‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 33 sur 93 · Vie de Jeanne d'Arc, p · texte numérisé non relu

Vie de Jeanne d'Arc, p

autre révolution des consciences que celle dont ils discouraient, pour changer, avec l'apport d'une morale neuve, la face de Tancien monde.

Et puis^ dans ces retours vers le passé, l'historien oublie aisément un autre de nos devoirs. \o(re mentalité, l'àme d'une race est faite de l'acceptation consentie d'un certain nombre de notions primordiales. Notre enfance a grandi, le tour de nos sentiments a fixé son orientation, notre délicatesse de conscience s'est affinée au récit des histoires du passé qui nous ont été léguées par nos pères. 11 n'est point en notre pouvoir de verser un jour décisif sur ces époques lointaines et contradictoires. Alors, à quoi bon tant s'évertuer? Nous ne jugeons pas, d'un front sourcilleux, la vie et les actes des parents qui nous ont donné la vie. Allons-nous procéder autrement et faire preuve d'ingratitude, en les réduisant aux dimensions de notre mesquine personne, vis-à-vis de ceux qui, traversant l'humanité à la manière des saints, ont élargi l'idéal et laissé derrière leurs pas un sillon lumineux de pitié généreuse, de bonté envers les iiumbles et de patriotisme ardent.

Sur d'autres points, avec un homme intelligent, il y a toujours moyen de s'entendre. Si les opinions diffèrent, c'est que le point de vue a été pris à des hauteurs inégales; mais, sur les considérations secondaires, bien des rapprochements

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se font jour. Nietzsche est une forme d'esprit vers laquelle aucune sympathie ne nous attire; il a systématiquement omis de faire entrer dans ses éléments de jugement, non pas seulement l'élévation, mais jusqu'à la valeur pratique d'une doctrine ; dès que cet oubli est consenti^ des lacunes énormes déparent toute la suite du développement. Ces réserves posées, ce que l'écrivain allemand nous rapporte de certains aphorismes solennels ou de l'outrecuidance de nombre d'écrivains, des historiens en particulier, nous y souscrivons sans hésitation.

L'avons-nous assez entendu répéter dans notre jeunesse, cette phrase théâtrale : « Dans la guerre de 1870, c'est le maître d'école allemand qui a vaincu la France ». Et, là-dessus, on s'est lancé dans la construction des palais scolaires d'où s'échappent chaque année des volées de garnements. Homais en herbe ou apaches, au gré du jeu, ralenti ou tumultueux, de leurs articulations mentales. Il eût peut-tHre mieux valu s'enquérir tout d'abord. Le maître d'école allemand a-t-il vraiment joué un rôle quelconque dans notre défaite? La nature du Français est départir sur un mot, impétueusement et en faisant claquer les portes. 11 réfléchira plus tard, quand il aura le temps. Le malheur veut qu'il n'ait jamais le temps. Ce qui a fait triompher l'Allemagne, ce sont, pour les soldats, les qualités morales, la discipline plus sévère, l'obéissance

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plus tranquille; et toutes ces supériorités, le maître d'école est parfaitement inapte à en enrichir lame des enfants. Ce sont là attributs d'éducation, non d'instruction. Le maître d'école enseigne, les parents sont les seuls éducateurs. Quant auxofliciers, il est vrai que leur instruction était ordonnée dans un sens plus pratique ; ils connaissaient mieux leur géographie et la tactique militaire leur était enseignée sous une forme plus scientifique. Question de programme, ces différences. Le maître d'école n'y est absolument pour rien : « C'est se méprendre grossièrement, proclame Nietzsche, que de parler d'une victoire de la civilisation et de la culture allemandes » K

Ce qu'il aurait fallu entreprendre, c'est le réveil des énergies et la formation des caractères; on a prétendu y parvenir en aggravant la multiplicité des matières inscrites dans les programmes. Inconscience, ignorance, de quel nom appeler cette cécité triomphante? Croire qu'on trempe des âmes en bourrant des cerveaux, nous avons tous assisté h pareille méprise. Tellement il est vrai que les sciences ne sont pas seules à progresser. La sottise humaine réclame sa place et chaque jour plus large ; c'est elle qui tient la tête du cortège.

Sur l'inconvénient des études historiques, nous

1. Nietzsche. Considérations inactuelles. Paris, Soc. du Mercure de France, p. 12.

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ne pouvons qu'applaudir aux griefs formulés par Nietzsche '.

« La sursaturation d'une époque par l'histoire est une chose dangereuse. » Elle affaiblit la personnalité, fait naître dans une époque l'illusion qu'elle possède cette vertu rare, la justice, plus que tout autre époque^ trouble les instincts d'un peuple, le confirme dans la certitude d'une vieillesse irrémédiable, développe le scepticisme, le cynisme, achemine une nation vers les pratiques d'égoïsme et d'utilitarisme étroit qui finissent par paralyser toute générosité dans ses élans et conduisent les peuples vers la dissolution prochaine.

Gœthe disait : « Je déteste tout ce qui ne fait que m'instruire sans augmenter mon activité ou ranimer directement. » A ce compte nous aurions bien des sujets oii exercer notre animosité. Les Français, n'ont que l'embarras du choix. Rien que sur la façon dont est écrite l'histoire, mille réserves sont à faire. Et tout d'abord la mentalité de l'historien ; chacun se croit à môme de dépister la vraie voie.

Ce n'est point là une des moindres conséquences de la boursouflure d'orgueil qui atteint les esprits les plus dépourvus de notre temps; aucun ne recule devant la témérité d'une tâche dont une infirmité incurable ne lui permet pas d'entrevoir

le péril. C'est tout, si INuuvre accomplie etdcfaron piteuse, il ne s'imagine pas arrêter l'admiration du monde. Bien qu'il soit peu charitable de notre part de troubler la sérénité satisfaite du pauvre diable, quand même ne résistons-nous pas au plaisir de citer l'appréciation de Nietzsche qui s'appli(|ue directement à son endroit : « L'histoire ne peut être supportée que par les fortes personnahtés ; pour les personnalités faibles, elle achève de les e (lacer. »

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