‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 38 sur 93 · Renan, Essais de morale et de critique · texte numérisé non relu

Renan, Essais de morale et de critique

2. Fustel de Coulanges, Histoire des Institutions politiques de V ancienne France.

qu'on s'était libéré des redevances établies par les bonnes coutumes ou consenties par les États. »

Livrée à son inspiration propre, la raison est mauvaise conseillère. Il lui faut un appui : l'observation chez l'homme de science ; l'étude de l'histoire chez les hommes politiques. Aux uns et aux autres de juger, non par ce qu'ils pensent, mais par ce qu'ils voient. Les hommes les plus émments n'ont point toujours suivi ce conseil. Si Taine n'eût point été subjugué par certaines notations de surface, il n'eût point, par exemple, accordé à l'influence de la race la place prépondérante qu'elle usurpe dans son œuvre. Il faut lire Fustel de Coulanges pour apprendre l'importance qui revient aux institutions, à la tradition et la culture dans le développement d'une nation. En regard de ces facteurs essentiels, la race occupe un rang très secondaire.

Or, c'est là un danger de plus que cette notion de la déformation que peuvent subir, en dépit de la race, les âmes des peuples. Quand les institutions, la tradition et la culture sont bouleversées, tout est à craindre. De même que les races se dissolvent et retournent à l'anarchie barbare qui est la mort des nations, ainsi des individus traités par des médications homicides, bien que conformes à la raison, au lieu de s'accrocher à la convalescence se laissent emporter à la dérive par la maladie qui les étreint.

Nous trouvons un exemple bien curieux de cette dernière erreur dans la maladie qui a emporté Descartes.

Sait-on que notre grand philosophe se piquait d'avoir découvert l'art de vivre longtemps : il se proposait d'écrire un abrégé de médecine « tiré en partie de ses livres et en partie de ses raisonnements ^ » L'observation lui ayant appris que l'homme commettait de grosses fautes au régime de sa vie, il suffisait de nous soustraire à cette source d'accidents pour rendre la durée de notre existence « égale à celle des patriarches. » « J'espère, continuait le philosophe, pouvoir me servir par provision de mon livre pour obtenir quelque délai de la Nature et par ce moyen poursuivre mieux mon dessein dans la suite des temps. » Descartes avait 42 ans (1638), quand il nous confiait son ambition; il mourut douze ans plus tard. Ses belles théories de longévité l'avaient à peine mené au seuil de la vieillesse. Un démenti si formel aux affirmations du grand homme ne pouvait être accepté d'emblée et sans éclaircissements exphcatifs. On invoqua « une cause étrangère et violente, comme celle qui dérégla sa machine, en Suède. » L'abbé Picot, ami du philosophe et qui avait reçu ses confidences, se porta garant de la chose. Un bouleversement organique avait dû s'opérer for-

1. Lettres de Descartes, t. II, p. 374, cité in Revue des Idées, 15 août 1908.

cément. Si Descartes y eût échappé, aucun doute sur le résultat. Il aurait vécu « cinq cents ans, » car il avait trouvé « l'art de vivre plusieurs siècles. » Ainsi prononçait le brave abbé.

Ce n'est point que tout fût chimérique dans les connaissances médicales du philosophe. Il mangeait peu, étant averti des dangers de la suralimentation ; d'autre part, un des principes de Fhomœopathie, découverte cent cinquante ans plus tard, lui était particulièrement cher. « Il faut guérir les semblables par les semblables, » affirmait-il. Toute la sérothérapie moderne (antidiphtérique, antitétanique, antidysentérique) n'a fait que mettre en œuvre l'application de cet axiome primordial. Descartes ne manqua jamais d'y souscrire, dès qu'il était malade et jusqu'à son lit de mort. Atteint d'une affection fébrile, il se fit apporter de l'eau-de-vie qu'il avala d'un trait ; et comme le médecin protestait ; « Monsieur, répliqua le moribond, les semblables se guérissent par les semblables; aussi, laissez-moi, je vous prie, gouverner ma petite machine ». Quelques heures plus tard, il était mort.

Ce dernier détail — à savoir l'ingestion d'alcool pour réduire la fièvre — serait, il est vrai, contesté par quelques-uns, qui reprochent simplement au malade de ne pas s'être laissé saigner quand il était encore temps. Tout cela est de peu d'importance et n'atténue pas l'impression de ra-

tionalisme enthousiaste qu.i ressort des opinions médicales et de la conduite du grand homme. Sa conviction était ardente et se propag-eait comme une flamme. Il faut une belle énergie d'élan intérieur pour répandre autour de soi la croyance à une survie de plusieurs siècles. Descartes appliquait au jeu des mécanismes vivants les règles d'une démonstration mathématique. Illusion grossière et qui n'a point fini de recruter ses adeptes. Tous les principes sociaux sur lesquels nous vivons sont sortis d'une semblable confusion de méthode. Que de fois encore faudra-t-il revenir sur cette différence fondamentale : les sciences mortes (chiffres ou lignes) utilisent le raisonnement déductif. Aux sciences vivantes ^science de l'homme et des sociétés), ne convient qu'un procédé de recherches : l'expérience.

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