‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 39 sur 93 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Mieux vaut la mort que le retour aux croyances de nos pères. C'est entendu; on est un homme à principes ou on ne l'est pas ; mais quels misérables plaidoyers pour défendre les formules à la mode?

Que n'a-t-on pas écrit, par exemple, contre le sentiment religieux? Aucune sottise à ce propos qui n'ait été débitée, et quel ton solennel dans son expression ! Une suffisance niaise s'attaquant à un sentiment dont elle prétend démontrer la niaiserie, nous voyons cela tous les jours.

Rien d'étonnant à la chose. Les intelligences superficielles se gonflent d'une boursouflure de vanité qui ferme toutes les portes. Aucune notion complexe qui ait chance de pénétrer. De là le dédain qui accueille tout ce qui a trait au sentiment religieux.

Celui-ci, à vrai dire, apparaît comme une sorte

de synthèse mentale; des éléments très dissemblables s'associent pour la composer. Chez les enfants et les peuplades primitives, la crainte du mystère et des forces inconnues, la terreur du châtiment infligé par un Dieu sévère, voilà le sentiment primitif. Il s'idéalise peu à peu, atteint un degré d'élévation de plus en plus noble auprès des nations modernes et des esprits cultivés. Ce que renferme alors ce sentiment, c'est l'idée de l'infini, de la perfection absolue, l'admiration des lois qui gouvernent les mondes, l'émotion en face de l'immensité, le besoin d'une justice qui, dépassant les limites de notre planète, se réalise dans sa plénitude au jour de notre mort et pour Féternité.

Aujourd'hui ce sentiment subit une déviation liée aux préoccupations exclusives des intérêts matériels. Certaines doctrines contemporaines obéissent à une sorte de religiosité vague dont ridéal confiné très bas erre sous les brumes qui recouvrent le sol. Cette perfection absolue, cette ère de justice, dont le christianisme reporte l'avènement dans l'au-delà, ces doctrines prétendent déjà sur notre globe en préparer et en assurer la prochaine et magnifique floraison. Un observateur non prévenu aura quelque peine à souscrire au succès de ces vues ambitieuses. L'homme, s'il ne s'élève pas au-dessus de lui-même, s'il ne se munit pas de la paire d'ailes indispensables dont parle

Taine, vraiment, dans la vie, et cela est surtout vrai des masses, il reste un pauvre être égoïste et bien prétentieux.

Le sentiment religieux de nos pères, par la flamme vive dont il éclairait les âmes, disposait d'un appareil mieux compris pour tremper les énergies et allumer les enthousiasmes. Peu à peu, ce sentiment s'était laissé étouffer sous les préoccupations creuses d'un formalisme de surface. Rien ne prouve que des cendres encore chaudes ne puisse jaillir la flamme des premiers temps. Les causes qui aUmentent le sentiment religieux n'ont rien perdu de leur puissance. Que savons-nous de nos origines et de notre destinée? Quelle clarté avons-nous projetée sur la nuit des causes premières?

Le prolongement dans Finfîni de notre soif de justice appartient, au surplus, à un besoin qu'on n'éteindra pas sans amoindrir du même coup le rendement de l'effort humain. Pour accomplir une grande œuvre, il faut sentir fortement. Celui qui fixe devant les yeux l'image de la perfection absolue, montera plus haut que celui dont l'ambition se limite à l'accomplissement d'actes sollicités par un intérêt particulier et immédiat. L'amour de la science suffit à pousser le savant dans des chemins inexplorés ; mais le grand art, la pensée lumineuse et sereine, les vues larges et fécondes, s'Us sont la gloire de certains esorits désintéres-

ses, ne s'épanouiront jamais en manifestations plus éclatantes que dans les âmes oii le sentiment de l'infini et de l'éternité animeles divers mouvements de la pensée et en traduit les aspirations intimes dans des œuvres vivantes, majestueuses et de forte sève.

Ce n'est pas tout. Ici nous invoquons l'autorité du grand psychologue américain William James *. Le sentiment religieux fait plus que d'animer les œuvres, il introduit de l'unité dans les âmes; or, cette unité est accompagnée d'un sentiment de paix et de bonheur qui dépasse en douceur tous les degrés de béatitude qu'il soit donné d'atteindre.

« La principale cause de fatigue et d'épuisement dans la vie est surtout l'inquiétude et la dispersion de l'esprit 2. » La foi religieuse nous procure le repos auquel aspire la détresse de notre âme.

Infini, absolu, éternité : formules de vertige oi^i se noient nos conceptions de l'espace et du temps, comment l'homme a-t-il gravi les cimes oii plane leur mystère? Obsédés par la vision de ces hauteurs, des millions d'êtres ont fait effort pour en pénétrer l'énigme. Dépendants des lois qui les dominent, ils ont imploré la faveur de connaître. Secourables et lumineuses, les religions

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