LES ÉLÉMENTS DE JUGEMENT
Les hommes de science ont Thabilude déjuger de toutes choses avec l'esprit scientifique, j'entends avec un tourmentai qui ne se laisse impressionner que par la vision des réalités. Ils font parfaitement bien. Oii l'erreur commence, c'est de rétrécir cette vision des réalités à un seul ordre de constatations, de n'y laisser entrer que des éléments de jugement empruntés à la science elle-même. Tant qu'on s'occupe de science, rien de mieux; on se meut à Taise dans un cercle de faits réglés par un déterminisme connu.
Seulement, l'homme de science n'a pas que des opinions scientifiques ; il s'approprie des opinions politiques et morales, et voilà où la difficulté surgit. On ne s'en douterait guère à voir l'assurance que chacun porte à défendre sa manière de voir.
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Une opinion est une synthèse : pour qu'elle soit valable, elle doit être une combinaison de multiples éléments de jugement. L'élément scientifique y tiendra sa place; mais il y faut aussi Télément psychologique et social.
La psychologie individuelle avec ses faiblesses et ses tares, la psychologie des foules avec ses impulsions et ses tendances explosives, l'histoire des sociétés avec celle des principes qui les ont guidées vers des formes de civilisation plus achevées, autant de notions qui doivent se pénétrer, se combiner de manière à dégager de leur ensemble, la matière d'une vision synthétique qui sera l'opinion acceptée.
A un homme qui pense par soi, il faut de nombreuses années pour se créer une conception arrêtée des choses. Les plus fortes œuvres de pensée qui aient honoré l'humanité n'ont été écrites que vers la quarantaine et après. La Bruyère avait quarante-trois ans (en 1688) quand il publia ses Caractères; J. de Maistre avait le môme âge quand il s'avisa de prendre la plume ; de Bonald attendit la cinquantaine avant de rien produire. Il n'y a guère que les poètes qui, dès la vingt-cinquième année, aient parfois atteint la plénitude de leur talent; mais les poètes jonglent avec les mots et les sentiments très simples : faire des idées, voilà un métier auquel aucun d'eux n'a jamais songé, ou quand par hasard ils ont été
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piqués par cette tarentule — tel Victor Hugo — on peut dire qu'ils n'ont guère réussi.
Dans notre société qui prend eau de toutes parts, le corps médical est un des seuls qui surnagent, par le maintien sauvegardé de sa dignité morale. Les médecins — les défaillances se comptent — se montrent dignes de leurs aînés, et cela est surtout vrai de nos confrères de la campagne. Élevés par le caractère, il convient aussi qu'ils le soient par Tesprit.
Science, psychologie, histoire, ils doivent tout connaître. Le programme est touffu et malaisé à remplir. En histoire surtout, il faut se refaire une éducation. Nous vivons sur des préjugés, des ignorances maintenues dans un hut intéressé. La Révolution, la Réforme, le moyen âge, de combien de sottises et d'accrocs à la vérité n'ont-ils pas été le prétexte? Prenons le moyen âge seul; nous vivions tous sur cette idée qu'il rappelait une époque morne et sans lumière. Quand on va au fond des choses et qu'on consulte les archives de l'époque, un étonnement vous saisit. Oà est cet âge « prodigieusement artificiel », comme l'appelait Michelet? Tout cela est curieux, grouille de vie, est travaillé par des sentiments jeunes, vibrants, contradictoires. « iNulle époque, dit un historien récent *, n'a été plus idéaliste et plus
1. Irabart de la Tour, Question d'histoire sociale et religieuse : Époque féodale. Librairie Hachette, 1907.
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utilitaire, plus ardente dans sa foi, plus âpre dans ses convoitises : âge mystique et réaliste tout ensemble, où le même homme qui ira délivrer le tombeau du Christ se bat contre son seigneur pour une question de redevances. »
Sans doute, en médecine, pour la science du moyen âge, il y a à faire de grosses réserves. Mais la chirurgie était bien plus avancée que nous ne pensons, et Nicaise, en publiant, il y a une quinzaine d'années, les œuvres de Guy de Chauliac Ta démontré aux plus sceptiques. Quant à l'hygiène bien des erreurs se sont accumulées à son endroit. — Nous y reviendrons tout à l'heure.
Tout homme qui pense doit d'abord s'assigner pour tâche de s'affranchir de la badauderie des opinions courantes. Il ne suit pas le mouvement des idées, il le crée et c'est ce mouvement qu'il instaure qui entraîne peu à peu l'adhésion des élites.