l'histoire parle de quelque petit différend qu'il eut avec saint Bonifâce, et qui peut Lien avoir été la source de leur mésintelligence. Fleury rapporte cet événement (I) en ces termes : « Virgile et Sidonius, prêtres qui travaillaient en Bavière sous la conduite de saint Boniface, écrivirent au pape Zacharie qu'il s'était trouvé dans cette province un prêtre qui, ne sachant point le latin, baptisait en celte formule : Baptizo te in nomine Potrio., et FUia et Spiritua sancta, et que -Boniface avait jugé que Ton devait réitérer le baptême ainsi donné. Le pape lui écrivit qu'il s'étonnait de sa décision. — Nous ne pouvons, dit-il, consentir que l'on baptise de nouveau ceux que ce prêtre a baptisés ainsi par une simple ignorance de la langue, sans introduire aucune erreur; puis ju'on ne baptise point ceux mêmes qui ont été baptisés par les bérétiques, pourvu que ce soit au nom de la Trinité.»
Il est à remarquer que le pape Zachaiic, dans cette lettre, parle avec honneur de Virgile et de Sidonius : Virgilius et Sidonius religiosi viri. Mais soit que cette espèce de victoire que Virgile avait remportée sur Boniface l'eût rendu un peu fier, soit plutôt que des gens
(1) Toiue IX, livre xlu, p. 327, u" 47,
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brouillons et ennemis de la paix, comme il s'en trouve partout, prissent plaisir à mettre de la discorde entre ces saints personnages, on vint dire à saint Boniface (i) que Virgile s'était vanté, à son retour, que le pape l'avait renvoyé pour succéder au premier mourant des quatre évoques que saint Uoniface avait établis en Bavière, qu'il semait delà dissension entre Boniface et le duc Odilon, et qv' il enseignait quelques erreurs.
Quoi qu'il en soit, saint Boniface, qui se trouvait obligé d'écrire souvent au pape Zacharie pour lui rendre compte du fruit de ses missions apostoliques , et le consulter sur plusieurs articles, ne manqua pas de lui mander ce qu'il avait appris, tant de la conduite do Virgile que des erreurs qu'on lui attribuait . La lettre que saint Boniface écrivit à ce sujet n'est pas venue jusqu'à nous, mais nous avons la réponse que lui fit le pape Zacbarie (2), et c'est là qu'on trouve le fait que nous examinons. Nous ne savons aucun autre monument ancien dans lequel il en soit parlé, aucun auteur du temps qui en ait fait mention. Cette lettre est imprimée avec les autres dans le recueil des lettres du pape Zacharie à saint Boniface, et on la trouve citée en latin par bien des auteurs, entre autres par Baronius, dans ses Annales, à l'année 748 (3). Voici le précis qu'en donne Fleury : « Quant à sa perverse doctrine (c'est de Virgile qu'il parle), s'il est prouvé qu'il soutienne quil y a un autre monde et d'autres hommes sous la terre, un autre soleil et une autre lune, chassez-le de l'Église dans un Concile, après l'avoir
(1) Ibid., p. 344, n- 56.
(2) C'est répître X de ce pape, dans le t. VI de la colloclion du P. Labbe : Sacrosancta concilia, etc.
(3) Voyez surtout numéros 10 et 11,
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dépouillé du sacerdoce. Nous avons aussi écrit au duc de Bavière de nous l'envoyer, afin de l'examiner nousmêmes, et le juger suivant les canons. »
Voilà tout ce que nous fournit l'histoire du temps sur ce fait de Virgile, et il ne faut qu'un peu d'attention pour se Convaincre que Virgile ne fut jamais déclaré hérétique, quoiqu'on le dise tous les jours si hardiment.il est aisé de reconnaître que le pape Zacharie ne parle point d'hérésie, mais seulement de suspense et de dégradation. Cette peine même, et c'est cela qui mérite le plus d'attention, cette peine n'est que comminatoire, et il n'y eut jamais de déclaration. Le pape ordonne à saint Boniface de s'informer exactement de la mauvaise doctrine qu'on attribuait à Virgile, et de le punir s'il en est convaincu. Il lui marque même qu'il écrit à Odilon, duc de Bavière, d'envoyer Virgile à Rome pour y être examiné avec soin, et y être condamné, si on le trouve coupable de quelque erreur : si erroneiis fuerit inventus. Il est constant par la suite de l'histoire, que Virgile n'aUa point à Rome poUr se justifier: on ne trouve pas même que saint Boniface l'ait examiné juridiquement, et ait poussé plus loin cette affaire. Cela fait juger qu'il avait mandé au pape Zacharie ce que des gens mal informés et peutêtre encore plus mal intentionnés lui avaient dit de la doctrine de Virgile, et que depuis en ayant fait une recherche plus exacte, même avant la réponse du pape Zacharie^ il avait trouvé que ce que disait Virgile était fort raisonnable, et n'intéressait jjoint la foi. Cela étant ainsi, il faut conclure «jue l'Eglise, bien loin de trouver mauvais qu'on assurât en ce temps-là qu'il y avait des Antipodes, avait approuvé ceux qui le soutenaient avant que l'expérience nous en eût convaincus.
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Saint Boniface et Virgile vécurent depuis en fort bonne inlelligence, et saint Uoniface se servit de Virgile pour ses missions et ses fonctions apostoliques dans la Bavière, quoique Virgile restât toujours abbé du monastère de Saint-Pierre de Saltzbourg, dont on lui avait donné la conduite peu de temps après son arrivée en Allemagne. Après la mort de saint Boniface (755), Virgile continuant de s'employer au ministère évangélique, se fit connaître à la cour du roi Pépin, qui cbarmé de sa piété autant que de son esprit et de son savoir, le retint auprès de lui près de deux ans, et le laissa enfin retourner à sa mission. Mais, ce prince ne l'oublia pas pour cela, et vers l'an 764 il le nomma à l'évêcbé de Saltzbourg. La peine qu'on eut à engager Virgile à se laisser sacrer est une bonne marque de sa vertu. Il gouverna saintement son évêché pendant seize ans, et se trouva en 77:2 au concile de Dingolfing. Il mourut enfin, comme il avait vécu, dans les travaux apostoliques et l'exercice des vertus chrétiennes, en 780, le 27 de novembre: et c'est à ce jour-là, que sa fête est marquée dans le Ménologe de l'Ordre de Saint-Benoît.
On le regarde comme un des Apôtres de l'Allemagne; Canisius a fait imprimer sa vie et l'histoire de ses miracles (1) ; l'une et l'autre pièce se trouvent aussi dans la seconde partie du troisième siècle de l'Ordre de Saint- Benoît, par D. Mabillon (2;. Les miracles qui se faisaient
(t) Dans ses iecf !one.s antiquœ, imprimées à Ingolstadt, au commence mentdu xvn" siècle, et dont J. Basnage publia une nouvelle édition en 17-25, =ous le titre de Thésaurus vionumentorum ecclesiasticorum ethistoricorum, sive H. Canisii lectiones antiquse, avec des préfaces historiques, de? I eiuarques critiques et des notes sur chaque auteur. Anvers (Amsterdam), ia-fol., 4 vol. en 6 parties.
(2) Le vrai titre de cet ouvrage est : Annales Ordinis sanctiBeneiicti.
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à son lomlioau obligèrent le pape Grégoire' IX 'xiri" siècle) de le mettre au nombre des saints ; et nous pouvons en passant remarquer ici que ce pontife n'eût jamais canonisé Virgile, s'il avait été condamné comme bérétique par un de ses prédécesseurs, ou si même il avait été soupçonné d'hérésie avec quelque apparence, et sans s'être bien exactement justifié et purgé d'un tel soupçon.
Mais, dira-t-on, le pape Zacbarie déclare dans sa lettre, qu'il regarde comme une erreur condamnable le sentiment de ceux qui croyaient de son temps qu'il y avait des Antipodes ; et s'il n'a pas déclaré Virgile hérétique, c'est peut-être parce que Virgile s'est rétracté ; c'est peut-être aussi parce qu'il s'est trouvé après les informations juridiques, que Virgile n'était pas dans les sentiments qu'on lui attribuait, et que le pape Zacbarie aussi bien que saint Boniface regardaient en ce temps-là comme hérétiques.
Nous répondons à cela, que dans la lettre du pape Zacbarie il n'est point parlé d'Antipodes, mais seulement d'un autre monde, d'autres hommes, d'un autre soleil et d'une autre lune. Or les Antipodes sont dans le môme monde que nous : ils sont des hommes de même espèce que nous : ils ont le même soleil et la même lune que nous. Cette question est donc toute différente de celle des Antipodes ; et quelque persuadé qu'on soit maintenant qu'il y a des Antipodes, on ne regarderait pas comme bien orthodoxe un homme qui s'aviserait de soutenir qu'il y a des hommes dans un monde tout différent de celui-ci; que ces hommes ont leur soleil et leur lune particulière; que ces liommes sont dans un autre état que nous ; par
Cf. (lu même D, Mabilloa : Acta Sancioruw Orims sancti Denedicti in séecula di$tnbuta.
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exemple, qu'ils ne viennent point d'Adam, d "jii'ils n'ont point eu de part à la Rédemption de Jés as-Christ.
Il n'est donc pas vrai que l'Eglise ait jamais déclaré hérétiques ceux qui août m ment qu'il y avait des Antipodes; puisque dans l'affaire de Virgile, qui est lu seul fait qu'on produit, il n'y eut jamais de déclaration d'hérésie, et il ne fut jamais question d'Antipodes.
Mais nous disons plus, et nous prétendons montrer que, quand mêmel'Eglise aurait condamné en ce temps-là le sentiment de ceux qui soutenaient des Antipodes; quand même on aurait entendu des Antipodes ces expressions qu'on attribuait à Virgile, alii homines suO terra, l'Eglise, cependant, n'aurait en cela rien décida contre ce que la navigation nous a fait découvrir dany ces derniers siècles. Quelque paradoxe que cela paraisse, — pour en convaincre tout homme de bon sens, nous n'avons qu'à montrer qu'on avait en ce temps-là une idée du terme d'Antipodes bien différente de celle que nous avons aujourd'hui, et que l'idée "qu'on en avait alors était très-condamnable ; au lieu qu'il n'y a rien que de très -raisonnable et de très-vrai dans l'idée que nous en avons maintenant.
Il est évident que, sans se contredire, on peut condamner et recevoir le même terme pris en différents sens. C'est ainsi que saint Athanase, qui a soutenu avec tant de courage le terme de consubstantiel consacré par le concile de Nicée contre les Ariens, et reçu par tout le monde chrétien pour la vraie et seule marque de la catholicité, justifie cependant la sage conduite des Pères d'Antioche, qui avant le concile de Nicée avaient rejeté ce même terme de consubstantiel^ dont les novateurs de ce temps-là se servaient pour appuyer le dogme impie
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de Paul de Samosate. La raison de ce différend vient du différent sens qu'on donnait à ce terme. Paul de Samosate, en ne reconnaissant qu'une substance en Dieu, n'y voulait aussi reconnaître qu'une personne; au lieu que les Ariens laissant à Jésus-Christ le terme de Fils de Dieu, et les autres expressions qu'on trouve dans les saintes Écritures, ne voulaient pas cependant reconnaître qu'il fût de même substance et de même nature que son Père.
C'est ainsi que l'Église condamne et approuve en même temps le terme de liberté; puisqu'elle condamna autrefois les Pélagiens, qui donnaient à l'homme une liberté, laquelle, par elle-même, et sans le secours delà grâce intérieure, fat suffisante pour le justifier devant Dieu, et lui faire mériter le ciel ; et la même Église a toujours approuvé, comme elle approuve encore aujourd'hui, ceux qui donnent à l'homme la liberté nécessaire pour consentir ou pour résister à la grâce intérieure qui le prévient et qui le porte au bien.
Enfin, on sait que nous commençons notre profession de foi par reconnaître qu'il n'y a quun Dieu; rien de plus constant et de plus avéré parmi nous. Mais, si un Socinien, qui nous accuse de polythéisme, et se vante d'être Unitaire, vient nous dire qu'il ne peut reconnaître qu'un Dieu ; comme nous savons qu'il abuse de cette expression pour combattre le mystère de la Sainte-Trinité, nous disons qu'il blasphème, et qu'il n'est pas plus chrétien qu'un Juif, ou qu'un Mahométan.
La raison de tout cela vient de ce que, comme dit saint Hilaire, si souvent cité par k Maître des Sentences, et par les théologiens de l'École, l'hérésie ne consiste pas précisément dans les termes dont on se sert, mais
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dans la signification qu'on donne à ces termes ; et c'est le sens du discours plutôt que le discours même qui rend un homme criminel en matière de Foi (1).
Or c'est là ce qui est arrivé au sujet des Antipodes, comme nous prétendons le démontrer dans un instant. Nous y trouverons l'occasion de justifier le sentiment de saint Augustin sur cette matière.
Pour éclaircir cela, reprenons les choses d'un peu plus haut.
Depuis qu'on a fait le tour de la terre, on est persuadé qu'il y a des Antipodes, et que ces Antipodes sont hommes tout comme nous, qu'ils sont comme nous descendus d'Adam, qu'ils ont eu part comme nous à la désobéissance de ce père commun de tous les hommes et que par conséquent les lois, les promesses, les menaces des Livres divins les regardent aussi bien que nous. Mais avant la découverte du Nouveau-Monde on avait une tout autre idée, et on donnait un tout autre sens au terme d'Antipodes. Les mathématiciens, il est vrai, avaient bien prouvé que la terre était ronde , et ils apportaient là-dessus les mêmes démonstrations que nous apportons aujourd'hui. De là ils avaient conclu, comme nous concluons encore, que de l'autre côté de la ligne équinoxiale, il devait y avoir des terres; que le pôle qui était inférieur à l'égard de l'Europe, devait être élevé au-dessus de ces terres, et qu'au contraire notre pôle devait être inférieur et caché à leur égard ; que toute la surface de la terre devait être partagée en cinq zones ou bandes; que celle du milieu devait être la plus ex^ôfeée aux rayons du soleil ; que les deux qui
(1) De intelligentia eniui liaeresis, non descnpturà est; et sensus,uûa sermo, fit crimen. {De Irinitate, lib. Il, cap. iii.)