ERREURS D'HISTOIRE
Rien de difficile comme d'obtenir sur certains sujets d'iiistoire un renseignement décisif. Un homme qui désire s'éclairer est tenu de répudier avant tout ce qui ressemble à un livre officiel. Les textes y sont tronqués, les arguments groupés en vue de justifier l'œuvre d'un parti. Il faut aller aux sources, consulter les archives, dépouiller les monographies. Et personne n'a le temps.
Quand elle n'est pas déformée dans un but politique, l'histoire est traitée avec une légèreté stupéfiante. Chacun croit, par exemple, que le coq était l'emblème de la Gaule. Comment nier la chose quand le coq gaulois bombe son jabot sur le revers de nos monnaies d'or?
Or, rien n'est moins exact. Jamais le coq n'a figuréTemblème national de nos ancêtres. D'abord, il n'y avait pas une Gaule, mais des Gaules
90 ERREURS d'histoire
habitées par des peuplades diverses. Quelquesunes se réservaient comme emblème le sanglier; d'autres, l'aigle; aucune d'elles ne connaissait le coq ^
L'erreur historique, car c'est une erreur, provient d'un calembour. Gallus, en latin, veut dire à la fois gaulois et coq. Sous le règne de Néron, des inscriptions dans ce sens étaient charbonnées sur les murs par des gamins de Rome. Les légions des Gaules venaient de se soulever sous le commandement de Vindex. « A force de chanter, disaient les mauvais plaisants, Néron a réveillé les coqs (gallos) » (Suétone).
Donc aucun doute, les conséquences d'un calembour apparaissent et s'étalent au revers de nos pièces d'or. Les étrangers taxent volontiers le Français de légèreté. La légende du coq gaulois n'est point faite pour leur infliger un démenti. Et ainsi de nombre d'autres points d'histoire.
Sur les époques de la Réforme et de la Révolution, tout est à reprendre. En médecine même, notre ignorance de l'histoire maintient le respect des institutions séniles.
Nous nous plaignons de l'enseignement médical et nos griefs sont justifiés. Les cours de pathologie interne ou externe sont parfaitement inutiles; nous avons les livres et qui valent mieux. Au
1. Th. Ducrocq, Paris, Fontemoing, édit. : La légende du Coq dit Gaulois.
ERREURS d'histoire 91
xiii® siècle, à la fondation des Facultés, les hôpitaux n'étaient pas fréquentés des élèves; les cours théoriques comblaient cette lacune. Aujourd'hui, les hôpitaux ont ouvert leurs portes et représentent les seuls centres d'enseignement où le médecin puisse apprendre quelque chose ; les cours théoriques subsistent, n'ayant guère de raison d'être que la vétusté de leur institution. Plus que tout autre, nous avons le respect de la tradition, mais de la tradition animée de la forte sève qui fait les grandes choses. Les cours théoriques de la Faculté échappent aux conditions de cette formule.
Seulement, s'ils ne nous servent pas à grand chose, au moins n'ont-ils pas pour objet de déformer la vérité. Des chaires ont été créées à la Sorbonne et simplement dans ce but. Les médecins, en dehors de la valeur professionnelle, doivent renforcer leur autorité de tout le prestige qu'assure à leur personne un ensemble de connaissances étendues et précises; ils feront bien de ne pas s'en tenir aux notions plus ou moins erronées qu'ils ont reçues sur les bancs des classes. Ce ne sont pas seulement les vérités scientifiques qui changent par l'apport de constatations neuves ; ce sont encore les vérités historiques qu'il s'agit d'extraire de la gangue d'altérations et de falsifications multiples où les a enfoncées l'ingéniosité perfide des historiens de parti.
L'hygiène du moyen âge qui nous est présentée
92 ERREURS d'histoire
comme déplorable, en face du progrès moderne, n'a nullement à rougir de ses prescriptions.
Les bains au moyen âge.
Quand les vainqueurs de la Bastille pénétrèrent dans les cachots, un cri d'horreur fut poussé par un patriote farouche; il venait de découvrir un réduit immonde creusé dans le sol en forme d'entonnoir. Un prisonnier ne pouvait y tenir debout. Des senteurs d'égout, montant par un conduit souterrain, empoisonnaient l'air. L'asphyxie du malheureux s'opérait dans une position de torture. Et voilà comme l'ancien régime se débarrassait de ses ennemis. Malheureusement, l'imagination des sans-culottes en a été pour ses frais. Des réduits de même forme sont creusés dans nombre de châteaux du moyen âge. Les souterrains de Pierrefonds en renferment de pareils; leur usage^ très innocent, ne prête matière à aucune indignation. Ces cachots, où succombaient les victimes de la tyrannie, n'ont jamais renfermé aucune victime : ils faisaient simplement office de glacières K Sous Louis XVI, le gouverneur de la Bastille ne s'in-
1. G. Enlart, Architecture civile et milit. Paris, A. Picard et fils, édit., 1904, t. II, p. 101. Ce que l'on appelle du nom d'oubliettes dans les châteaux, sont en général de vulgaires puisards. VioUet le Duc remarque que les chroniques ne parlent jamais d'oubliettes (iôirf., p, 32'7).
ERREURS d'histoire 93
quiétait pas seulement de la qualité des mets et si le poulet était assez cuit (Funck-Brentano). Quand le soleil dardait sur les murs, il y avait dans le sous-sol une glacière toute prête à rafraîchir les boissons des malheureux prisonniers.
Pendant tout le moyen âge, la noblesse, en été, conservait de la glace dans ses caves. Le grand confort ne lui était nullement inconnu. Si l'électricité et les ascenseurs n'existaient pas, chaque notable qui se respectait avait sa salle de bains à domicile. La structure des baignoires était diverse. On employait le laiton dans les baignoires pubhques. En 1465, Jacques II de Lusignan, roi de Chypre, dans un moment de détresse, lit battre monnaie avec le bronze des chaudières et des étuves publiques. Dans le peuple circulaient des cuviers cerclés de métal : bains et lessives, ils servaient au double usage. Chez les nobles, une grande élégance régnait dans cette portion de l'ameublement. Charles le Téméraire emportait dans ses campagnes une baignoire d'argent, qu'il perdit à la bataille de Granson. Les cuves à baigner de l'Hôtel Saint-Pol, à Paris, étaient en bois d'Irlande avec cercles maintenus par des clous dorés. Un dais richement sculpté surmontait cet objet d'art. Les enfants étaient plongés dans les baignoires d'argent, closes par un couvercle livrant passage à la tête. Les plus fortunés des parents
94 ERREURS d'histoire
alliaient l'or à l'argent ^ Rien n'était trop coûteux pour ces soins hygiéniques du corps.
Une construction spéciale abritait la salle de bains. Sous Charles V, les étuves de Thôtel Saint- Pol formaient un bâtiment à part. François P% homme pratique^ les désaffecta pour y installer des moulins. Anne de Bretagne s'était fait construire à Blois, non loin du château, un pavillon spécialement réservé aux bains.
Nos grands-pères cultivaient des soins de propreté que nous ignorons. Les monastères mêmes se pourvoyaient d'étuves. Les religieuses du couvent fondé par l'Impératrice Irène, au xi® siècle, étaient astreintes à l'obligation de prendre un bain, au moins une fois par mois -. Une des règles de savoir-vivre, au moyen âge, commandait d'offrir un bain à ses hôtes. Durant les trois semaines que Jeanne d'Arc passa à Bourges, dans l'hôtel du général des Finances, la femme de ce dernier, Marguerite la Touroulde, mena plusieurs fois la Pucelle aux étuves de la ville '\
Ces étuves renfermaient d'ordinaire des baignoires et des piscines. A Bade (xv^ siècle) les piscines, séparées en deux par une cloison de bois, comprenaient le côté des hommes et celui des