LA DOULEUR PHYSIQUE
On est très mal renseigné sur la nature intime .des phénomènes qui constituent la douleur. L'observation des faits nous semble conduire à une solution approchante du problème.
Tout d'abord, il paraît y avoir équivalence dans le mécanisme des différentes douleurs. Qu'elles soient physiques ou morales, le procédé qui les produit demeure de même ordre. Il traduit tout simplement un trouble dans la répartition de l'énergie nerveuse. Trop d'énergie nerveuse ou pas assez, telle serait la cause. Parfois cette énergie serait viciée dans son essence, et nombre de maladies mentales résulteraient de cette altération. Donc modifications de quantité, et ce sont les névroses. Modifications de quahté s'il s'agit de certaines affections mentales. Les douleurs des neurasthéniques semblent dues à une diminution
de cette énergie ; les douleurs des hystériques, des obsédés, les douleurs suite de traumatisme, semblent au contraire liées à un afflux de cette énergie dans les territoires nerveux qui accusent la sensation douloureuse. Dans la majorité des exemples, la douleur paraît liée à un excès de cette énergie. Je me coupe avec un couteau, je sens tout d'abord le contact froid de la lame, la douleur n'apparaît que quelques centièmes de seconde plus tard ; le temps au cerveau d'être averti du danger et de lancer au secours de la région blessée l'énergie nerveuse qui, par la douleur qu'elle provoque, mettra l'organisme en garde et en réaction de défense. Une malade souffre d'obsessions cruelles; elle a, l'angoisse de la mort, voit son cercueil ouvert devant elle. Le lendemain elle est prise d'une crise de migraine. La voilà redevenue calme et guérie de son obsession. Au lieu d'être morale, la souffrance est devenue physique. L'excès d'énergie qui, fixé dans certains centres psychiques, entretenait l'obsession et ses angoisses, s'est maintenant porté sur d'autres points du système nerveux et détermine, au lieu d'un trouble mental, un phénomène douloureux.
On connaît nombre d'exemples où une occupation intellectuelle absorbante est venue à bout de soufTrances très vives. Pascal, avait imaginé la machine arithmétique pour se distraire d'une névralgie. Kant souffrait d'attaques dégoutte; il
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les soulageait en concentrant son attention sur des problèmes moraux. C'est toujours le môme mécanisme. L'accumulation d'énergie qui faisait la douleur dans la névralgie de Pascal et Tattaque de goutte de Kant est appelée au cerveau par la force de volonté et l'intensité de la réflexion des deux philosophes. Sans doute cette explication n'est qu'une théorie : il s'agirait de la confirmer expérimentalement. Et c'est là le point délicat. Les instruments destinés à mesurer le degré d'émission de l'énergie nerveuse (sténomètre du D"^ P. Joire, de Lille) ne fournissent pas des résultats parfaitement convaincants. La chaleur humide aussi bien que l'énergie nerveuse aurait pouvoir de déplacer la bûche de paille qui forme l'aiguille indicatrice.
Quoi qu'il en soit, cette théorie trouve sa confirmation dans la valeur des révulsifs dirigés contre la douleur. Gomment opère un révulsif? En favorisant avecla congestion des tissus un appel d'énergie. Dirigée vers le siège du révulsif, cette énergie libère d'autant les endroits douloureux oii elle était accumulée. D'oii soulagement manifeste. Le révulsif, entre les mains des médecins, se réclame d'un mécanisme analogue à celui de la pensée chez les hommes d'élite. Il attire l'énergie. Pour que l'effet calmant soit atteint, il faut une attraction forte : physiquement, un révulsif qui prolonge son action — tel un vésicatoire — et psychiquement, un cer-
veau richement doué qui dispose d'une dose de volonté suffisante pour se munir de la charge d'énergie nerveuse qui, ramassée par ailleurs, provoquait la sensation douloureuse ^
1. Le volume récent de MM. Joteyko et Stefanowska : Psycho- Physiologie de la Douleur, Paris, Alcan, édit., 1909, ne nous fournit aucun renseignement original sur la nature intime de la douleur.