‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 75 sur 93 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Il est certain qu'à notre époque de matérialisme exalté, où les constatations objectives trouvent seules crédit, l'influence du moral sur le physique, si elle n'est pas totalement niée, a quand môme perdu de l'importance qui lui était conférée jadis. On n'aime pas beaucoup à s'occuper du moral. D'abord parce qu'on ne sait pas trop bien de quoi il s'agit. Qu'est-ce que cela, le moral? Si on répond que cette dénomination comprend l'ensemble des opérations de l'âme, on risque de choquer la susceptibilité d'une conviction sourcilleuse. Il est certains mots, et l'âme est de ce nombre, que les idées du jour nous contraignent à rayer du vocabulaire. Quand ils seront biffés, on pourra respirer à l'aise. La notion qu'ils représentent s'effacera tout naturellement de Tesprit. Ainsi en ont décidé

nombre d'âmes ingénues qui nous confient journellement leurs espérances.

La quiétude intérieure, ou, si nous nous risquons à user du vocable interdit, la sérénité de Fâme met entre nos mains une des armes les plus puissantes contre l'invasion du mal. Les médecins anciens n'hésitaient pas à proclamer la chose. Un praticien distingué de province, M. le D"" G. Lemaître (de Gouville), a passé, il y a quelques années, sa thèse inaugurale sur ce sujet.

Aussi bien, il nous semble inutile de répéter ce que d'autres ont dit avant nous et mieux. Pas un médecin ne révoque en doute l'influence salutaire que la tranquillité de Tesprit exerce sur le fonctionnement des actes organiques, et alors je m'étonne. Gomment peut-il exister un désaccord entre l'opinion scientifique et l'opinion philosophique des médecins? Ils estiment que la meilleure condition de santé est le repos de l'âme. La conclusion logique serait qu'ils ne fussent accessibles qu'à des idées dont Teffet est d'assurer la paix bienfaisante de l'esprit. Pour ma part, très simplement j'avoue avoir conformé le tour de mes opinions à la vérité de cette déduction. Cherchons les méthodes qui rendent une âme sereine et forte; et quand nous en aurons démêlé la nature, faisons de notre mieux pour nous en rendre maître et nous en assimiler les procédés. Je m'empresse d'ajouter que je noue des relations très

amicales avec des hommes qui pensent autrement que moi. Leurs points de vue sont différents. Ils sont inquiets des causes, se rebiffent contre l'adoption de certains postulats. Je me laisse, pour ma part, surtout séduire par l'application des conséquences pratiques. Quand celles-ci m'apparaissent efficaces, peu m'importe le reste; ma curiosité ne va pas au-delà.

Comment le repos de l'âme nous garantit-il contre les manifestations de la maladie? En entretenant sans doute dans leur intégrité nos réactions de défense. Une àme tranquille prépare un corps bien équilibré. Celui-ci ne consomme pas, au service d'émotions renouvelées, d'excitations psychiques contradictoires et disparates, la quantité d'énergie dont il a besoin pour l'entretien de ses organes. Sans doute, une certaine vivacité d'impressions est indispensable à l'intelligence ; mais ce n'est pas la vivacité d'une sensation qui détruit Téquihbre d'un organisme. On peut sentir vivement et garder la maîtrise de soi tout en possédant des lignes de défense admirables. Les hommes qui ont les sensibilités les plus affinées sont ceux qui luttent même avec le plus de succès contre la maladie.

Ce qui est surtout dangereux pour la santé, c'est l'incohérence des impressions, leurs manifestations contradictoires et tumultueuses.

Les névropathes sans assises mentales fixes sont taillés sur ce patron. Voilà pourquoi leur psychisme incertain, heurté par les fluctuations et les remous orageux des sensations, épuise dans ces chocs ses ressources d'énergie et aboutit, du côté des organes, à des troubles fonctionnels variés et parfaitement déconcertants.

Le meilleur remède à opposer aux psychonévroses est l'éducation de la sensibilité. Le sujet sent vivement, il faut lui apprendre à construire dans son cerveau des digues qui arrêtent le flot trop véhément des impressions sensorielles. Le sentiment du devoir fermement inculqué dès les premières années a chance de réprimer les sollicitations impétueuses qui viennent as&aillir la sensibilité. Le sentiment du devoir, et cela on ne se le rappelle pas assez, affine en effet en nous les deux qualités maîtresses qui permettent d'acquérir la maîtrise de soi : la réflexion et la volonté. Se maintenir dans le droit chemin suppose chez les natures nerveuses, le rejet, après réflexion, des conditions qui risquent de nous en écarter. Quant à la volonté, elle naît forcément de la détermination que nous avons prise de suivre la voie que nous avons reconnue la plus conforme aux aspirations élevées de notre nature.

Enseignons donc à nos enfants le sentiment du devoir et sachons les en pénétrer au nom d'une

autorité supérieure qui échappe à l'analyse. La morale de Tintérêt qu'on tend à répandre aujourd'hui jouit d'une vertu éducatrice plutôt sommaire. Nous avons déjà cité la phrase de Scherer : « La morale a besoin de l'absolu. » Choisir pour guide l'intérêt, est s'exposer à des incertitudes et à des défaillances sans nombre. On marche sur un terrain mouvant. La notion du devoir, à semblables assises, acquiert un caractère d'instabilité qui la soustrait à la fixité nécessaire. La réflexion et la volonté apparaissent aisément complaisantes, versatiles, contradictoires. Le système nerveux, cahoté par des impressions qui ne trouvent pas dans le psychisme du sujet une direction d'orientation ferme, devient inquiet, tumultueux, désordonné. , C'est l'esquif battu par la tempête et qui vient chavirer sur recueil des psychonévroses.

Celles-ci augmentent de fréquence. Sans doute, l'alcoohsme des parents en figure une cause essentielle, seulement il ne faut pas oublier que l'éducation défectueuse du sujet ne lui permet pas de réagir contre les impulsions désordonnées que lui vaut la tare alcoolique des parents. On élève aujourd'hui les enfants plus mal que jamais. Enivrés par la politique et l'absinthe, les hommes se désintéressent de leurs devoirs de famille à la façon des mâles des espèces animales, qui du moins offrent cette supériorité de ne pas s'abrutir par Talcool.

Chacun réduit sa charge de devoirs, bien heureux d'en reporter le poids sur les épaules de l'Etat qui se soucie fort peu de créer des hommes de devoir pourvu qu'il se prépare des générations dociles d'électeurs. Et tout ce monde élevé de la sorte se gonfle, pérore, s'indigne contre le rang social qui lui est assigné. Les causes de nombre de psychonévroses, inutile de les chercher ailleurs.

L'absence d'éducation, la morale de l'intérêt qui chez les masses ne dépasse pas la satisfaction immédiate des appétits, la demi-instruction, la boursouflure des amours-propres et toute cette anarchie sociale qui, s'appuyant sur des formules oratoires en contradiction avec la réalité, fait pulluler à la façon de moisissures cette lèpre des sophistes et des médiocrités qui s'étend et nous envahit de toutes parts : voilà les vrais et seuls coupables.

Un des moyens de guérison les plus efficaces est le retour aux croyances religieuses. Celles-ci assurent à qui les possède la sérénité de l'àme et une force intérieure qui permet de résister aux chocs émotionnels. Ce ne sont point là des avantages méprisables. Ils résultent de ce fait que la foi dans le divin imprime dans le cerveau un certain nombre de notions inébranlables, y enfonce les matériaux d'assises primordiales fixes. Le fond de la mentalité est cimenté sur le roc; les orages de la vie ne l'ébranleront pas. Au point de vue de

réquilibre cérébral, cette constatation est de première importance.

Il importe avant tout au sujet, et cette nécessité est encore plus indispensable aux natures vibrantes, il importe d'abriter de la tempête le plus grand nombre d'éléments nerveux. Faute de quoi, dans le désarroi de la tourmente, rien n'échappe à la violence des chocs. Il faut voir le vertige, l'anéantissement, l'instabilité, la colère des esprits émotifs en présence, non pas même d'une catastrophe, mais d'un de ces événements secondaires qui traversent le cours de toute existence : une contrariété, une déception, une piqûre d'amourpropre. Lorsque la croyance rehgieuse ne veille point dans l'ombre, il n'y a rien à faire qu'à attendre du temps la terminaison de la crise. Seulement, croit-on que le renouvellement de pareilles bousculades mentales demeure sans effets fâcheux sur l'équilibre ultérieur? Les plus terribles des névropathes ne sont point peut-être les femmes, mais surtout les hommes. Ne connaissant d'autre guide que l'inspiration de leurs intérêts, ils deviennent insupportables quand, au-dessus des sollicitations de leurs désirs particuliers et changeants, ils ne dressent pas la statue d'un idéal supra-terrestre, auquel ils sacrifient la frivolité de leurs desseins.

Sans doute, nombre d'àmes religieuses ne puisent point toujours dans leur foi matière à conso-

lation ou à énergie. Les unes ont attaché trop d'agrément à la représentation des spectacles journaliers, les autres manquent de caractère. La croyance religieuse ne suffît pas à transformer totalement la nature des âmes ; elle atténue la légèreté des unes, renforce l'énergie des autres, mais, pour peu qu'une tare initiale affecte la mentalité du sujet, ne parvient point toujours à en dissiper les vestiges apparents. Il en reste quelque chose ; la tache est réduite, non effacée totalement.

Les esprits sérieux et fermes voient, au contraire, leur courage et leur volonté grandir et s'imposer dans des proportions qui font parfois l'étonnement et arrachent l'admiration des hommes. La confiance qu'ils prennent dans la justesse de la cause agit sur eux à la façon du plus efficace des stimulants. Tout le jeu de leurs organes s'en trouve activé. L'impulsion psychique, chez eux, déborde en impulsion vitale. L'ardeur de leur foi est créatrice d'énergie; elle favorise la combustion de la machine organique et la restauration des fonctions troublées.

Sous les persécutions chrétiennes des premiers siècles, la guérison rapide des plaies des martyrs faisait Tétonnement des Romains et, si l'on peut rattacher certaines de ces cicatrisations imprévues à une influence miraculeuse, quand môme est-il permis médicalement de se demander si la foi vive du martyr n'apportait pas un appoint à la

fermeture merveilleuse des horribles pertes de substance qui déchiraient ses téguments.

Seulement, une question de mesure est à garder. Notre loque humaine est ainsi organisée, qu'une excitation, toujours la même, finit par tourner à l'épuisement. Il fallait porter saint Bernard et le hisser dans sa chaire alors qu'il prêchait la croisade. Pour qu'un cerveau fonctionne sans fatigue et ne défaille pas sous l'empire d'une idée fixe, il convient de le reposer dans les distractions et occupations d'un autre ordre. Sur l'hygiène du prêtre, il y aurait, à cet égard, bien des choses à dire; la séparation des Églises et de l'État, en rompant son misérable lien de fonctionnaire, lui permettra de s'occuper davantage des questions sociales qui intéressent ses paroissiens. En quoi un double avantage sera acquis : le prestige du prêtre reconquerra son ascendant d'autrefois et la santé de nos pauvres desservants de village, si isolés au milieu de leurs ouailles, sera moins exposée à ces affaissements douloureux si répandus dans nos campagnes.

Seulement, si l'énergie physique fléchit, l'énergie morale demeure inébranlable. C'est là un autre fait trop peu étudié : la fréquence de la neurasthénie médullaire chez les croyants, combinée avec la rareté de la neurasthénie cérébrale. L'àme reste ferme et la volonté intrépide. Alors que même certains accidents névrosiques, tels qu'une

crise hystériforme, se produiraient, le jeu de réquilibre mental n'en est point troublé. Les grands mystiques, tels que sainte Thérèse, se signalent par la persévérance dans l'efFort, l'horreur du mensonge, la droiture inflexible, et sainte Thérèse, en plus, possédait une acuité d'intelligence, une prévision de vues, un génie de direction et d'organisation que les plus grandes des femmes n'ont jamais dépassés.

Lorsque la maladie dernière paraît, les croyances religieuses permettent de lui opposer une énergie mieux disciplinée. La lucidité de l'esprit résiste plus longtemps ; la fin d'une àme chrétienne est infiniment plus noble et plus belle. Ces assises fondamentales, qui maintenaient le calme de l'esprit dans j 'état de santé, lui servent encore de soutien à l'heure où l'enveloppe terrestre se dissout pour l'éternité.

Page 1