‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 48 sur 93 · Goethe, Conversations avec Eckermann, t. II, p · texte numérisé non relu

Goethe, Conversations avec Eckermann, t. II, p

attachée à des formules d'harmonie et d'ordre, que de prétendre obtenir cette santé à la faveur des avances faites aux éléments de trouble et d'anarchie. Dans une société, les cadres à préserver et à défendre sont ceux qui renferment les vertus morales et abritent la fermeté de caractère. Le monde renversé qui est nôtre a corrigé tout cela. Il s'attaque à la hauteur des âmes, prétend l'asservir à la tyrannie des maximes emphatiques et folles. Sur le théâtre, dans les vers de Hugo, les romans de Sand, tout cet illuminisme avec glorification de l'irréguher, de l'impuissant et de la révolte ne tirait pas à conséquence. Il en va autrement, dès que les principes de confusion et les visions irréelles s'érigent en inspirateurs des maximes sociales.

' Du coup, les honnêtes gens n'ont qu'à s'unir et à faire front à l'ennemi. On les croit dénués d'énergie. Quelle erreur! Un courage d'une autre trempe anime les âmes qui ne s'écartent pas du droit chemin. La volonté qu'elles ont disciplinée et maîtrisée dans le sens du bien est préparée aux luttes et sait la manière de triompher. Sans doute, dans le nombre il se glisse, comme dans tous les groupements, des caractères sans consistance, mous, inertes, paralysés devant l'action. S'ils demeurent consciencieux et probes, c'est par paresse mentale. Un plus grand élan est nécessaire pour verser dans le mal que pour suivre passivement

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l'ornicTe de la moralité consentie. Nous n'admirons nullement ces natures dont la médiocrité native exclut les écarts et les faux pas. Seulement, à côté d'elles, il en est d'autres qui ouvrent la voie ; elles avancent résolues et fermes, fonçant sur l'ennemi, déjouant ses tactiques, entamant et trouant les carrés de ses arguments, rétablissant à leur place les formules délaissées, quand cellesci ont pour elles l'expérience des siècles et répondent à une constatation exacte des réalités. Un mouvement se dessine dans ce sens, qu'il serait puéril de méconnaître.

Rejeté de la littérature, le romantisme recule sur toute la ligne. Les formules sociales qu'il inspire ne dupent plus que les badauds. L'emphase des discours a perdu sa vertu conquérante sur les âmes. Derrière les mots, on cherche les idées et celles-ci ne sont valables qu'autant qu'elles correspondent à des conceptions mentales dont la valeur pratique a été démontrée.

« En morale, disait Bonald, toute doctrine morale et qui n'est pas aussi ancienne que Thomme est une erreur. » Le romantisme ayant drapé de son manteau à paillettes toutes les pasquinades et toutes les chimères, s'est piqué de l'illusion qu'il inaugurait une ère nouvelle, hier à la littérature, aujourd'hui à l'humanité. Il n'ouvrait que la marche à la déclamation et à toutes les décadences. La littérature a brutalement mis cet Arle-

quin verbeux à la porte ; au bon sens public^ égaré par ses théories dissolvantes et fastueuses, de lui infliger le coup de grâce.

Le théâtre contemporain suit le mouvement; concédons toutefois que les suprêmes hardiesses, il ne les a pas encore osées. Les femmes y trompent leur mari, lui confient l'aveu de la faute, regardent la fidélité conjugale comme une façon d'indécence ; seulement, tout cela, c'est de l'émotion à l'eau de rose ; les amants sont connus, on n'en voit guère défiler qu'un par soirée : c'est un monsieur, toujours le même, ses apparitions manquent d'imprévu et ses conversations de variété. Nous attendons du théâtre une représentation plus vivante du monde contemporain. A quand les tableaux des maisons de rendez-vous, ces maisons d'illusions, comme les appelle M. Talmeyr, et où les femmes mariées, descendant prestement de leur auto qu'elles laissent stationner devant le grand magasin d'à côté, se rendent intrépides et pressées, le temps de faire une affaire ou deux ou trois, entre deux visites en ville ?

« Nous oublions aisément nos fautes, a dit La Rochefoucauld, lorsqu'elles ne sont sues que de nous. » D'accord. Nous ne contestons pas à ces natures pratiques le droit d'une mémoire étonnée et courte. Nous irons même plus loin et poserons franchement la question : Une fidèle des mai-

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sons de rendez-vous commet-elle une faute en sacrifiant à son habitude ? Oui ou non, a-t-elle le droit de disposer de son corps comme il lui plait? Commet-elle une action utile à ses intérêts matériels en trafiquant de sa beauté ? Et si cette action utile qui contente ses appétits, la rend parfaitement heureuse, n'aura-t-elle pas, au sens des conceptions actuelles, accompli un geste d'une moralité évidente?

« Les bonnes actions sont celles qui nous sont utiles, c'est-à-dire celles qui nous rendront vraiment heureux. » ^ Telle est la première phrase d'un manuel à Tusage des écoles primaires. On va loin avec une pareille maxime et les maisons de rendez-vous sont justifiées. Rien de plus moral que leur établissement, puisqu'elles valent une félicité très douce à celles qui les fréquentent.

Des jeunes filles, nous conte Talmeyr, fréquentent également dans ces maisons : les pauvresses, à force de bonne volonté et de travail, y ramassent péniblement leur dot. Encore un geste utile, partant moral. Tout cela, le théâtre ne tardera pas à l'exposer sur la scène. Quand il s'y emploiera avec conviction, quel esprit chagrin oserait élever la voix? L'enseignement par la vue ne fera qu'enfoncer plus énergiquement dans la mémoire l'enseignement dispensé à l'école.

1. Leçons de Morale, par Albert Bayet Collection Aulard.) Paris, Cornély, édit. 1902, p. 1.

Les jeunes filles du féminisme « méditent sur cette vérité que le silence de leur tempérament, c'est l'étiolement d'une plante élevée dans une cave * ». Elles ne veulent pas être étiolées, ces charmantes enfants. Leur fraîcheur, pour elles, est un capital dont elles apprécient le prix. Il n'est sacrifice auquel elles ne soient consentantes pour sauver cette partie essentielle de leur fortune. Qu'elles jettent donc franchement et hardiment leur bonnet par-dessus les moulins. Rien de plus légitime, de plus notoirement utile, de plus foncièrement moral.

Je vous le dis, en vérité, les auteurs dramatiques sont en retard; ils suivent très péniblement le mouvement. Le monde marche, les femmes mariées équilibrent le budget dans les maisons de rendez-vous, les jeunes filles y amassent le pécule qui formera leur dot. Et que voyons-nous sur la scène? L'adultère banal et défraîchi, la femme qui tantôt avoue et tantôt dissimule, le mari qui ne sait rien, et, quand il sait, pardonne, ou quand il ne pardonne pas, tuait, il y a vingt ans, et fait ses malles aujourd'hui. Rien de plus insipide dans sa fadeur prévue et qui stimule moins le spectateur engourdi. Il faut autre chose, le public a soif de vérité ; une morale nouvelle est entrée dans les

1. Pessimisme^ féminisme, moralisme, par Camille Bos. Félix Alcan, édit. 1907, p. 93.

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mœurs. Au théâtre de nous en figurer les symboles et les heurts.

Des maris, des pères s'étonnent, protestent. C'est infâme, déclarent-ils avec véhémence. Ils ont raison et mille fois. Seulement, que leur indignation s'apphque un instant à remonter des conséquences aux causes. Le théâtre n'est qu'une reproduction, un cliché plus ou moins heureux des vues puisées dans les habitudes mentales et les mœurs du milieu. Si le portrait offusque et révolte, c'en est la faute au modèle dont les tares et les verrues ont pris un relief disproportionné. Dans une société décente et honnête, le théâtre aura vite fait de reléguer les adultères au fond de l'armoire des oripeaux démodés.

A nous de donner Texemple. Et puisque les idées en vogue — ces idées romantiques échouées de la littérature dans les mœurs — ont pour résultat la justification du malade et du dépravé aux dépens de l'homme sain et de l'esprit droit, balayons énergiquement toute cette ordure. A certains signes non équivoques, au succès de pièces jouées ailleurs, pièces robustes et saines \ à l'attrait que le public éprouve pour les publications sévères et fortes, nous pressentons l'avènement prochain d'un monde plus réfléchi et plus propre. Ce n'est pas nous qui regretterons celui qui dé-

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