CHAPITRE XVI
La brutalité et la barbarie sont les aboutissants terminaux de toute la série des constatations qui précèdent. Gomme toujours ce sont les pauvres diables bien plus que les riches qui en pâtissent les premiers.
« Une des conquêtes, dit M. Grasset S les plus positives de la sociologie contemporaine est la proclamation indiscutée du devoir qu'a la société de protéger ses malades. » Par malade, ou entend tout aussi bien les malheureux affligés de troubles physiques que de désordres mentaux. La réforme de Pinel, dans le monde des aliénés, date de cent ans. C'est tout récent. Si une régression doit s'opérer dans le domaine des sentiments qui nous animent vis-à-vis des malades, ce sont les
1. XVII* Cong, des Méd. alién. et neurol., Genève, 1" août 1907.
aliénés en premier lieu qui devront souffrir de ce recul. De même que la mémoire fléchissante laisse dissiper en premier lieu les souvenirs les plus récents, ainsi une civilisation qui rétrograde abandonne dans sa marche en arrière les acquisitions dernières qu'elle s'était assimilées.
Je ne veux pas dire que le mouvement de régression soit très accentué; non, mais cela commence. Dans une société où domine la loi du nombre, les minorités sont toujours sacrifiées. La bonté et la justice ne sont pas faites pour elles. Nos confrères éconduits des situations officielles ne nous contrediront pas sur ce chapitre.
Dujouroij la bonté et la justice se détournent des êtres isolés, des faiblesses et des misères — tout simplement parce que ces individualités, ces diminutions et ces souffrances occupent et atteignent le groupe des minorités, un pas de plus est bientôt franchi. Ce n'est plus seulement l'indifférence qui se montre, mais bien vite la brutalité et la barbarie.
Ne quittons pas le chapitre des malades. De temps à autre, à l'occasion d'un crime abominable — crime qui dévoile l'aberration mentale de son auteur, nombre d'écrivains concluent qu'un malade dangereux est assimilable à un animal nuisible. « Pourquoi, disait l'un d'eux, dépenser l'argent des contribuables à nourrir des monstres pareils ? Quand un chien est enragé, on le tue ». Oui,
ajoute justement M. Grasset : « Quand un chien est enragé on le tue, tandis que l'homme enragé, on le soigne ». M. Pierre Baudin, l'écrivain en question (il est à remarquer que les hommes qui se piquent d'idées de justice sociale et de progrès, sympathisent parfois le plus volontiers à un retour vers les mœurs préhistoriques), M. Pierre Baudin, un ancien ministre, continuait sur ce Ion : « Nous avons un meilleur emploi à faire de notre pitié, de notre argent et de notre philosophie médicale que d'immuniser et d'hospitaliser des détraqués coupables... Ce problème doit laisser indifférents les juristes et les magistrats ». Et M. Grasset réplique : « Ceci ne paraît-il pas écrit au moyen âge ou même plus anciennement, à l'époque des grandes batailles de la vie des cavernes? Pourquoi ne pas sacrifier alors tous les vieillards devenus des bouches inutiles et ne pas jeter à l'Eurotas tous les enfants souffreteux qui sont une charge pour la société ? »
On ne saurait mieux dire. Il ne nous déplaît pas de constater cette mentalité singulière ; elle nous apparaît comme une conséquence inéluctable de la série de formules' erronées qu'on s'évertue à nous faire accepter pour des vérités manifestes. Loi du nombre, suffrage universel, droit d'initiativ^^ accordé à des assemblées délibérantes : tout celij ne conduit qu'à un despotisme ombrageux et Sf l'anarchie; les individus sous un pareil régime
BRUTALITÉ ET BARBARIE 2i{
s*arment pour la lutte, écrasent l'être isolé, abandonné et faible, tout simplement parce qu'un seul droit reste debout dans l'universelle débâcle : celui du plus fort.
Tout se touche : l'hygiène, les lois d'assistance, le milieu, les idées. Quand on remonte un peu haut, on met la main sur les quelques principes directeurs qui règlent le mécanisme de toute la machine. Beaucoup de bien a été tenté depuis trente ans ; on en fait encore. Mais de plus en plus, cette sollicitude générale ne s'exerce que vis à vis d'une catégorie d'individus : ceux dont les groupements sont assez nombreux ou assez menaçants pour imposer leurs désirs ou effrayer les gouvernants. Nous ne voulons pas d'une semblable partialité : nous demandons la justice pour tous, et qu'on ne refuse pas, comme nous le voyions encore hierj un secours dont un ouvrier chargé de famille a besoin, sous le prétexte qu'il n'est pas connu et ne fait pas de pohtique gouvernementale. Il ne faut pas que les tendances brutales, par où se signalent l'absence d'éducation et de bonté, les rancunes et les haines actuelles, nous ramènent à la sauvagerie des civilisations ancestrales.
N'est-on pas allé jusqu'à parler de l'assassinat médical? On sait en quoi consiste cette méthode nouvelle qui nous vient d'Amérique : la suppres-
sion du malade qui souffre. Gravement des journaux ont organisé des référendum à ce sujet. Oui ou non, le médecin a-t-il droit de tuer ses malades? Sous ce titre : la Grâce de mort, le Journal des Débats ^ nous a fait la surprise de consacrer à la même question un article écrit d'une plume quelque peu honteuse, mais où Tauteur, après maintes réticences, laisse échapper sa sympathie pour cette formule morale d'un nouveau genre. L'auteur ne signe pas son article. Il fait bien. Au point de vue moral, il y a tout à redire, et scientifiquement môme bien des inadvertances se glissent sous sa plume. Celle-ci, par exemple : que la morphine accélère la fin des cardiaques. Où a-t-il vu cela? A moins de manier la morphine à hautes doses, rien de semblable n'arrive. Maintes fois, au contraire, une respiration irrégulière est calmée et la régularité respiratoire reprend du moment que le malade a reçu une injection sous-cutanée de deux à trois milligrammes de morphine.
Le médecin, ajoute notre anonyme, hâte la fin : « il le sait, il ne le cache pas s'il est sincère. » Nous n'osons renvoyer notre écrivain à l'hôpital Necker où il apprendra à traiter les cardiaques. Passons l'éponge sur cette affirmation qui témoigne d'une pratique médicale plutôt sommaire. Et occupons-nous delà question scientifique en elle-même.