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A quel moment un médecin peut-il certifier qu'un malade est irrémédiablement perdu? II y a les cancéreux ; soit. Mais ceux-ci deviennent forcément des clients assidus de la morphine et nul n'oppose la moindre objection. Ils meurent, leurs souffrances singulièrement réduites si les doses du narcotique sont suffisantes. Alors, pourquoi précipiter leur fin? Et pour les autres, que d'erreurs encore ! Que de malades condamnés qui guérissent ! Un de mes meilleurs amis a été déclaré deux fois perdu, dans sa vie. A vingt ans, il était tuberculeux du poumon; h trente-cinq ans, cancéreux de Testomac; aujourd'hui, il a cinquante ans et se porte le mieux du monde.
« Évidemment, c'est là le grand obstacle », avoue ingénument le collaborateur du Journat des Débats; et il réserve le droit de l'assassinat médical aux dernit'res périodes de la tuberculose ou du cancer, aux traumatismes avec délabrements qui ne laissent guère espérer de survie. Pour le cancer, au moins, et la tuberculose, l'erreur de pronostic demeure toujours possible. Pour en revenir à Tami cancéreux dont je parlais tout à l'heure, des médecins très distingués avaient dit à sa femme : « Il n'en a pas pour trois semaines de vie. )) Il y a de cela quinze ans et le moribond, comme je le disais, jouit aujourd'hui de la santé la plus florissante.
Et puis, il y a encore la question morale et reli-
gieuse sur laquelle jadis le D'' Guermonprez a insisté avec force. Je n'y reviendrai pas. Les arguments scientifiques et humains me suffisent. Toutefois, nombre de lecteurs se rangent sur ce point à Tavis de Bacon ^ : « L'homme qui se sent assuré de la protection de la divinité et qui repose, pour ainsi dire, sur le sein de la divine Providence, tire de cette opinion et du sentiment qui en dérive une vigueur et une confiance à laquelle la nature humaine abandonnée à elle-même ne saurait atteindre. »
Quelle mort plus belle que celle du romancier Huysmans puisant dans sa foi le courage de supporter de bonne grâce les douleurs les plus atroces !
Donc, pour les esprits religieux, aucun doute, la question ne se pose même pas. Vis-à-vis des autres, les risques d'erreur empêchent toujours de tuer délibérément. On a les moyens de calmer, cela suffit. Le médecin n'a point droit d'aller plus avant, ou, pour employer une expression mieux appropriée, de retourner en arrière. Dans les civilisations barbares,, on achève les malades.
Sous prétexte de progrès, qu'on ne cherche pas à nous ramener à ces périodes de balbutiement moral et de brutalité sauvage, où l'homme, vêtu de peaux de bêtes, luttait contre Tours des cavernes.
1, F. Bacon, Essais de politique et de morale^ in OEnvres complètes, Paris, 1836, Desrez, édit., p. 4'Î8.
Bostock a écrit un livre : Le dressage des Fauves, L'animal, jusque-là soumis, devient furieux, se jette contre ses gardiens, écharpe le dompteur. Chez les lions, cet accès de rage, d'irascibilité, comme dit M. Bostock, se produit vers la dixième année d'âge; les tigres voient rouge un peu plus tôt, vers la septième ou huitième année.
Les foules ressemblent aux fauves : longtemps dociles, un beau jour, un vent de révolte les soulève et les dresse, dans la colère des revendications qu'elles jugent légitimes, contre l'autorité des gouvernants. Aujourd'hui, des grondements sourds se font entendre. Les mécontentements longtemps comprimés vont-ils jaillir en explosions soudaines?
La possibilité pour les groupements de se constituer en syndicats transforme les âmes individuelles en âmes collectives dont la psychologie est tout animale. Une foule n'entend rien aux voix de la raison; elle n'est mue que par des sentiments très simples. L'amour et la haine, tels sont les deux mobiles, plus ou moins enflammés d'enthousiasme ou de fanatisme et diversement combinés, qui dirigent la conduite des foules. L'histoire nous fournit maints exemples de cette conception simphste à la racine des grands mouvements qui ont agité l'âme des peuples. Les croisades : mélange d'amour pour le Christ et de haine contre rinfidèle; la Jacquerie, amour du paysan
pour sa terre et haine contre le seigneur; la première Révolution, amour pour quelques idées abstraites associé à la haine contre les esprits traditionnaiistes qui tenaient compte du mécanisme des réalités.
Plus que jamais, aujourd'hui, de pareilles révoltes sont à craindre. En même temps qu'on autorisait les groupements à s'organiser en syndicats, je veux dire en foules, on prenait soin, dans l'éducation, de s'inspirer des principes de l'individualisme philosophique qui parle à chacun de la portée de ses droits sans l'enfermer dans le cercle d'aucun devoir. Des hommes groupés en foule, nourris uniquement dans des conceptions d'intérêt individuel et toujours révoltés, quelle menace permanente à la santé de l'ordre social qui ne vit que de soumissions acceptées I On a excité les appétits sans jamais enseigner la résignation à l'inévitable. Cela fait, pour que l'exaspération ne risque pas de se perdre dans l'isolement des coh'ires individuelles, on a décrété le bouillonnement des fureurs collectives dans l'asile que ménageaient les Bourses du travail. Où est cette alliance par la hiérarchie que M. J. Izoulet ' considère comme indispensable ? Toutes les supériorités sont avilies, les médiocrités exaltées s'unissent et se concertent pour les attaques suprêmes.