‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 73 sur 93 · Echo de Paris, 22 octobre · texte numérisé non relu

Echo de Paris, 22 octobre

Les fauves deviennent irascibles en dépit de toutes les précautions du dompteur; chez les foules, cette irascibilité est toujours à redouter, quelques soins qui aient été pris en vue de créer dans l'esprit de chacun le sentiment du devoir. Que dire lorsque ce danger, au lieu de l'écarter de son mieux, un système d'éducation absurde semble avoir pris à tache de le faire naître? La foule, toujours excessive dans ses sentiments, on s'est complu à favoriser, de toutes manières, en elle, les impulsions individuelles qui, unies sous la légitimité de la loi, se confondent dans un commun effort pour ruiner les fondements de l'édifice social. Le dompteur, au moins, s'exerçait à ne pas se faire dévorer par le fauve. Nous, c'est le contraire.

Les foules montent, grossissent, et c'est la grande vague qui menace de tout submerger. L'élite est sacrifiée; la psychologie de la foule est celle du barbare : impulsive, haineuse, incohérente, cruelle. Le seul remède au péril est l'organisation de foules nouvelles qui arborent des drapeaux contraires à la tête d'intérêts et de sentiments d'un autre ordre. Du choc des unes et des autres, de cette conflagration qui mettra, un jour ou l'autre, le pays à feu et à sang, pourra renaître — ainsi les fleurs d'avril sur la terre balayée par les rafales d'hiver — l'ordre, la sécurité et la sympathie réciproque entre citoyens d'un même pays.

Cela, l'amour du fauve pour son maître, Boslock ne l'obtient pas. Mais les foules ont vécu sur notre terre de France, pendant des siècles, en communion consentie d'idées avec leurs gouvernants. Ce n'est que depuis la Révolution, et Taine le constate avec justesse, que l'individu a perdu le respect pour le gouvernement, et que le gouvernement n'a plus de respect pour l'individu. Et cet âge d'or, où gouvernés et gouvernants s'entendaient en bonne harmonie, assigne au moins aux foules d'autrefois une supériorité sur les fauves de Bostock.

Égoïsnie, légèreté, présomption, triturez le tout dans un cerveau. Vous en avez retiré ce fiel de l'individualisme dissimulant son âcreté dans un sirop surajouté de formules humanitaires. La maladie sociale contemporaine, elle est dans ce breuvage dont le matérialisme de l'époque vante la vertu salutaire.

Les maladies morales particulières à chacun reconnaissent parfois une semblable cause. Les passions débridées nées de l'individualisme bousculent l'équilibre mental. Leur répercussion sur les sensibihtés s'exerce avec d'autant plus de violence que les habitudes d'alcoolisme du sujet viennent leur prêter main-forte. De tels pères engendrent des fils misérables, proie offerte dès la ii naissance aux tares nerveuses et à tous les vices. Seulement les conditions d'hérédité et de milieu ne sont pas tout. Il faut compter avec la pauvre nature humaine vouée de par son essence et depuis l'apparition du premier homme, à une série ininterrompue de souffrances et de peines. La faculté vibrante des nerfs est un don général, encore

qu'inégalement dispensé. Entre les cœurs secs et les âmes émotives, quelle différence ! Un souffle sur les natures d'élite provoque des tempêtes; Tempreinte douloureuse y enfonce sa griffe; les chocs se précipitent, les rafales se succèdent.

Nous allons passer en revue un certain nombre de ces misères, en les abordant par les côtés les moins familiers. Sur les psycho-névroses, l'hystérie, les obsessions, les passions et le génie, nous donnerons le fruit de notre observation médicale. Puis ce sera le tour de certains travers, de faiblesses, goûts et tempéraments, décrits séparément ou appuyés sur des exemples tirés de l'histoire.

La douleur morale dans sa nature ressemble essentiellement à la douleur physique. Le lecteur nous pardonnera si quelques considérations physiologiques que nous chercherons à rendre aussi claires que possible, trouvent par intervalles, accès au cours des pages.

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