‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 47 sur 93 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'ABOLITIONNISME

Prenons un exemple qui revient fréquemment dans des discussions entre médecins, celui de la police des mœurs. L'individualisme philosophique nous mène logiquement à l'abolitionnisme; le point de vue familial nous range au contraire parmi les partisans de la surveillance policière. Dans le premier cas, c'est la dignité de la femme qui est défendue; dans le second, c'est la santé de la famille. L'intérêt familial doit primer l'intérêt individuel. Quelques abolitionnistes — il est vrai, un nombre minime — ne se réclament pas dans leur conception de l'individualisme philosophique. Ils allèguent simplement le manque d'efficacité de la réglementation au point de vue sanitaire. Il est entendu que la blennorragie féminine est difficilement décelée dans ses formes chroniques, que maintes syphilis échappent; seulement il en est

d'autres, et c'est la majorité, qui n'échappent pas. L'abolitionnisme ne nourrit pas la prétention de supprimer les maladies vénériennes ; il en restreint le chiffre. Ce résultat, mis hors de doute par les recherches de M. le P"" Fournier et des syphiligraphes compétents, suffit pour nous faire réclamer le maintien de la surveillance.

La plupart des mesures édictées depuis trente ans le sont sous cet empire de l'individualisme philosophique qui commande dans l'ombre. Ainsi le divorce. Légitime dans certaines conditions exceptionnelles, il aboutit en pratique à des abus si criants et à une telle anarchie que le théâtre contemporain s'en mêle et jette le cri d'alarme K Quand des enfants sont nés d'une union, le divorce, conçu en vue du bonheur ou de la tranquillité des deux conjoints, ne réalise son but qu'au détriment de la santé morale des enfants qu'il risque de compromettre à jamais. Or voilà ce qui ne doit pas être. Le mariage impose des responsabilités. Celui qui craint de fléchir devant les charges qu'elles entraînent, fera mieux de ne pas s'engager dans des liens qu'il ne saurait rompre sans détruire le foyer oii des enfants abritent leur tendresse innocente et leur faiblesse.

1. La Maison d'argile, au Théâtre-Français. Le Divorce, de Paul Bourget, au Vaudeville.

l'abolitionnisme 179

Même note pour les grèves où l'ouvrier, voire le fonctionnaire, ont certes droit de formuler leurs revendications, mais oii l'individualisme philosophique qu'ils servent à leur insu les conduit aux solutions anarchiques. Comment en pourrait-il être autrement dans l'idée dont ces malheureux se nourrissent que la société est ordonnée pour faire uniquement droit à leurs satisfactions égoïstes, alors qu'en réalité ce qui importe, c'est l'accomphssement des devoirs familiaux et sociaux, les droits corrélatifs ne puisant leur raison d'être que dans le consentement préalable à la tâche assignée par la fonction sociale.

Le P^" Fournier, il y a deux ans, est revenu à la tribune de l'Académie sur cette question de l'abolitionnisme de la police des mœurs. Les partisans ou adversaires de cette mesure d'hygiène sociale partent les uns et les autres d'une idée philosophique si voilée derrière les conséquences innombrables qu'elle entraîne, que ses contours ont perdu la netteté qui la ferait reconnaître.

Il nous a paru utile de remonter à la source, de montrer le pacte d'adhésion ou de refus à une formule philosophique, comme unique cause des divergences accusées. Les médecins jouent un grand rôle dans la société moderne : toute question d'intérêt particulier à part, ils doivent connaître de quels principes directeurs découlent leurs opinions

et pourquoi ils adoptent celle-ci de préférence à celle-là. Se ranger dans le parti de Findividualisme philosophique ne veut nullement dire opter pour des motions d'amélioration sociale et de progrès : cela signifie simplement défendre les conclusions immédiates d'un raisonnement dont les prémisses se réclament non de réalités évidentes, mais d'une aberration des sentiments. Celte campagne en faveur de Fabolitionnisme est en effet directement commandée par le triomphe d'idées romantiques semblables à celles qui ont régné en littérature.

Hugo et son école ont encensé les forçats sublimes, les paresseux de génie, les empoisonneurs angéliques K Dans le monde, avaient-ils affirmé, on ne croise que des monstres inspirés de Dieu, des comédiens sincères, des courtisanes vertueuses, des saltimbanques métaphysiciens. Une semblable déforaiation visuelle naît toujours de ce principe de l'individualisme qu'on décèle à la racine de toutes les utopies de ce temps. Le règne du caprice, Tidolàtrie de la passion exaltent les infériorités et les tares. Il est juste que les supériorités et les disciplines soit conspuées et congrûment. De là le mépris qui s'attache à tous les détenteurs de Fautorité et aux observateurs de la règle : rois prêtres, juges, soldats, gendarmes et maris. Er

1. Pierre Lasserre, Le Romantisme français. Paris, Sociéti| ,j; du Mercure de France. 1 vol.

l'abolitioninisme 181

littérature, la maladie a duré trente ans; elle se poursuit actuellement dans les idées et les ma^urs.

Les défenseurs de l'abolitionnisme sont des romantiques ; l'attitude qu'ils ont prise les campe, quelques arguments qu'ils invoquent, en contempteurs de l'intérêt général. Le seul souci qui les presse est de défendre la dignité des femmes qui n'en ont plus.

(f Ah ! n'insultez jamais une femme qui tombe! »

Non seulement ils ne l'insultent pas, mais, à l'exemple de M. Turot\ ils la célèbrent comme un facteur essentiel des civilisations. « Admises et honorées à Babylone, à Chypre, à Lesbos, en Lydie, les courtisanes brillèrent de leur plus vif éclat, nous annonce solennellement le célèbre rapporteur, sous la civilisation hellénique et apparaissaient à Corinthe dépositaires du prestige divin. »

M. Turot n'est qu'un romantique. Déjà Gœthe ^ ne lui eût pas ménagé cette appellation : « Le romantisme, disait-il, est le genre malade; le classicisme est le genre sain. « C'est en etiet concevoir une singulière idée de la santé sociale, tout entière

1. Turot, Conseil municipal de Paris, 1904. Rapport au nom de la 2c Gornmission sur la prostitution et la police des mœurs.

Page 1