‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 40 sur 93 · L'expérience religieuse. Alcan, édit · texte numérisé non relu

L'expérience religieuse. Alcan, édit

2. Hôffding, Philosophie de la Religion. Traduct. de Schlegel. Alcan, édit, 1908, p. 111.

ont écarté le voile et la splendeur de Dieu s'est révélée au monde.

Pauvres hommes de sciences, férus de votre savoir^ humiliez-vous à genoux, accusez l'infirmité de votre nature qui ne vous livre que des connaissances morcelées. Les âmes simples qui possèdent Dieu se nourrissent d'une conception autrement large que la vôtre. C'est dans ce sens qu'il convient de comprendre la parole de V Imitât ion : « L'n humble paysan qui sert Dieu est certainement fort au-dessus du philosophe superbe qui, se négligeant lui-même, considère le cours des astres. »

On rêve le bonheur de l'humanité : qu'on lui laisse ses croyances. Déjà Tarde en avait fait la remarque. Le serf du moyen âge, dans sa vie âpre et rude, vivait des joui sde joie intérieure autrement lumineux que ceux de l'ouvrier moderne. Il nourrissait une foi religieuse vive qui détachait son regard des misères de ce monde; tandis que l'ouvrier moderne, inquiet et tourmenté, passe ses jours à s'affoler de désirs dont ce qu'il y a de légitime est bien souvent étouffé sous la folie des vœux utopiques et irréalisables.

Je ne sais si l'on a souligné une raison d'ordre philosophique qui favorise la décadence du sentiment religieux.

Ce noble mouvement de l'âme dérive d'une conception de synthèse à une époque où les formules analytiques jouissent exclusivement de la faveur officielle.

Je m'explique.

En science, l'association des dons d'analyse et des visions de synthèse, association heureuse et tempérée de prudence qui ne conclut qu'après avoir soHdement muni ses bases, un tel ensemble compose la personnalité des grands savants, de ceux qui cherchent et dont Tinvention demeure définitivement assise.

Isolé, Tesprit d'analyse s'est plus d'une fois allié à la présomption : il pénètre les conséquences d'un principe, s'adonne à une tâche resserrée, y fixe son énergie à tel point qu'en dehors de cette besogne fragmentaire et courte, il peut croire qu'il n'en existe aucune autre digne d'intérêt. Il en va autrement des grands inventeurs doués d'une vision large. L'esprit de synthèse qui est leur, demeure méfiant de soi; il voit de loin, et parce qu'il embrasse de vastes horizons dans sa rétine, ne se pique pas de l'illusion qu'il les a tous parcourus. 11 a notion de son insuffisance, est parvenu « à l'ignorance savante qui se connaît. »

Pascal dans ses travaux scientifiques est un des hommes qui ont toujours su unir, dans une juste mesure, le sentiment des réalités avec les visions d'ensemble. On s'étonne parfois que ces visions

d'ensemble Taient conduit aux conceptions religieuses. Un reproche du même ordre peut être adressé à Pasteur. La pente des sentiments s'harmonise chez eux avec le tour de l'esprit; entre les spéculations synthétiques et l'esprit rehgieux s'organisent des affinités très fortes. C'est le même regard promené sur de vastes étendues. L'esprit de synthèse aperçoit les rapports des choses, l'esprit religieux franchit un degré de plus : il assigne une cause à cette multiplicité de rapports qui relient les phénomènes entre eux. J. de Maistre avait jadis écrit : « Le tempérament religieux est inséparable du tempérament d'inventeur. » Une pareille formule doit s'entendre dans le sens d'une vision synthétique commune dispensée à cette double disposition mentale.

Dans le domaine de l'art et des sentiments il en va de même. Les facultés d'analyse s'étagent au second plan. Sans doute, le peintre devra posséder la technique de son art et ne pas commettre d'erreurs dans les proportions reproduites des lignes et des contours vivants ; l'analyse se bornera pour lui à ces notations élémentaires. Mais la composition, la perspective, la couleur, tout ce qui crée le génie personnel est du ressort de la synthèse. Une vision d'ensemble établit les rapports des valeurs, ordonne, anime, jette sur la distribution des plans et des ombres la vie d'une

impression personnelle et intense. E. Delacroix, Corot sont des peintres de synthèse.

Un pareil classement convient encore aux musiciens. Wagner, faisant chanter dans son orchestre la multiplicité des voix et des sentiments humains, est un musicien synthétique et génial. La musique italienne, monotone et douce, restreignant les combinaisons musicales aux accords de la mélodie, appartient à l'école des analystes. Elle flatte Toreille par le choix banal des harmonies faciles.

Dans le cœur humain, des différences analogues signalent la gamme des sentiments. Il est des sentiments analytiques, tous ceux qui abaissent, rétractent, rapetissent, et des sentiments synthétiques, ceux qui dilatent, élargissent, amplifient, élèvent. L'égoïsme est un sentiment analytique ; ii rapporte les fins de l'univers aux satisfactions d'un individu toujours identique à soi dans les manifestations de ses tendances dominantes. Le dévouement, la charité, l'esprit de sacrifice, toutes les vertus chrétiennes immolent l'individu aux intérêts de la collectivité. Une conception plus haute et plus large anime tous ces mouvements de l'àme qui partent d'une comparaison entre un plus grand nombre d'éléments de jugement : la multiplicité des misères, les moyens les plus appropriés d'y porter remède, la diversité des attitudes nécessaires. Toutes ces quahtés faites d'un grand nombre

d'idées primordiales, diversement combinées^ sont d'ordre directement synthétique.

Depuis cent ans, nous marchons dans le domaine du sentiment vers l'adoption de conceptions de plus en plus analytiques. C'est la personnalité détraquée de Rousseau qui nous a ouvert cette voie. Les prétentions, la brutalité, l'humilité devant la force, l'écrasement des faibles traduisent simplement l'exaltation des défauts individualistes et de l'orgueil. On se venge de la peur qu'on a des coups par la vigueur qu'on apporte à en asséner à ceux qui ne peuvent se défendre. Le courage moderne offre cette particularité. Il joue les matamores et pourfend l'air de son épée quand il est bien sûr de n'avoir devant soi que des poitrines désarmées et humbles.

Les découvertes scientifiques ont, de leur côté, poussé à ce racornissement du cœur. Dans la nature, un seul droit subsiste : celui du plus fort. Le progrès, nous dit-on aujourd'hui, consiste à transporter les lois de la nature aux rapports des individus. Jadis la formule inverse avait reçu l'adhésion des hommes. C'était en adoucissant les relations individuelles que les civihsations avaient eu chance de prospérer et d'apporter pas beaucoup, mais un peu plus d'humanité et de justice. Tout ce mouvement ascensionnel s'est opéré avec une lenteur infinie ; à peine a-t-il commencé

de produire ses premiers fruits, que l'impatience saisit les novateurs. Tout est à bouleverser de fond en comble. Les sentiments de synthèse avaient édifié laborieusement quelques principes sociaux de bonté et de tolérance. Aux sentiments d'analyse de jeter le holà ! et d'intervenir avec la pioche des démolisseurs. Les croyances religieuses étaient le produit de la synthèse la plus vaste qui ait embrassé, dans une explication commune, la création de l'Univers, l'ordonnance des lois qui gouvernent les mondes, la psychologie des sentiments qui régissent et agitent Tàme humaine. Le matérialisme marque, dans ce domaine, Feutrée de l'analyse ; il dissocie, morcelé, impose des interprétations fragmentaires, supprime superbement les difficultés insolubles.

D'aucuns voient dans son avènement le triomphe et l'émancipation de Tesprit humain. Je ne sais si quelque illusion ne se glisse dans cette croyance. En matière morale et sociale, le retour aux conceptions analytiques nous ramène aux balbutiements de l'être préhistorique dont la mentalité précaire se contente à la satisfaction des appétits instinctifs. Nombre d'hommes entraînés à l'appréciation des œuvres d'art les plus synthétiques et les plus belles, reculent dès qu'on aborde le domaine des sentiments. Ils se laissent ravir d'extase à la musique de Wagner et demeurent matériaHstes convaincus. Synthétiques en art, analystes

en matière de sentiments : ce sont là des contradictions de jug"ement qu'on croise à chaque pas. Qu'on se rappelle Berthelot : il faisait de la synthèse chimique admirable, mais portait sur les mouvements de l'àme et les nécessités sociales le regard myope d'un analyste à la Homais.

Les qualités de synthèse, dans le domaine moral ne recueillent que l'indifférence.

Un homme bon, c'est tout au plus si ses amis consentent à lui concéder quelque inteUigence. Leur dédain est transcendant et superbe. Bonté et simplicité d'esprit sont deux termes qui semblent unis dans une communauté de signiflcation inséparable. L'homme bon est bête ; la chose s'entend tous les jours. 11 serait étrange qu'il en fût autrement. Il n'y a que les erreurs et les sottises pour recueillir l'assentiment béat des hommes.

L'erreur provient d'une confusion. On ne distingue pas la bonté passive de la bonté active. La première témoigne d'une paresse, d'une indifférence d'esprit, d'une mollesse déconcertante de caractère. La bonté active, au contraire, part d'un élan de cœur; elle n'appartient qu'aux âmes qui sentent vivement et dont l'intelligence agile pénètre par sympathie dans la sensibilité des cœurs qui souffrent. La Rochefoucauld disait : « Un sot n'a pas assez d'étoffe pour être bon. » Il faut embrasser d'un coup d'œil large les misères de nos

semblables pour apporter à leur soulagement une main délicate et qui apaise sans irriter. Les natures médiocres étant légion ont vite fait de rabaisser au niveau d'une lacune intellectuelle les manifestations du don mental le plus noble que l'homme ait reçu en partage.

La bonté, chez le médecin, est la première des qualités ; le malade a besoin de paroles d'espoir. C'est la bonté qui permet au médecin de trouver la formule qui console. Et comme chez l'écrivain, il n'est qu'un mot, un seul, pour traduire dans sa nuance précise l'expression exacte de sa pensée, de même pour le malade il n'est qu*un seul ordre de paroles compatissantes qui ait chance d'adoucir sa peine. Entre les diverses voies qui mènent vers la sympathie du patient, il en est une qui y conduit d'une manière plus directe; c'est celle-là qu'il faut choisir. Gomment le faire si la nature n'a pas doté le médecin d'antennes mentales infiniment sensibles? Etre bon, ce n'est pas ouvrir la main du mouvement automatique dont se sert la charité banale. C'est faire le geste requis avec délicatesse, et non intervenir d'une main pesante qui appuie avec intention et froisse lourdement.

Accompli comme il doit l'être, le geste de bonté n'attire pas seulement la reconnaissance émue de celui qui en est l'objet. Il grandit la personnalité du bienfaiteur. La bonté active appartient à la catégorie des sentiments expansifs; elle dilate les

cœurs, provoque un retentissement émotif qui agit sur Tesprit et le stimule. L'intelligence prépare le terrain où s'épanouit la bonté ; mais la bonté, à son tour, assure à l'intelligence un essor plus agile et plus large.

L'arriviste contemporain jette sur la vie un regard autrement rétréci. Les sentiments égoïstes ont seuls chance d'inspirer ses décisions; de là cette rétraction de la personnalité, cette vulgarité des ambitions, ces idées timides, coulées dans le moule des préjugés applaudis, cette crainte de se compromettre, cet affaissement de la dignité, ce dessèchement du cœur. Il n'y a rien à faire à ces lacunes d'intelligence et de caractère. Elles découlent directement de cette tare de sentiment qui est à la racine des jugements et des actes : la volonté de la réussite à tout prix.

Le médecin bon est assuré, dans la vie, d'un succès autrement brillant. Il se dépensera sans compter etles malades attirés par sa bonté, dociles à son autorité qui sait rester à la fois ferme et douce, le récompenseront par leur nombre et leur fidélité de la peine de ses débuts, alors qu'il n'opposait à l'àpreté jalouse de ses confrères que la bienveillance obstinée et sa persévérance dans le droit chemin.

Rien de dissolvant comme l'analyse à l'élévation des sentiments.

i58 ERREURS MORALES

Une pensée fine de Carlyle* exprime la tendance des hommes à célébrer les vertus agonisantes. « Ce n'est pas, dit-il, dans les siècles vigoureux de la république romaine que sont écrits les traités sur la République. La loyauté, comme le patriotisme dont elle est une forme, n'a été louée que lorsqu'elle s'est mise à décliner. » Les choses parfaites le sont par nécessité ; elles n'excitent pas l'examen; on ne songe pas à en raisonner. Quand les discussions commencent, Félan offre déjà tendance au ralentissement ; on ne tardera pas à s'arrêter tout à fait.

Les âges héroïques ignorent ces hésitations dans la marche. Ils ne prêtent point Foreille aux arguties des contradicteurs ; ceux-ci du reste se gardent d'apparaître. Leurs objections s'émousseraient sur Farmure des convictions résolues. « La foi, ajoute encore Carlyle, donnait aux hommes une volonté intérieure, un monde de forces pour affronter un monde de difficultés. La véritable misère consiste en ceci : que la difficulté reste et que la force soit perdue. »

Si aujourd'hui l'homme nourrit une volonté suffisante pour se tailler sa place dans le monde,

1. Thomas Carlyle, Essais choisis de Critique et de Morale, traduit de l'anglais par Barthélémy. Paris, MGMVII, p. 76.

il ne songe guère à obtenir plus et renonce à inscrire une trace durable dans la mémoire de ses contemporains. En général l'existence subjective d'Auguste Comte, il ne l'ambitionne pas. On sait que le grand philosophe distinguait deux grandes périodes dans notre passage ici-bas : l'existence objective qui est celle que nous menons pendant notre vie, et l'existence subjective que nous poursuivons après notre mort dans le souvenir d'autrui. Ce qu'Auguste Comte n'avait point dit, c'est que cette existence subjective, bien plus longue que la première, tend à se raccourcir pour chacun à mesure que dans la direction de sa vie les paroles de doute ont pris le pas sur les formules d'affirmation. Le scepticisme est un mauvais inspirateur des grandes choses. Il est entendu qu'en matière de science, l'homme n'accorde son adhésion qu'aux preuves péremptoires. Les progrès de la science ne s'obtiennent qu'à ce prix : les méthodes d'examen minutieusement appliquées aux constatations neuves.

Seulement, ce qui est vrai en science devient faux dans le domaine moral et social. Scientifiquement une seule morale est défendable : celle de l'intérêt. Elle rétracte, dessèche, racornit, rapporte les fins de l'univers aux satisfactions d'un égoïsme particulier. La vraie morale, la belle, la sublime, celle qui n'est plus enseignée aux jeunes générations parce qu'elle défie toutes les ressources du

raisonnement, est celle qui sacrifie l'individu au bien-être et à l'amélioration de ses semblables. Le dévouement magnanime ne calcule pas. Il s'offre parce que son rôle est de s'immoler. La force intérieure qui le pousse n'a cure de tactiques savantes ni d'avantages lointains. Qu'importent les risques de la bataille, il a mission de combattre et remplira sa tâche jusqu'au bout.

Une formule affirmative, j'entends un premier parti franchement pris sur toutes les grandes solutions, cette formule enfoncée dans les couches inconscientes de l'être, a seule insufflé un pareil oubli de soi et cette chaleur d'àme. On aurait pu espérer que les formules qui se réclament de semblables résultats dussent trouver grâce devant les argumentations des rhéteurs. Que prétendaient-ils gagner à leurs coups de sape répétés? En place des affirmations qui échappent à la science, inscrire comme ils l'ont fait, le scepticisme à la base de nos opérations mentales, c'était stériliser la source généreuse et sublime. Il n'en pouvait plus jaillir que des actes de bas égoïsme et d'intérêt sordidement calculé.

Nous disions tout à Theure que l'esprit de sacrifice a disparu avec le déclin des sentiments traditionnels. C'était une erreur. L'homme se sacrifie plus que jamais : mais c'est sa dignité qu'il immole. Son caractère en haillons lui sert de drapeau. Il opérera de savantes combinaisons pour

ERREURS PSYCHOLOGIQUr-S 161

démêler entre les diverses abdications de conscience celle dont le tour particulièrement honteux assurera le plus aisément sa réussite.

Toute cette décomposition morale a pénétré en médecine. N'attendez pas que les plus grands soient forcément les plus dignes. La solennité du geste n'implique pas l'élévation de l'àme; bien des pensées bassesse dissimulent derrière la sévérité hiératique de l'enveloppe.

En avons-nous connu de ces hommes qui agissent pour eux, exclusivement pour eux. Sonne l'heure de la mort, ils en peuvent être assurés : l'existence subjective d'Auguste Comte, ils ne la connaîtront point. Très vite se perdra la mémoire de leur œuvre de science, de quelque nom pompeux qu'elle se soit rehaussée, de quelque prétention qu'en aient été bouffies les pages. Et comme ils n'auront laissé d'eux aucune bonne action véritablement désintéressée, sur ces grands hommes de décoration et de parade s'appesantira en quelques heures l'éternité du silence.

Un brave médecin de campagne vivra cinquante ans et davantage dans le souvenir des populations au milieu desquelles il aura peiné et fait le bien. Tel maître, chargé d'honneurs, dès le jour de sa mort et en dépit de tous les hommages officiels s'abîmera sous le poids de l'indifférence générale.

Et puis que d'erreurs imputables à une méthode fâcheuse ! On compare abusivement un phénomène social à une loi biologique, comme si une règle univoque régissait des réalités dissemblables. Telle cette assimilation facile de la vieillesse des nations à celle des individus, ou encore ce sophisme si répandu qui subordonne les rouages du mécanisme social aux intérêts diversifiés de chacun.

Les comparaisons téméraires, l'individualisme philosophique. Voilà les deux grandes sources de déductions erronées. Le matériahsme commençait par supprimer la sujétion envers Dieu. L'individualisme rompt le lien de la tradition, et, toute dépendance étant abolie vis-à-vis d'un idéal qui nous dépasse, éteint les lumières de l'âme et retourne à l'esclavage des instincts.

Page 1